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 Temps très gris, plutôt frais. Tout annonce une fin précoce...

 


 

FINS PRÉCOCES

 

Temps très gris, plutôt frais. Tout annonce une fin précoce.

Les hautes herbes, les marguerites, les iris d'un violet blême, les boutons d'or; et le sous-bois très sombre.

Sur les sommets gagnés par le vert, quelques plaques de neige encore.

On prépare de nouveaux départs, de nouvelles arrivées.

Fleurs blanches séchées, striées de meurtrissures marron.

Deux chevaux noirs dans l'herbe pâle.

Un chat à l'affût au milieu du foin coupé.

Les cerisiers couverts de fruits presque noirs.

À la sortie de Presle, les maçons refont à neuf le vieux mur; cela m'évoque les peintures pariétales aborigènes que l'on ranime régulièrement en en repassant les traits.

Parfois dans les bas-côtés, l'éclair brun doré d'un jeune chevreuil qui bondit. Éclair arrêté ? Un peu plus loin sur la route les mouches se pressent autour du cadavre de l'un d'entre-eux, dont on ne voit dépasser qu'une patte.

Un chat couleur paille dans le champ couleur paille fraîchement fauché.

Un camion jaune orangé sépare le paysage en deux.

 4 juin 2014

 


 

PNEUS D'ÉTÉ 

 

Il ne faut pas négliger les aspects les plus matériels du travail : depuis que j'ai changé les pneus d’hiver pour des pneus d'été, l'adhérence à la route est indubitablement meilleure et toutes les sensations en sont modifiées. Il n'est pas complètement vrai de prétendre que la voiture sépare radicalement le conducteur de la route qu'il emprunte. On est tout de même bien obligé d'épouser la route, de la suivre au moins (sous peine, et c'est toujours ce qui nous menace, de finir dans le décor). Je sens donc les moindres soubresauts, les changements de revêtement, les affaissements, les passages où la route n'est plus vraiment plane et où la voiture se déporte à droite ou à gauche. Les rapiéçages de bitume ont fait au fil des ans de cette surface apparemment lisse un patchwork. Ce qui souvent m’intrigue, ce sont ces traînées de goudron très sombre qui serpentent ici ou là, plus étroites qu'un pneu et dont je me demande d'où elles proviennent. Il faudrait un jour que j'ose m'arrêter et engager la conversation avec l'un de ces ouvriers de la D.D.E. habillés de couleurs fluorescentes qui, à la belle saison, font l'entretien des routes.

Depuis mes récents voyages à Paris je considère le bitume (dont Réda, dans un livre en hommage à Cingria, dit qu’il est exquis) d'un autre regard. J'apprécie ces nuances d'ocre jaune et de gris (ce gris assez semblable à un ciel de novembre) et aussi ces rapiéçages, ces zones où l'herbe reprend ses droits malgré les efforts des gens chargés de l'entretien, ces quelques nids de poule (bien rares dans notre pays où les routes sont décidément choyées). Cet homme qui balaye devant chez lui la route si consciencieusement est-il lui aussi sensible au charme du bitume ?

Toujours est-il que les nouveaux pneus me font ressentir autrement la route, que je parcours ainsi posé sur quatre coussins d'air.


Après le carrefour qui mène, au choix, vers la Rochette ou Arvillard, la route est plus étroite, le rapiéçage plus grossier. La route se craquelle, le chemin pousse en elle. De toute façon c'est un chemin que je suis et le bitume n'y change rien.

En cette fin d'après-midi de juin, l'air est lourd et la lumière blanche éblouie. Les contrastes sont violents et les ombres souvent disparaissent dans cet éblouissement d'avant l'orage. La route par ces temps-là ressemble à une rivière trouble, un miroir sans tain. Rien ne s'y reflète. À d'autres moments les jeux de l’ombre et de la lumière en font une partition, lui donne un aspect moins étale, moins uniforme. Les bandes blanches intermittentes qui la séparent en deux pourraient quant à elle évoquer les lignes de séparation de quelque bassin nautique, mais le rapprochement semble hasardeux.

Ce n'est finalement que la route, la route qui relie, la route qui sépare, qui ouvre une saignée de bitume à travers le territoire des bêtes, la route qu'on recouvre de sel en hiver et qui pollue les mares en contrebas : la route utilitaire. J'ai conscience qu'il me faudra encore bien des tentatives et sans doute bien des années avant de pouvoir tout à fait l'apprivoiser. Celle d'aujourd'hui cependant s'achève ici, car la route a rempli sa fonction et je suis arrivé.

 

16 juin 2014

 


 

LA ROUTE COMME UNE ŒUVRE D’ART

 

Matin pluvieux et frais. La route reluit sous la pluie. Par endroits, le ciel gris s'y reflète. Les voitures laissent derrière elles un sillage plus clair qui ressemble à la traînée de bave d'un escargot. Les escargots, d'ailleurs, il y en a aussi qui traversent, qu'on évite ou qu'on écrase, ainsi que les limaces et parfois les grenouilles. Pour la buse et la corneille perchées sur leurs piquets, la route n'est rien d'autre qu'un garde-manger. En période d'écrasement des batraciens, tous les charognards s'y trouvent rassemblés, un peu comme sur les plages au moment de l'éclosion des tortues. Si c'est un lieu de passage, c’est donc aussi un lieu de nourrissage. Les pollens et les graines s’écrasent en vain sur ce revêtement stérile, bien sûr ; il suffirait pourtant que la route reste un certain temps à l'abandon pour qu'elle se crevasse et disparaisse. Elle est le produit d'un labeur humain constant qui vise à laisser ouvert un passage. Par-delà sa fonction, son indéniable utilité (et je ne la néglige vraiment pas, tant je dépends d’elle pour assurer l'ensemble de mes activités, y compris celles d'écrire et de regarder), il me semble qu'il ne serait pas totalement absurde de regarder la route en elle-même comme une œuvre d'art. Non pas un artefact exclusivement humain, mais, à l'instar de tous les monuments de l'architecture, une manière d'entrer dans l'espace et de jouer avec les météores…

Aujourd'hui par exemple, la route ne ressemble absolument pas à celle que j'ai parcourue hier, tant elle est mêlée de pluie, de nuages, de lueurs grises d'estuaire, de feuilles et de fleurs tombées des arbres ou des jardins, de pierres qui ont roulé sur elle depuis les bas-côtés, d'animaux écrasés ou simplement occupés à traverser. En elle, sur sa surface changeante, se rencontrent les traces animales et humaines. La terre et le ciel inscrivent sur sa partition toutes sortes de signes  que l'automobiliste peut déchiffrer. On aurait peut-être grand profit à remplacer alors l'autoradio par cette sorte d'écoute particulière, qui demande une participation active, une création de l'auditeur-lecteur-automobiliste. Et il faudrait encore ajouter à cette partition participante — mais ce n'est pas le propos d'aujourd'hui — les signes laissées sur le pare-brise de la voiture, et qui composent avec la route, sans négliger non plus le va-et-vient sonore et irrégulier des essuie-glaces qui bouleversent à chaque fois la composition, ainsi que les interférences des pensées, des souvenirs, de toutes nos divagations humaines…

Voici que le brouillard s'en mêle, le brouillard ou juste un peu de brume, et les fleurs blanches déjà jaunissantes de ces plantes inconnues ainsi que les champs jaunes en paraissent soudain un peu fantomatiques. Tout cela est la route, cette œuvre anonyme, changeante, polyphonique, offerte à tous ou, tout au moins, à ceux qui veulent bien se donner la peine de la regarder et de l'écouter.

Précisons encore qu’il y a plusieurs œuvres d'art, ou plusieurs strates dans cette œuvre qu’est la Route (et un cuistre de l’art contemporain pourrait, je n’en doute pas, élaborer à partir de cela un discours intellectuellement brillant qui aurait pour seul tort de verrouiller l’expérience…).

D’abord, la route en elle-même, route-artefact, telle qu’elle a été construite, reconstruite, entretenue.

Ensuite, la composition composite et aléatoire qui nait de la rencontre entre les traces naturelles ou humaines et la route : cette œuvre-là change sans cesse, qui se découvre et disparaît à mesure qu'on la traverse, et qu’on ne peut donc pas dissocier du trajet lui-même, de ce trajet quotidien, toujours pareil, toujours différent, que j'effectue pour ma part en voiture et que, depuis quelque temps et un peu par boutade, je me propose de considérer comme une œuvre d'art à part entière, évidemment impossible à communiquer à qui que ce soit mais œuvre d'art quand même (après tout, les extraordinaires dessins de la grotte de Rouffignac n'étaient pas destinés à être regardés).

Il y a enfin en dernier ressort ces traces qui accompagnent le trajet : les paroles prononcées à voix haute, puis transcrites. Les paroles prononcées à voix haute me permettent de canaliser mon attention sur la route. J'ai essayé parfois de rester silencieux, mais l’attention s'égare et je me perds plus facilement dans les divagations habituelles de pensées plus ou moins profondes, plus ou moins subtiles, plus ou moins futiles mais toujours loin de la route. Pour terminer (et il est temps de terminer, car me voici presque arrivé au bout de mon parcours), les paroles écrites, ces traces, ces textes permettent de rendre compte à d’autres que moi-même du chemin parcouru. Sans doute n’est-ce pas là le plus important (la volonté d’obtenir un « résultat » littérairement acceptable risque à tout moment de supplanter l’expérience honnête et souvent décevante de la route…), mais elle permet néanmoins d’inscrire dans un temps moins fugace cette tentative de lecture de la route. On peut, et il faudra, sans cesse y revenir…

 

mercredi  18 juin 2014

 


 

LES MARTINETS

 

Ce mardi de juin. Ciel gris clair, route gris sombre. Les premières pêches trop tôt tombées s'y écrasent. La paille cerne les vaches. Une écolière en rose, surveillée de loin par un chien noir qui est peut-être le sien, attend encore le bus. Bientôt, et pour plusieurs semaines, plus aucun écolier n'attendra ainsi au bord de la route. Assis au bord du pic de l'Huile avec son chien, un promeneur regarde de très loin les toutes petites voitures qui montent ou descendent la route de la vallée. Son regard ramène ainsi les choses à une plus juste échelle : le bipède à quatre pneus entouré, protégé par sa carcasse par sa pesante carcasse métallique, n'est ainsi par rapport à la montagne et à la forêt, pas plus grand qu'un trichoptère à fourreau au fond d'un ruisseau.

Maintenant les champs ont bien jauni et les fleurs blanches de ces plantes dont j'ignore le nom mais qui tapissent les sous-bois ainsi que le bord de la route, les fleurs blanches aussi ont pris cette même teinte jaune qui, plus encore que le vert profond des feuillages, évoque l'été. Traversant La Chapelle du Bard, la voiture suit pendant quelques mètres la course d'un martinet — plus exactement, un martinet s'amuse pendant quelques mètres à précéder la course de la voiture. C'est ainsi qu'on joue une des dernières fois avant longtemps, les martinets.

On laisse à main droite une maison en construction — un homme se tient debout sur fond de ciel gris, qui monte les premières poutres du toit. Lorsque je reviendrai par ici la maison sans doute sera construite.

mardi 22 juin 2014

 


 

SANS REGRETS

 

Alignées côte à côte, têtes baissées et battant le tempo du temps de leur queue, les vaches broutent les hautes herbes. Le retour, pour quelques jours, d'un plein temps d'été ensoleillé, redonne de l'ampleur aux feuillages. Un chevreuil traverse d’un grand bond le champ (c'est un adulte bien cornu, et plus farouche que ces jeunes inconscients qu'on croise en ce moment sur la route et qui souvent daignent à peine s'écarter au passage de la voiture). Jeux d'ombres sur les façades et sur la route. Plein soleil. Plein épanouissement de l'année. C'est aujourd'hui le jour le plus long, mais on ne ressent pas cela comme une ligne de crête après laquelle il n'y aurait plus qu'à dégringoler (ce que vont pourtant faire les jours déjà déclinants) mais plutôt comme une porte d'entrée. Ici s'ouvre le large corridor des jours les plus longs. À main droite une corneille attaque un milan. Ici la route est maculée de sang. On ne sait pas quel accident a eu lieu ici, quel animal s'est fait percuter : il y a simplement cette grande flaque de sang rouge cerise.
À propos de cerises, celles de Presle sont bien rouges, qui font crier les enfants et les oiseaux. Trois hirondelles bavardent sur un fil. Le grand figuier de Presle est recouvert de fruits, lui aussi. Et cet oiseau qui vient de passer entre les branches des châtaigniers en fleurs, je crois bien que c'était le coucou. Je garde en tête sa longue silhouette se grise.

Je voudrais garder en tête toute cette longue silhouette grise de la route et pouvoir la refaire de mémoire comme on rejoue un morceau d'accordéon sans instrument, discrètement, pour s'entraîner et presque sans bouger les doigts, pendant un moment d'ennui. Un jour je ne pourrai plus rouler. La route de ma vallée me sera aussi inaccessible que celle que je parcourais jadis, avec parfois quels éblouissements, entre Balata et Rémire, en Guyane. Mais je pourrais encore peut-être quelque temps en fredonner pour moi seul la mélodie.

La perspective, dérisoire en soi, d'un tel écho, d'un tel prolongement, n'est cependant qu'une manière de m’inciter à regarder maintenant ce lieu que je traverse (quand l’heure vient de s’en aller pour de bon, on a sans doute mieux à faire que de s’accrocher à des souvenirs.) À regarder avec plus d'intensité, plus d'acuité, à considérer cette pie qui fourrage sur le bas-côté dans toute son incongruité, dans toute sa spécificité. Cette route éphémère, il ne sera pas dit que je l'aurai traversée machinalement, abusé par l'idée que ce sera mieux ou plus intéressant ailleurs et plus tard.

Cet exercice cependant, que j'aime comparer à des gammes ou à la répétition inlassable d'un même morceau qu’on cherche à s'approprier, n'est pas un sacerdoce. Passé le léger inconfort qu'il y a à s'extraire du ronronnement rassurant des pensées ordinaires, il y a à être là (ou même plus modestement à tenter de l’être) un profond plaisir ; être là incluant d'ailleurs tous les lieux passés et quelques-uns de ceux qui sont à venir : cette sorte de liane qui tombe des troncs nus jusqu'à la route un instant m’a ramené en Guyane, et ces crêtes d'où toute neige a disparu est un appel aux randonnées estivales.

Puissions-nous ainsi partir sans regrets.

vendredi 20 juin 2014

 


 

LE MÊME CIEL

 

Le ciel bleu pâle s'est presque entièrement vidé de ces traces qui, hier soir, nous avaient tenu longtemps la tête en l'air. Ciel ainsi effacé, ardoise propre et nette de la fin des classes.

Des traces, il en reste à lire sur le sol, dans les sous-bois. Sur le vieux mur de la vieille maison où le crépis s'écaille aussi — et dans les yeux de cette très vieille femme qui ouvre ses volets et me regarde passer avec un air que l'âge sans doute rend inquisiteur, je suis aussi une trace, un signe indéchiffrable, peut-être un écho des années envolées, le souvenir d'un fils, d'un mari ou d'un frère.

Maintenant on file à découvert. Le soleil frappe sur la carrosserie et projette dans l'ombre des bas-côtés des rayures lumineuses. Sur l'abribus en bois la petite affiche déplorant la disparition du chien fait un rectangle lumineux. Cet animal roulé en boules devant la maison toujours à l'ombre du fond de combe, c'est un mouton ma parole ? Un mouton, ou une tonte de moutons car la bête ne bouge pas… Les vieilles pierres se réchauffent au soleil de huit heures. Un seul paysan dans ce champ trop grand pour lui ; la campagne paraît déserte.

Puis voici la paix pas si trompeuse du village lové dans le creux des collines. Il y avait la même lumière d'été le jour où je suis venu ici pour la première fois. La même douceur. Le même ciel bleu pâle.

1er juillet 2014

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.