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 Du grand vent tiède qui souffle sur le pays, ne nous parviennent que quelques bourrasques...

 


 

QUELQUES BOURRASQUES

  

 

Sept heures cinquante, cinq degrés. Du grand vent tiède qui souffle sur le pays ne nous parviennent que quelques bourrasques. Plus que jamais on regrette de se trouver enfermé dans cet habitacle de la voiture qui ne permet pas un véritable contact, qui met à distance les sens autres que celui de la vue.  

Distance illusoire ! Au détour de la route le vent se fait si violent que la voiture en est un moment ébranlée. Tout bouge. Les arbres plient, les feuilles voltigent comme en automne ; puis la bourrasque s'apaise et l'on repart nonchalamment.  

Dans le prolongement de la neige qui recouvre les Grands Moulins, un nuage très blanc dessine une nouvelle et plus haute montagne aux crêtes extravagantes. 

  

Lundi 10  février 2014

 


 

LE RÊVE, LA PERTE

  

Sept heures trente, zéro degré. À travers la vitre que je n'avais pas protégée et sur laquelle s'est déposée une mince couche de givre qui dessine ses fougères, je ne vois d'abord pas grand-chose ; puis la chaleur de la soufflerie fait fondre le givre, et le paysage gris clair d’un matin de printemps encore bien timide apparaît. 

Hier j'ai aperçu à la fenêtre un nourrissage d'oiseaux. Les beccroisés rôdent toujours autour de la maison. On attend d'un jour à l'autre le retour des rougequeues (peut-être sont-ils déjà-là ?). 

 

Rêvé cette nuit que mes parents voulaient vendre leur maison. C'était en fait une vaste propriété entourée de vieux murs en front d’océan, quelque part en Bretagne. Il y avait là un grand parc avec des châtaigniers dont j'admirais la puissance et la hauteur (l’un d’eux semblait se perdre dans les cieux, comme certains arbres gigantesques de la forêt guyanaise ou comme une sorte d’échelle interminable qui, à y repenser maintenant, ne ressemblait presque plus à un arbre). Je faisais avec mon père le tour de ce parc qui semblait tellement familier... « Tu vois, même après tant d’années, j'aime toujours autant cet endroit, ce portique aux confins du parc » (le rêve était si réaliste que je le revois encore avec nostalgie). Je m'étais installé sur une terrasse qui surplombait la mer et j'écrivais avec le Mont-Blanc (le mécanisme qui permet de faire entrer et sortir la plume s'était cassé). Je disais que c’était l’endroit idéal pour écrire. Je crois qu’en me concentrant davantage sur le rêve (mais ce serait au risque de rater un virage), je pourrais même me remémorer ce que j'écrivais sur le grand carnet bleu… 

Soudain l'idée de ne plus pouvoir revenir dans cette maison, ce jardin, sur cette terrasse, m'est devenue insupportable. Je suis allé voir N. et lui ai fait cette proposition : et si nous vendions notre petite maison de village pour venir nous installer là, avec mes parents ? Cette demeure du rêve est si vaste qu'on ne serait pas à l'étroit ! Je disais cela en remontant des escaliers que je revois encore distinctement et qui, peut-être, ne sont pas sans rapport avec les escaliers qui menaient naguère à l’appartement familial de Chambéry-le-Haut. J’ai également pensé, dans une sorte de régression enthousiaste accrue par la conscience du caractère irrémédiablement révolu de l’enfance, qu’il serait merveilleux d'être ainsi réunis, que même on aurait moins à se soucier de la maison, des repas (que, sans doute, mon père et ma mère prépareraient pendant que nous serions au travail), et que j’aurais enfin plus de temps pour écrire. 

Mais il est impossible de partir. La porte du grand parc est bel et bien fermée (comme était fermée celle du Lycée de Ferney lorsqu’un jour, il y a vingt ans, j’ai voulu y retourner, n’ai pu rentrer et suis resté au dehors singulièrement déboussolé). 

Ce rêve plein de nostalgie et d’intensité prend ainsi sa place dans une longue série de rêves qui tous mettent en scène des maisons ou des appartements au bord de la mer, et liés à l’enfance autant qu’à l’écriture. Ce domaine du rêve allait être vendu, et perdu mon fantasme d’écriture en bord d'océan. 

 

Le rêve est bel et bien perdu puisque me voici apparemment éveillé en train de traverser Arvillard. À main gauche les sommets sont encore d’une blancheur éclatante, et tout autour de moi les bois couleur de terre. On distingue à peine le Christ rouillé du carrefour. Le printemps sans bourgeons, sans feuilles et avec seulement quelques bouquets de primevères dans certains bas-côtés, est-ce que c'est vraiment le printemps ? Au moins, on en guette les signes comme on guette les signes d'une maladie. 

(Ces derniers temps, mais on ne l’a su qu’après coup, ma mère a commencé à souffrir. La tumeur est devenue si grosse qu'elle en était très essoufflée, fatiguée. Elle avait mal à l'épaule, dans le dos. Pour la première fois la chimio lui l’a soulagée. Elle s’en est réjouie. On s'en réjouit. Mais le fait est que la maladie gagne du terrain et ce n'est pas du tout vers le printemps qu'on se dirige. On descend, marche après marche, dans les eaux troubles, noires, froides et sales d’un port. Quelle drôle d'idée d'aller se baigner là !) 

 

Autre chose me revient du rêve. Voilà ce sur quoi j'écrivais : les irisations laissées par l’essence dans l'eau de l'océan. Depuis la terrasse de la maison on sentait une forte odeur de mazout, et la mer était toute irisée de ces arcs-en-ciel provoqués par quelque dégazage intempestif ou peut-être avant-coureur d'une marée noire. Cette demeure invraisemblable, dont l’image coïncide avec des souvenirs de lecture (je pense à une version maritime et forestière du Paradou de Zola) aussi bien qu’avec certains désirs enfantins (lorsqu’enfant je rêvais d’habiter une sorte de monastère, un grand espace de forêt, de montagnes et de mer absolument coupé du monde extérieur qui me faisait si peur, grâce à une haute et infranchissable muraille) cette demeure était menacée de toute part. 

(La perte lente, progressive, insoutenable, de la mère, c'est aussi l'ultime arrachement aux rêves d’enfance ?)

 

12 février 2014

 


 

 TENDU VERS LE PRINTEMPS

  

Sept heures quarante-cinq, trois degrés. Petite pluie froide sur le champ détrempé. Ici ou là, dans le sous-bois et les passages les plus froids, quelques restes de neige. Tout est cependant tendu vers l'avènement du printemps. La terre est en attente. Les oiseaux s’impatientent. Des fentes du vieux mur ont jailli des bouquets de primevères, avec vigueur et éclat, sans cette timidité des floraisons trop précoces qu’on observe parfois même en plein mois de décembre. 

Le souci du printemps est cependant balayé par d'autres soucis, qui occultent la route. Quand je m'en aperçois, Allevard est déjà là. Le ciel s'est éclairci, il ne peut plus. Une buse s'envole lourdement, une voiture me double. J'ai froid. Tout ça est bien banal.

 

16 février

 


 

GAMME DESCENDANTE

  

Ce matin tout est blanc, tout est gelé. La route est gelée. Les arbres délicatement soulignés de neige fraîche et de givre. Le ciel blanc commence à bleuir, annonciateur d'une journée lumineuse. En contrebas, comme aux plus beaux jours d'hiver, la combe de La Rochette et sans doute aussi celle d'Allevard sont complètement dans le brouillard. On quitte donc le grand beau temps de la vallée pour le brouillard de la plaine. 

 

Hier, j'ai essayé de remettre un peu d'ordre dans ce journal que j'ai recommencé à tenir avec une plus franche régularité depuis la fin de L'éloignement. Je l'avais jusqu'à présent découpé en recueils correspondant grosso modo à l'idée que je me faisais des saisons. Ce découpage irrégulier, qui faisait commencer l'automne en septembre et le printemps en février, ne me semble finalement pas moins artificiel que le découpage officiel, et je me suis dit qu'il valait mieux ne plus faire qu'un seul texte.

Il n'en reste pas moins qu'il est bon d'être attentif aux articulations du temps. Le début, l'apogée, la fin, avec le jeu d'aller et retour qui caractérisent les aléas du temps qu'il fait. Dire que la période actuelle est « la fin de l'hiver » ou « le début du printemps » ne change évidemment pas grand-chose. C'est peut-être simplement une question de tonalité. Un do dièse et un bémol correspondent (presque) à la même date ; mais on dit « do dièse » pour une gamme ascendante est « ré bémol » pour une gamme descendante (ce point est à vérifier, c’est peut-être l’inverse). 

 

Je joue ce matin ma gamme descendante, et me voici maintenant pris dans le brouillard.

Feu orange clignotant. Rares silhouettes des collégiens accrochés à leur portable et qui marchent le long de la route. 

Un gros plot vert arraché sur le bas-côté (on se demande comment il est arrivé là). 

Les bouquets de primevères et la mousse semblent luire avec plus d'intensité d'être ainsi pris dans le brouillard. 

Six ou sept chardonnerets font cercle au milieu de la route et tardent à s'envoler malgré mon arrivée ; on se demande ce qu'ils avaient de si important à se dire. 

Le brouillard est comme une deuxième nuit, et l'on retrouve à regarder les fenêtres des maisons éclairées les sensations de décembre. 

Ici, devant l'école d'Arvillard, on prépare manifestement un grand départ : simple journée de ski, classe de neige ? Tous les parents se sont massés sur le trottoir, devant le bus, comme devant un quai de gare. Ils ont l'air grave, un peu inquiet, des parents qui voient partir leur enfant. 

Dans le dernier virage avant le petit cimetière, l'eau des ornières a débordé. C'est toujours ici qu'elle déborde. 

Les voitures aux phares allumés se croisent sans se saluer ; on dirait de gros scarabées aveugles. 

Parfois un pan de glace ou de neige se détache encore de la voiture, fait un petit crépitement et va s'écraser sur la route. 

Les silhouettes fantomatiques des grands sapins bizarrement m'évoquent la forêt guyanaise à l'aube, sans doute à cause du brouillard. 

Encore une journée, une semaine. Puissé-je en sucer avec avidité tout le suc ! Ce serait bien le diable s'il n'y avait pas quelque chose de bon à en retirer.

 

17 février 2014 

 


 

AU-DEDANS, AU-DEHORS

  

Sept heures trente, deux degrés. Un œil au-dedans, un œil au-dehors.

 

Ce qui touche au dehors c'est peut-être d'abord cette herbe rase d'un vert jaune qui, à la lumière diffuse du matin, évoque la mousse des sous-bois, et rappelle également la période de notre installation au Villard, en février 2008. Je revois l’enfant tout petit au milieu des perce-neiges. Ainsi remontent assez vite du vieux fond de nostalgie individuelle et collective ces images d'enfance précieuses et coupantes qui, comme un petit canif, déchirent l'indifférence ordinaire. 

Retour à la route et aux champs, avec leurs chats embusqués qui rêvent de souris. Ici il faudrait peut-être parler de ces désirs qui grattent à l'intérieur du crâne et sous la peau, de ces vieux désirs calmés mais pas assouvis et qu'on guette encore avec cette fixité obstinée des chats. Désirs toujours liés à une certaine souplesse, une certaine mobilité, une certaine chaleur, une certaine jeunesse animale ou végétale perceptible sous le jaune paille de l'âge adulte. Ainsi aussi je guette mes rongeurs, tout cela qui appelle, qui suggère le coup de griffes et la dent dans la chair.

Ce va-et-vient entre le dedans et le dehors reste va-et-vient verbal. L'image de la souris  qui creuse souterrainement ne manque pas de remettre en tête cette autre bête qui creuse, qu'on n’oublie pas mais qui est sur le paysage intérieur comme un grand ciel blanc, un grand brouillard. (À propos de grand ciel blanc et de brouillard, les Grands Moulins enneigés se confondent tout à fait avec les nuages et le ciel blanc en une sorte d'estampe dont l'effet est assez saisissant.) Sans doute est-ce à cause d'elle, à cause de la maladie qu'on préfère désormais se tourner vers les images du passé plutôt que de se projeter vers un avenir même pas incertain.

 

Encore un rêve larmoyant cette nuit. J'expliquais à mes élèves médusés que c'était le dernier cours, que je ne reviendrais pas parce que j'étais atteint d'une maladie incurable et que je n'en avais sans doute que pour quelques mois à vivre, mois que je souhaitais consacrer à mes enfants que je ne verrais pas grandir. Il me semble que dans le rêve, je ne disais pas tout à fait la vérité… Je m'élançais dans les airs et, assez maladroitement, je m’envolais, ce qui provoquait la stupéfaction générale. 

 

Un œil au-dedans, un œil au dehors, des images, des rêves, et la parole qui circule et tente d’aider à circuler entre tout cela : il y a ce matin de début de printemps, une certaine fluidité qu'on apprécie, et qui donne l'impression que la route nous est favorable. Moi qui regrettais un peu cet hiver sans hiver qui n'avait rien mordu du tout mais à peine effleuré, j'ai pensé que le temps s'était finalement montré compatissant. 

 

Dans les demeures frappées par la mort on attend le printemps, et cette fluidité que la vie ramène quand même là où elle circule encore.

 

19 février 2014

 


 UN TRÈS GRAND REPTILE

  

Cela commence comme une très belle journée de fin d'hiver, avec le ciel bleu très pâle et les champs couverts de givre. Il fait de nouveaux un peu froid. Les crêtes de la Chartreuse sont illuminées par une clarté très vive. Une demi-lune pâlotte s'efface de ce ciel bleu pâle.

Je n'avais jamais remarqué cela. Frappant les premiers contreforts de la chaîne de l'Épine, la lumière allume une sorte de cercle de calcaire très clair qui fait apparaître un reptile, un iguane ou un caméléon couché à l'œil démesuré. Je ne peux voir cela que sur une portion assez brève de la route. 

Dépassant en plein virage sans aucune visibilité, une voiture beaucoup trop pressée manque me pousser au fossé. 

L'eau jaillit avec force d'un tuyau d'évacuation au bord de la route ; c'est donc bien la débâcle ! 

Cette petite lumière éclairée devant la porte de cette maison sinistre, toujours à l'ombre, faite de bric et de broc, rend l'endroit encore plus triste. 

Le long de l'avenue principale d'Arvillard on a mis les affiches qui annoncent la venue du cirque, avec ses bêtes en cage...

 

jeudi 20 février 2014

 


 

RÉVOLUTIONS

  

Je passe lentement près de la mare aux grenouilles, franchi le pont au-dessus du nan des Fruitiers — cet endroit même où nous nous promenions hier avec les enfants et les bêtes. Il fait encore froid. Les prés sont recouverts d'une fine couche de givre. Il a fallu gratter le pare-brise que j'avais négligé de protéger. Je guette, à la sortie du Verneil, ce gros reptile de la montagne que j'ai vu apparaître l'autre jour ; je vois bien le relief, mais plus le reptile, car la forme qui était apparue alors détachée du reste de la montagne (en l'occurrence de l'Épine) ne s'en distingue plus. J'accélère. Je file vers ce ciel absolument sans nuage, bleu pâle, en direction de la ligne nette et lumineuse que dessine la Chartreuse.

 

J'ai rêvé cette nuit que toutes les feuilles étaient sorties et que mes cheveux étaient devenus blancs.

 

Lu en passant à la devanture d'un magasin d'Arvillard : « un record de médailles pour la Savoie ». Je pense à tout ce qui continue malgré la mort de Thierry, à ces jeux qu'il aurait certainement suivis distraitement, et pendant lesquels un hommage lui a été rendu. Le médaillé d'aujourd'hui, que va-t-il devenir ? Suicidé à 35 ans ?

Pendant ce temps la révolte de la rue en Ukraine est devenue révolution et le régime est tombé. Révolution presque déjà condamnée : le pays est au bord de la faillite, gangrené par la corruption, de toute façon dépendant du voisin russe, et l'Europe n'a visiblement plus les moyens financiers et moraux nécessaires pour faire encore rêver à des lendemains qui ne déchanteraient pas trop vite.

 

En passant je vois mon élève L. qui fait les cent pas devant chez lui, entouré de son ombre au milieu du grand champ blanc. L'insouciance ici est encore relativement permise. Mais les paroles n'accrochent pas assez et le regard se perd à suivre les fumées.

 

lundi 24 février 2014

 


AU CIMETIÈRE, DIRECTEMENT !

 

 

Midi, neuf degrés, le grand œil de l'Épine est encore plein de neige, tout blanc, hagard. Les chevaux broutent l'herbe couleur de paille...

 

J'arrive à La Chapelle du Bard en ayant parcouru la route distraitement, ballotté par les préoccupations du moment.

 

J’arrive au cimetière, directement, sans avoir rien dit, rien vu, rien vécu !         

 

mardi 25 février 2014

 


 PARLER SEUL

 

La pluie sur la route.

 

On est encore pris dans le cadre rassurant et propice aux automatismes ordinaires du travail, mais arrêté un instant au bord de cette faille, de cette vacance si facilement récupérée elle-même par le travail.

 

Le merle aussi, penché sur le parapet, regarde la faille.

 

Est-ce que j'écris pour combler la faille ? Est-ce que j'écris simplement pour la regarder, pour l’affronter, voire pour l'agrandir ? Sans doute est-ce simultanément un peu tout cela. On tente à l’aide de la parole de mettre du lien entre les événements, entre tout ce qu'on voit, ce qu’on vit, ce qu'on rencontre, comme on fait un fagot avec des brindilles dispersées pour ensuite allumer un feu qui réchauffe. On lutte contre la dispersion. 

Dans les meilleurs moments il y a dans cet exercice quelque chose d'intense. Quand ma voix se lève je vois mieux, j'entends mieux — le grincement des essuie-glaces sur le pare-brise criblé de gouttes lourdes ; le feu orange clignotant qui, à l'entrée du village, m'avertit de la traversée d'enfants que je ne vois jamais parce que je ne passe pas à la bonne heure ; le promontoire de Beauvoir où j'ai habité quelques mois, d'où probablement on ne voit rien du tout à cause des nuages et de la pluie… 

Est-ce que le désir de rendre publique cette pratique, cette recherche, sous le prétexte peut-être un peu fallacieux de partage, n'est pas une déviation, une déviance, comme d'un méditant se vantant de sa pratique (ainsi qu'on en voit souvent de cocasses caricatures dans les centres bouddhistes) ? Effleure alors l'angoisse de n'être soi-même qu’une caricature, un brouillon, par rapport à ces authentiques acharnés que seraient les autres, ceux qu'on admire le plus, ceux en qui on peut se reconnaître (ces héros du retrait que sont Jaccottet, Abraham, quelques autres). 

Quelque chose pourtant semble inaccompli, inachevé, insatisfaisant tant que l'écriture n'a pas été rendue publique. Il me semble que cela dépasse le simple et puéril désir de reconnaissance et le besoin d'être rassuré (comme si cela pouvait encore en quoi que ce soit rassurer que d’être éventuellement lu ou loué…). 

On ne travaille pas seulement pour le moment présent et pour soi-même. Écrire, c'est aussi s'inscrire dans le temps. Certes pas l'éternité des hommages posthumes, mais au moins dans un temps plus large - disons, dans le temps de sa propre existence ainsi réunifiée, pacifiée, rassemblée; dans ce temps plus long qui est aussi celui de la transmission de tout ce qu'on voudrait laisser aux enfants, aux inconnus qui parcourront après soi le chemin par où on sera passé. 

Une pratique tout à fait solitaire peut avoir sa valeur et son sens ; mais même le moine chartreux enfoncé dans le retrait et la prière n'a pas le sentiment de parler tout à fait seul, je crois : il parle à Dieu, au nom des hommes…

 

mercredi 26 février 2014

 


 ENCORE EN ÉCHO

 

Presque huit heures, moins deux degrés.

L'hiver, comme souvent à cette époque, fait encore une percée. Il a neigé toute la journée dernière ainsi qu'en soirée. Une fine couche blanche recouvre à nouveau le paysage et même par endroits la route. Ciel sans nuage, Chartreuse illuminée, chape de brouillard sur la combe : ce sera encore une très belle journée en montagne.

Croisé avant-hier en remontant quatre cerfs ; je redescends maintenant avec l'espoir de les retrouver, la neige ayant vraisemblablement poussé les animaux vers la combe.

À travers le pare-brise embué et obstrué par des plaques de givre, on ne voit pas bien la route. Je suis l'énorme chasse-neige orange qui, pelle relevée et gyrophares tournoyants, redescend aussi. L'usine de Cascades dessine dans le ciel limpide un panache de fumée qui ressemble à un renard. Les épicéas couverts de neige fraîche semblent plus proches, comme si la montagne s'était rapprochée, comme si la forêt se penchait légèrement sur la route. J’avance très lentement à cause du chasse-neige. Aujourd'hui rien ne presse, c'est le dernier jour de classe avant la pose de mars.

 

Pour la première fois je vois le chasse-neige projeter juste devant la voiture des gerbes de sel. Je ralentis encore un peu plus, je tente de m'écarter. Je n'avais jamais vu d’aussi près la saleuse en action. Cela peut faire penser à un paysan ou à un jardinier occupé à jeter à la volée des graines — mais ces graines ainsi jetées sur le goudron ne germeront pas, et leur blancheur évoque plutôt la grêle.

 

Passé Presle on entre dans le brouillard. C'est comme toujours un autre monde, une sorte de réplique fantomatique et tout de même assez sinistre du paysage qu'on traversait l'instant d'avant. On change de saison, de tonalité, comme on franchit une lisière, comme on entre dans le sommeil, comme on passe du jour à la nuit, ou peut-être (mais personne ne peut en témoigner) de la vie à la mort.

N'exagérons rien, on est encore bien vivant et on roule prudemment à travers cet épais brouillard d'où surgira peut-être (on continue à l'espérer) la silhouette d'un cerf.

 

Au lieu de cerfs ce sont trois mélèzes, un bosquet de bouleaux blafards, la tache rectangulaire d'une piscine bâchée, les feux d'une voiture, une maison, les tâches pâles des primevères sur le muret suintant.

Les collégiens remontent vers leur bus, côte à côte, la tête penchée sur l'écran de leurs portables. Certains, pour se réchauffer, frappent leurs mains l'une contre l'autre. La parole lente est comme un écho de ces images qui résonnent plusieurs minutes après qu'on les a vues, plus loin sur la route, projetées sur l'écran blanc du brouillard, de la mémoire, de la page.

 

jeudi 28 février 2014 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.