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DANS LA NUIT

 

 

 

Je repars dans la nuit. Je n'aime pas cela. Ce n'est pas seulement parce que j'ai peur : je pense à d'autres moments où il a fallu, où il faudra ainsi partir seul dans la nuit, en urgence, à contre-cœur. Ce départ dans la nuit me rappelle d’autres nuits où on ne pouvait que répéter ainsi : « dans la nuit… dans la nuit… »

Ce soir pourtant rien ne m’y oblige. Je pourrais, j’aurais pu rester dans mon havre. Je pars seulement pour écouter de la poésie et rencontrer des gens en ville. Écrire, chantait Vasca, c'est pour « sortir du territoire des bruits et des brouillards, et du grand labyrinthe résonnant de nos plaintes ». Dont acte. Je quitte ma vallée secrète pour remonter celle plus vaste du Grésivaudan. Pantin téléguidé je m’accroche aux indications de ce GPS imbécile qui veut me faire dégringoler des escaliers ou m’envoyer dans des cours de fermes et des sens interdits, mais sans lequel je n'oserais sans doute pas partir.

Tout est noir et trempé. Parfois un homme marche sur le bas-côté, que j'évite au dernier moment. Un instant d'inattention, un tout petit choc et ce serait aussitôt une tout autre histoire, qui ferait oublier ou maudire la poésie qui m'avait fait sortir. 

Je m'applique à conduire. Je laisse derrière moi l'usine et ses fumées jaunes, ses lumières, ses hommes affairés.

À cette heure-ci les gens rentrent chez eux : des hommes aux grosses voitures ; des ouvriers ; des lycéens pressés. On voit leurs silhouettes dans l'encadrement des portes et d’autres silhouettes qui s'agitent aux fenêtres, puis plus rien. J'espère que c'est la tendresse qui est au rendez-vous. Puissent tous ceux qui ont la chance d’être attendus se montrer tendres aussi à l’égard de ceux-là qui les attendent...

Toutes ces lumières dans les yeux. Même pas des signaux. Juste pour avancer en aveugle. Pour aller vite. Pour partir ou rentrer. Puis soudain la ponctuation bleue du gyrophare de l'ambulance. 

J’avance dans la nuit. Je m'engage sur la route des gorges. Beaucoup de monde en face et je ne vois pas grand-chose. Je n'ai pas peur. J'avance en aveugle, comme tout le monde. Je soigne les virages. À gauche, à droite, je suis les traînées blanches de la peinture au sol et des restes de neige sale sur le bas-côté. Je n'ai pas peur. J'avance en aveugle. De temps en temps un coup d'essuie-glace secoue la torpeur qui commence à venir. Je traverse la rivière, le bourg.

Au détour d'un carrefour l’image de deux hommes attablés, malgré le froid, à la terrasse d’un bar, soudain me remplit de tristesse. 

La mémoire.

Puis l’oubli.

Je me tais.

Lueur perdue parmi les lueurs comme dans la carlingue d’un avion de ligne conduit par personne, j’avance dans la nuit porté par le vacarme silencieux de l’autoroute, anonyme, paisible, sans mémoire. Maintenant je pourrais rouler ainsi toute la nuit.

 

20 janvier 2015