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Grand soleil sur la vallée, quelques nuages...

 

 

 


 

 

LES JARDINS, EN PASSANT

 

Grand soleil sur la vallée, quelques nuages, et le vent dans les arbres qui se mêle à la clameur des criquets. Souffle du torrent qu'on voit briller dans la forêt. En notre absence le printemps s'est épanoui, a basculé en fait vers un début d'été. On traverse des prés fraîchement tondus ou broutés par les vaches. Sur les sommets la neige laisse maintenant apparaître de larges plaques de terre et de roche. Glycines en fleurs, bouquets de boutons d'or et de pissenlits tout au long de la route. Hautes herbes. Un piquet rouge dans le champ vert. Ces fleurs jaune pâle (je ne sais plus leur nom mais il s'agit peut-être de ce qu'on appelle familièrement des crêtes de coqs) et ces iris mauves ramènent une fois de plus à l'enfance.

On a soudain très envie de pleurer.

On est resté ce petit garçon assis près de sa maman dans un jardin.

On a été encore ces derniers jours, et probablement pour l'une des dernières fois, ce petit garçon assis dans un jardin auprès de sa maman.

Passée la tension parisienne quelque chose se relâche et les larmes peuvent couler plus librement. C'est aussi la douceur de ce paysage familier qui permet cette détente. Le soulagement d'avoir pu faire jusqu'au bout et tel qu'on l'avait prévu ce séjour à Paris.

Réverbères rouges tout au long de cette allée verte, et le très gros point rouge du feu qui m’arrête. La vie fragile qui passe ou qui s'arrête.

 

vendredi 9 mai 2014

 


 

 

ÉTÉ FROID

 

Averses violentes dans la nuit. Avec Titou et Sandrine on parle des saints de glace. Il fait frais.

Remontant la chaussée détrempée, une voiture frôle le cadavre d'un merle.

Une jeune fille attend le bus du collège en haussant les épaules pour se réchauffer.

On reste au bord de l'averse, avec une alternance rapide de petites percées et d'assombrissement.

Cet arbre à fleurs jaunes pendant comme des glycines, je ne sais pas le nommer mais je le vois très distinctement.


Les nuages défilent en contrebas de la vallée. Les nuages débordent de la combe, comme l'eau oubliée des pâtes. Le signal orange clignotant semble les désigner : attention nuages.

À la maison des pompiers, je crois qu'on a remis une couche de rouge sur les volets.

Coulée marron sombre dans l'herbe verte du bas-côté, on distingue très bien l'endroit où passent les bêtes.

Je remonte maintenant vers Arvillard. De moins en moins de neige du côté des Grands Moulins, et le soleil qui cette fois perce franchement et donne à tout ce fouillis d'herbes et de feuilles une couleur d'été. On a donc basculé sur le versant de l'été. Été encore froid, trempé, mais caractérisée par cette verdure échevelée, ces hautes herbes, ces perspectives bouchées, ces perspectives ouvertes.

 

12 mai 2014

 


 

 

ACCIDENTS EN HIVER

 

Ce n'est pas parce qu'une couche de neige fraîche a de nouveaux recouvert la montagne ni parce qu'il fait à nouveau froid qu'on connaît, en plein mois de mai, un nouvel hiver. Pour le renard renversé sur le bord de la route qui sent ses membres se figer, la douleur s’intensifier au-delà de l’intenable et le froid l'envahir, c'est l'hiver. Le monde peut bien continuer de croître, la sève et les voitures de circuler, il n'y a plus sur tout le corps que cette morsure glacée. Quelque chose dans le corps en déroute s'est défait, continue à se défaire, des digues se sont rompues et c’est la panique. On colmate tant qu'on peut. Arrive ce jour où on colmate en vain. On va essayer encore, on va essayer d'écoper, de gagner du temps. Tout au long de la route ainsi ce renard (on l’a dit responsable de l’attaque du poulailler des voisins…), ces bêtes, ces hommes renversés, et les voitures qui continuent à avancer vers leur futur accident.

On prend avec soin les virages parce qu'il n'est pas question de hâter l'horreur. La carlingue, le pare-brise ne protègent plus de rien, ou ne protègent plus si bien. On passe à cet endroit où la route, l'hiver dernier, s'était effondrée pour de bon, et on sent qu'elle pourrait s'effondrer encore, que les travaux ont été faits un peu trop vite, que certainement tout cela s’effrite insidieusement et finira par glisser à nouveau. On croise un camion qui transporte du bois et il est bien clair que ce chargement n'est pas très bien attaché et risque, en tombant, d’écraser une voiture. Au bout de cette ligne droite il y a un sacré précipice : si d'un seul coup on s'endormait au volant avec le pied sur l'accélérateur, cela ferait un fameux vol plané, et la voiture finirait dans les sapins. En bref, on a la trouille.

Et cependant tout au bout de la route, s’éclaire finalement le très beau tableau du village ensoleillé sur fond de ciel bleu très clair…

 

mercredi 14 mai 2014

 


 

 

QU’EST-CE QUE TU VOIS ?

 

La clôture toute neuve qu'a installée M. Villard autour de son jardin potager, auquel il travaille tous les jours avec beaucoup d'application (et mon père aussi, cette année, parce qu’ils ne partiront pas, a de nouveau fait le jardin).

À main droite la mare presque entièrement recouverte de végétation, et à main gauche le jardin d'herbes aromatiques de Joël.

Une piste part à travers la forêt qui mène à des maisons qu’on ne peut atteindre qu’à pied ou en véhicule tout-terrain : ceux qui ont choisi d'habiter là-bas doivent aimer l'isolement, et l’on imagine une enclave de paysans chasseurs vivant en quasi autarcie avec leurs animaux.

Le temps gris vert s'annonçait superbe tout à l'heure mais semble déjà voilé. Sur la route, les restes d'un oiseau écrasé, chair broyée, sang et os apparents. Voici, au flanc sud du paquebot de l'Épine, le grand hublot calcaire qui me sert de repère.

Partout la montagne, qui n’écrase pas ni ne borne vraiment le paysage mais impose sa démesure en nous reliant aux nuages.

Plus de cerfs dans le grand champ aux cerfs, mais on les a encore observés il y a quelques jours.

L’herbe a tant poussé qu'on ne voit presque plus les piquets rouges qui délimitent les propriétés ainsi que les clôtures.

Les crêtes, de moins en moins enneigées, font espérer de prochaines escapades. On voit assez nettement la terre d'un brun très sombre qui découpe sur les derniers névés ces petits îlots sur lesquels poussent, on imagine, perce-neige et aux crocus. Là-haut c'est le tout début du printemps. Les chamois sont remontés et les marmottes se gavent de jeunes pousses…

Dans un vol d’hirondelles la cloche de la Chapelle du Bard sonne huit heures.

Le crottin de cheval qui macule le bitume me rappelle que cette route aménagée pour les voitures suit assez vraisemblablement un ancien sentier d'abord tracé par les bêtes et les hommes. Je traverse ce paysage à une vitesse inhumaine, comme le ferait aussi le train. Je suis le conducteur et le passager de mon propre train. Et je me gave de ces images avec une avidité à peine inférieure à celle des marmottes…

 

lundi 19 mai 2014

 


 

 

APRÈS L’APOGÉE

 

Les lilas commencent à faner (cela ne se voit encore qu’à peine, quand on s’approche). Les taches marron rongent aussi les crêtes blanches, et l’on regrette le merveilleux contraste qu'apportait le blanc de la neige par rapport au vert clair du printemps. Une fois de plus je redescends assez paresseusement la vallée, comme pour un voyage en barque (la voiture qui me suit ne l'entend pas de cette oreille et vrombit à chaque ligne droite…). S'il n'y avait le regret d'avoir à utiliser un engin aussi lourd et aussi polluant, je pense que je n'aurais que du plaisir à accomplir en voiture ces trajets quotidiens. À cette période de l'année la route est vraiment belle. Les cerisiers de Prêle, dont on admirait il y a peu l'extraordinaire floraison, sont couverts de fruits verts rougissant. On voit déjà très bien les premières cerises rouges.

Les roses rouges des jardins émeuvent, à cause de ce rouge profond qui donne l'impression d'un parfum visuel, et aussi parce que ces roses renvoient à d'autres roses de l'enfance.


On part dans une rêverie, on revient à la route. Ici on a repeint en blanc les pointillés du marquage. Le paysage est un peu flou, un peu terne ; et il y a sur le gris tacheté de la route ces traits blancs qui semblent imposer une direction : c'est par là, pas le choix ; et dans l'autre sens c'est par là aussi. De toute façon ce n'est pas une question d'espace mais toujours de temps : regarde la jauge du réservoir qui baisse, l’heure qui n'en finit pas de tourner, les hirondelles dans le ciel gris qui vont et viennent, disparaissent et reviennent, comme ces deux milans noirs qui traversent un peu plus loin, qui sont revenus d'Afrique et qui repartiront.


Je ne sais pas ce que j'ai à faire de ce petit bout d'espace, de ce petit peu de temps qui m'a été octroyé. Je regarde ce ciel nuageux au-dessus de Bramefarine, ces trouées, ces souvenirs ; je regarde, je m'étonne et je passe.

 

mercredi 21 mai 2014

 


 

 

AVANT L’ORAGE

 

Le vent s'est calmé, le temps reste blanc. Le ciel garde cette opacité de papier buvard, cet aspect granuleux qu'il a parfois juste avant un orage. On attend l’orage.

Ce matin la chatte Dana a attrapé une jeune mésange charbonnière qui venait d'effectuer son premier et dernier vol. Je me suis précipité pour ôter de ses griffes la petite boule de plumes tremblotantes, et l'ai prise dans ma main. Sa patte et son aile blessée saignaient. Je l'ai finalement posé sur le rebord de la fenêtre de la salle de bain, où elle ne risquait pas de retomber dans la gueule des chats et où ses parents pouvaient éventuellement revenir la nourrir. Je l'ai regardée un moment trembler, puis me suis absenté pour préparer les enfants ; quand je suis revenu les fourmis avaient déjà trouvé le cadavre.

Décidément nous allons vers l'orage. Le ciel est de plus en plus blanc. Les hautes herbes rongent la route, que des hommes en orange viendront bientôt dégager. Une légère brume semble s'être déposée sur le paysage, qui fait comme un voile de cendre. Devant la grande maison un peu délabrée qui ne voit jamais le soleil, enfoncée qu’elle est dans un repli de terrain juste au-dessus du torrent, un petit garçon blond joue dans le sable pendant que ses parents sont assis devant une table de jardin en plastique. Tout autour le feuillage des très hauts arbres bouge légèrement. L'air est tiède. Le petit garçon reste très concentré sur son jeu, comme sur une plage.

Martinets noirs cinglant le ciel blanc. Crêtes roussies comme en automne. Un cycliste casqué aux lunettes noires rectangulaires remonte la route avec un air conquérant, croisant au passage une petite vieille en fichu noir assez ratatinée qui monte en sens inverse, se réjouit de la douceur revenue et se plaint de cet air moite.

La maison grise perdue parmi les herbes est désertes à cette heure, car les enfants sont à l'école et les parents au travail. L'ouvrier en tenue jaune fluorescente ne pense à rien ; il regarde le fil invisible de sa débroussailleuse et transpire sous son casque. Sa fourgonnette est arrêtée au beau milieu de la route jonchée d'herbe, comme pavoisée, ainsi qu'on le fait je crois de certains chemins pour la fête des fleurs à Madère. Les deux autres ouvriers qui remontent cette route pour rejoindre la fourgonnette et leur camarade ont pris un pas martial, cependant que le chauffeur de bus slalome prudemment entre le gros camion de chantier arrêté et le bord du trottoir. Le professeur, en bleu lui aussi, se rend au travail. Il soliloque dans sa voiture dorée cependant que le ciel blanchit un peu plus de minute en minute, jusqu'à l'incandescence.

 

jeudi 22 mai 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.