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Routejuillet2016autoportrait 

La route en juillet : forcément brève, bientôt interrompue, faite seulement d'interruptions.

Moins de mots, moins d'images, et les oiseaux aussi chantent moins.

Quelque chose, cette fois, s'achève pour de bon.

On prépare néanmoins ses fruits.

 

 


 

 

 

LA BASCULE

 

Routejuillet2016bascule

 

La route en juillet c'est, allez, un petit geste de bascule, une glissade imperceptible de limaçon sur la rambarde, une coquille qui se fissure, la lune qui roule sur la crête ou, à l’entrée du bois, cette frontière sans douane qui fait passer sans crier gare de la lumière à la pénombre.

On bascule. Les signes en sont peu perceptibles, voilés comme le bleu de ce ciel qui n'est plus si limpide. Ce sont des signes de petite inquiétude : sur la route la bogue sèche d’un hérisson mort, dans le sous-bois les barbes-de-bouc brûlées. Les jours ont commencé à raccourcir mais on ne le perçoit pas. Les martinets tournent autour des maisons où les enfants, d'abord heureux de leurs vacances, ont soudain peur de tant de liberté.

La route en juillet c'est ce petit mouvement qui suffit à faire passer le suicidaire de vie à trépas, si la corde tient. C’est la première goutte de l’hémorragie fatale, la première toux bien rauque du cancéreux qui se plaint de ce qu’il nomme son « mauvais rhume », le dernier virage avant l’accident, ou peut-être seulement, après une longue marche en montagne et l’arrivée au col, les premiers pas de la redescente, lorsqu’on constate qu'il est plus tard qu'on ne croyait, que le temps se gâte et que le retour, malgré toute la curiosité qu'on en a, ne se fera pas sans peine.

On hausse un peu les épaules en signe d’impuissance, puis on reprend la route.

 

1er juillet 2016

 


 

 

 

LE CALME

 

Routejuillet2016lecalme

 

Juillet. Le calme avant la tempête. Le calme dans la tempête. Le calme passée la tempête. Les ombres noires qui sifflent dans le vide, la grive draine qui traverse et disparaît dans les feuillages, les fleurs et les fruits, les meules dorées et le soleil qui fait briller le jaune d’un couple de bruants.

Les bruants jaunes ont pour seul chant ce qui ressemble à un cri d'alarme continu, un babillement strident qui n'a pas du tout l'insouciance du bavardage des hirondelles mais évoque plutôt l'affolement de quelque moineau hystérique. Le temps d'une brève halte, on entend leur cri qui bientôt se perd dans le grand calme sans fond de juillet.

 

2 juillet 2016

 


 

 

 

PAS VU, PAS DIT ?

 

Routejuillet2016pasvu

 

Il y a tout ce que je ne vois pas, tout ce qui reste en dehors de mon champ de vision et dont naturellement je ne parle pas. Mais il y a aussi un grand nombre de motifs que je perçois mais dont je ne dis rien : soit qu'ils me déplaisent franchement (et je préfère, en général, ignorer plutôt que dénigrer), soit qu’ils ne m’intéressent pas – c’est-à-dire que je ne parviens pas à entrer en rapport avec eux, à leur trouver un sens qui justifie leur présence dans la chaîne de mon poème routinier −, soit encore pour d’autres raisons qui m’échappent et qui sont probablement liées au caractère limité de la représentation.

 

La maison d'architecte qui ressemble à une gare de téléphérique, il faut bien avouer que je ne l’aime pas beaucoup, que je la trouve clinquante, vulgaire, absurde même dans ce coin plutôt sombre de la Vallée qui n’a rien d’une pelouse alpine dont l’ouverture sur un paysage dégagé aurait éventuellement pu expliquer ce couteux caprice.

Les détails de l'avancée des travaux à l'ancien hôtel d'Arvillard (les artisans en sont aux finitions, hier on a refait les lattes de l’avant-toit), il serait tout de même fastidieux d’en faire et d'en lire le compte rendu, pour la précision duquel l'indispensable vocabulaire technique me fait de toute façon défaut.

Ces hortensias d’un bleu tellement artificiel, je crois en avoir déjà parlé naguère mais cela fait plusieurs fois que je passe devant ceux sans en souffler mot, alors que leur bleu encore très frais (cela ne durera pas) me touche tellement − mais c'est pour cela que je n'ai rien dit, je crois, pour faire semblant de ne pas ressasser.

Le ranch aux chevaux, je l'ai dédaigné bêtement à cause des drapeaux américains qui tentent d’imposer au lieu, d’une manière que j’ai probablement jugée forcée, une atmosphère de western qui ne me parle pas.

La poubelle bleu roi dans l’herbe verte (contraste admirable), j’ai une excuse : c'est la première fois que je la remarque (elle doit être nouvelle).

Pourquoi n’ai-je pas mentionné ce conteneur de recyclage des vieux vêtements à côté du cimetière (qui, lui, a retenu toute mon attention), alors que c’est très bien et que j’ai plusieurs fois été sur le point de le faire ? La dimension solidaire et écologique que suppose cette image me semblait peut-être trop évidente, trop explicite, pour trouver aisément sa place dans ces lignes fourbes, et je me méfie des facilités de l’engagement verbal (auquel néanmoins j’ai cédé plusieurs fois sans vergogne quand, par exemple, s’est imposée de façon obsédante l’image des cohortes de réfugiés jetés sur les routes et qui venaient troubler la limpidité de la mienne).

J’ai mentionné la grande Croix de métal à la sortie de la Chapelle du Bard, mais je n’ai jamais évoqué cet étrange accident qui lui est arrivé ensuite. La partie horizontale, sans doute simplement boulonnée, s'est détachée de la partie verticale et depuis quelque temps gît, penchée en arrière, tant et si bien que la Croix, qu’on voit depuis la route de profil, ne ressemble plus du tout à une Croix mais à une installation d'art contemporain. Cette Croix déglinguée aurait pu faire un assez pertinent duo avec sa comparse rouillée du carrefour d’Arvillard.

Les transformateurs électriques, je n'en ai jamais parlé alors qu'ils forment tout au long de la route un réseau qui aurait pu m'inspirer : je me suis attaché aux lignes, qui offrent une similitude évidente avec mon propre travail (les transformateurs, c'est le travail de l'éditeur, à qui je laisserai le soin d'en ajouter un mot, s'il le veut, en quatrième de couverture).

Juste avant l’arrivée, un panneau de sens interdit me fait signe, qui comme la Croix est tombé, se trouve tout de travers, et c'est peut-être qu'au fond il n'y a pas de sens interdit, juste des choix plus ou moins arbitraires et mille façons de biaiser avec nos limites et tout cela qui, de toute façon, ne saurait être dit…

 

3 juillet 2016

 


 

 

 

LES ROUTES DES DERNIERS RETOURS

 

Routejuillet2016retours

 

Plus de musique

et peu de mots

sur les routes des derniers retours

dont tu fixes follement

les perspectives, les détours.

 

Pas de musique

et moins de mots moins d'ombre

moins de tout cela

qui pouvait te protéger

et qui s'amenuise.

 

Comme te voici frêle ma route

toute troublée de mirages

toute rongée de soleil et de foin

toute prête

à redevenir chemin.

 

Tu ne chantes plus

on ne se parle plus

et je te tends la main

pour te dire au revoir, à bientôt,

au bout de nos chemins.

 

4 juillet 2016

 


 

 

 

CERCLE ET SPIRALE

 

Routejuillet2016meules

 

Pour m'extraire de la plate-forme où je suis garé j'enclenche une nouvelle et presque dernière fois fois la marche arrière, trompeuse parce qu'on ne voit pas le fossé et qu'on avance toujours, quoiqu'on fasse, dans la même direction. Même vu avec ce regard un peu éberlué, un peu las ou avide, des adieux, la route reste ordinaire et la vie, comme on dit, va de l'avant...

Voici la bergeronnette en équilibre sur le fil, le merle sur la rambarde, les martinets noirs dans le ciel bleu pâle, et une grive qui passe (la même qu'hier ?) avec de la nourriture au bec. Voici les hortensias bleus, et de nouveaux travaux qui commencent sur le toit de la grange au Verneil – voici le couvreur qui joue les funambules au-dessus de la Vallée. Voici un cycliste qui remonte en ahanant, les chevaux couchés dans l'herbe, le poulain qu'on trouve déjà grand. Voici une hermine en pelage d'été qui gît dos au ciel sur la chaussée, et puis la floraison des châtaigniers, le tracteur rouge qui ramasse les meules dans le champ jaune, les meules, la perfection des meules.

 

Un nouveau panneau flambant neuf avec une croix rouge sur fond bleu roi est planté devant mon point d'arrivée : interdiction de s'arrêter. D'accord, on continue, c'est bien de l'avoir dit, j'étais tenté d'en rester là.

 

La tentation qui m’est venue en regardant les meules, c'est celle du cercle. Le cercle est parfait qui, à moins de se pencher sur les cernes de l’arbre qui laissent visibles les blessures, est sans faille et donne l'illusion d'un éternel recommencement. « Printemps, été, automne, hiver… et printemps », comme le dit le titre de ce beau film de Kim Ki-duk. J'aurais pu faire quelque chose comme cela, et boucler l'almanach de ma route en rejoignant septembre.

La spirale cependant me paraît plus juste pour dire ce qu'est l'ordinaire de nos vies, avec ses lacunes. Ascendante ou descendante, elle suppose un décrochage, une perte, un gain, un mouvement, une pirouette peut-être aussi, des points de suspension en tout cas. Il y a du jeu entre ces cercles qui ne sont jamais les mêmes, qui permettent de rebondir comme un ressort, et qui suggèrent tout de même que cela pourrait se poursuivre à l'infini.

Alors je vais rouler encore un peu sur ma lancée, par devoir, par obligation, par habitude, jusqu’à l'heure des feux d’artifice, je vais rouler encore un tout petit peu, lentement, avec cérémonie, puis je descendrai de la voiture, je marcherai un moment et je m'arrêterai enfin, laissant l'été, la vie et le livre continuer seuls.

Cela nous fera une fin en spirale, avec des points de suspension...


5 juillet 2016

 


 

 

 

LE SILENCE

 

Routejuillet2016silence

 

Toute une plage de silence, entrecoupée de cliquetis, bruits de moteur, vrombissements, le bruit du vent – peut-être un cri de pie.

Toute une plage de silence.

Ce n'était pas un accident, pas une panne et pas par distraction, pas délibéré non plus. Simplement, je n'ai rien dit (et c'est peut-être ici, dans cette prose morcelée, négligée, pas retouchée, dans les pages blanches de cette vie sans verbe, l'ultime accomplissement poétique !).

Je n'ai rien dit et rien écrit, sauf : « Toute une plage de silence… » (et le peu qui s'en suit).

 

6 juillet 2016

 


 

 

 

LE DERNIER CONCERT

 

Routedernierconcert

 

Ce n’est pas un cauchemar : juste la route telle qu’elle est, à trois heures du matin, lorsque personne n’y passe – avec sa basse de grillons, ses solos de hulottes, ses percussions de bruine. Il a tant plu, il ne pleut plus. On a quand même pu tirer hier soir les feux d’artifice, dont la Vallée a répercuté l’écho jusque tard dans la nuit. Le temps se calme. La nuit est calme. La route est calme. Tout est calme. Dans le noir une voix calme mais ferme, comme d’un régisseur poussant à une heure trop tardive l’artiste récalcitrant vers la salle où plus grand monde ne l’attend, a dit qu’il faut se lever, y aller, en finir, honorer le contrat.

Le rituel du réveil en pleine nuit a d’abord semblé un absurde arrachement (on était tellement mieux dans les coulisses du rêve) ; on a titubé jusqu’à la voiture, enclenché la soufflerie pour chasser la buée. Maintenant on roule en baillant, ébloui, hébété, sans mémoire ni sentiment. De loin en loin les rares réverbères rallument leurs danses de lucioles, performances minimalistes dont le jaune sans joie fait regretter les fastes de décembre. Chaque image dont on marmonne les mots ressemble au titre d’un morceau que l’on s’apprête à interpréter pour la dernière fois : voilà, c’est le dernier concert de ta tournée d’adieux.

Voici la maison du bord de route dans laquelle dort la femme aux géraniums, puis la vieille ferme qui semble à cette heure vraiment abandonnée, la grange ouverte aux quatre vents, l’école aussi vide qu’une église, les roses sèches du carrefour, le ravin… Une biche bondit dans les phares et ramène à la vie.

Ce petit rituel nocturne, ce n’est pourtant pas pour observer la faune, pas pour un ultime morceau de bravoure, ni vraiment pour conclure − mais pour le geste, pour vivre et revivre en petit, pour de faux, les adieux. Écrire ainsi est un rite de passage, une façon de faire passer la pilule.

Tout de même on voit bien à quel point ces dernières heures ont été agitées car la route est jonchée de feuilles, de branches, de débris. Je descends très lentement, salue le Christ aux bras ouverts sur la façade de l’église, la Croix, le pont sur le Bens, tout ce qui aide à franchir des obstacles. Comme les rêves de tout à l’heure des bribes de chansons remontent des profondeurs – et la voix claire de Barbara fredonne : « Vous ne m’avez pas quittée depuis que vous n’êtes plus là… Où êtes-vous ma nomade, où êtes-vous à présent ? Avec votre âme nomade, vous voyagez dans le temps… » ; et puis : « C’est pour ça que je chante, pour ça que je continue… »

Un blaireau est tapi dans l’ornière, deux renardeaux courent sur la route, et le contentement de surprendre cette vie sauvage l’emporte quand même sur la tristesse qui commençait à poindre. Puis voici déjà le cimetière, et la bruine recommence à grésiller sur le pare-brise (ces mots-là si souvent répétés me manqueront). Un autre renard détale à l’entrée du bourg. Derrière les façades éteintes les enfants rêvent des feux d’artifice ; jusqu’en songe les poursuit cette rengaine apprise pour le spectacle de fin d'année à l’école, qui les a troublés hier soir parce qu’elle leur faisait vivre comme au passé le présent de la fête ainsi voilé de nostalgie et peut-être plus intense, plus mystérieux : « On allait aux feux d'artifice… »

Feu d’artifice le souvenir de la grand-mère, de la mère, de la femme aimante ; petite flamme, veilleuse soufflée par le vent et sitôt rallumée. À présent il pleut pour de bon. « J’allais vers toi comme dans l’eau la paille… » (chante cette fois Jacques Bertin en ce récital fantasmatique). J’allais vers toi, ton souvenir, notre avenir, sous cette même pluie. C’était il y a deux ans. Toutes les lignes écrites depuis sur cette route ne le furent sans doute que pour tendre une corde et traverser la faille – pas pour combler, juste pour passer.

Maintenant je ne sais plus pourquoi ni pour qui je parle ; certainement pas pour le blaireau, la biche ou le renard qui me regardent sans me voir ni m’entendre ; pas pour ma mère, ni pour aucun public car la salle s’est finalement vidée des derniers spectateurs (« le concert n’a pas été réussi », c’est la faute à Prévert) ; peut-être pour mes fils quand je n’y serai plus, ou pour des inconnus qui ne sont pas encore là et à qui je répète mornement que l’on roule tous dans la nuit, d’une nuit à une autre, d’un silence à un autre, que la musique comme la lumière et la parole ne durent pas et que ce n’est pas gai.

Je roule dans cette nuit de juillet, sans abattement ni exaltation, pas en paix, encore moins en guerre. Il reste peu de temps, peu de route. Un chevreuil détale encore. J’accélère vers la dernière image : juste la route toute noire et luisante.

 

Nuit du 13 au 14 juillet 2016

 


 

 

 

UN PAS DE PLUS

 

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La route est dure, sur laquelle je piétine. Le tac-tac de la pointe du parapluie sur le bitume et les détonations du ball-trap annuel de Prodin rythment la marche. Les vélos foncent en descente avec un vrombissement de libellules – en montée les motos sont de lourds scarabées. Je regarde de très près les jeunes noix qui mûrissent, les limaces écrasées, le liseron. À cause du jardin de Joël tout le premier virage est baigné par un parfum de menthe, de sauge et de thym frais.

La route est large, pour le piéton qui s’en empare et qui, enfin, peut se permettre des écarts qui l’élargissent encore. Sur un arbre en lisière est placardé un avis qu’un escargot minuscule a signé à la place du maire. Un bouquet de girolles aperçu sur le talus m’invite à m’enfoncer de quelques mètres dans les bois pour au moins repérer les lieux, car l’urgence, me dis-je, n’est pas dans la cueillette (au retour un quidam aura tout ramassé).

À l’entrée de Repidon on a récemment coupé une dizaine de sapins ; flotte ici une forte odeur de résine qui se mêle au miel des ombelles et fait tourner la tête. Un merle, une fauvette chantent, une corneille traverse en croassant mollement. On voit, par la fenêtre ouverte, une femme occupée à faire du ménage, cependant qu’un homme installe une clôture amovible pour les moutons. Comme dans un tableau du XVIe siècle le microcosme du miroir du carrefour rassemble en les déformant toutes ces images, les nuages, la montagne, ainsi qu’un papillon posé sur le soleil.

Espace et paix, pays de douceur et d’espace.

 

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Quelques heures plus tard, à quelques encablures au sud de ce havre, l’horreur absurde frappera ; on ne le sait pas encore mais on peut le deviner tant les menaces sont partout en embuscade. La petite bicoque toute en hauteur qu’on voit ici, avec ses peintures en trompe-l’œil et sa pancarte « La Tranquillité » suggère peut-être que celle-ci n’est jamais qu’un leurre, qu’il en a toujours été ainsi et que l’oublier est une erreur.

Parce que je suis à pied les chiens de l’élevage de patous aboient furieusement sur mon passage. Je presse le pas et entre dans le grand bois : troncs pourris, gravier glissant, rambarde usée pleine d’échardes, fracas du Gelon. Toute la route est balisée par les fientes des renards mangeurs de baies et de limaces, et qui sont (je l’ai encore constaté cette nuit) les véritables maîtres de la route. Je longe le parapet, le mur moussu, obnubilé non par les souvenirs ou la tension du texte à écrire mais par le repérage des girolles.

La route n’est tournée ni vers l’avant, ni vers l’arrière : route non du souvenir, mais de la présence, route anonyme pour s’oublier comme en voyage. On y trébuche quand même, ainsi que je viens de le faire parce que je regardais en l’air – et si un camion était passé à ce moment-là j’aurais pu glorieusement achever mes jours et le livre comme Jean Follain, qui disait du poète qu’il est « expert en attention » et qui est mort fauché par une voiture à Paris, il y a quarante-cinq ans…

Une grande lumière baigne tout le Verneil, où une porte à mon approche s’ouvre puis se referme : je ne verrai donc pas de près la dame aux géraniums, mais juste la verrière où sont disposés ses innombrables pots de fleurs.

Voici la ferme aux hirondelles, le tas de fumier, la grange ajourée et cette perspective sur le Granier si souvent admirée ; voici le virage où les becs-croisés picoraient le sel cet hiver. Les champs grésillent. Les longs crins couleur paille rabattus sur les yeux du cheval le protègent sans doute des taons, mais lui donnent un air ahuri ; il dresse la tête, me regarde passer puis se remet à brouter cette herbe jaune comme ses crins.

Parapluie relevé, j’avance maintenant sans faire d’autre bruit que le murmure de mes mots. Parfois je ne sais plus tout à fait où je suis, où je vais, à cause d’un replat qu’on ne perçoit qu’à pied − et la route un instant se superpose au souvenir bienheureux d’une autre route, en Camargue, où je marchais avec ma mère pour aller à l’étang.

Deux buses tournent en criant au-dessus des têtards et l’on fait du sur-place dans l’interminable ligne droite. Le paysage ne bouge plus. Chaque voiture en passant efface un nouveau pan de mémoire, un début d’idée, remet à neuf les sensations comme une gorgée de thé ou un changement de paragraphe. Vapeurs d’essence ; laissées de renards ; bouteilles, cannettes ; limaces écrasées ; bogue oubliée de l’automne ; et puis, vent dans les frênes, dans la Vallée et les cheveux.

 

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Ici les sangliers, les chevreuils, les cerfs ainsi peut-être que les enfants ont tracé leurs layons dans les hautes herbes. On cueille des noisettes encore vertes, il y a des phalènes rouges sur les scabieuses mauve et même, éparpillées parmi les herbes, les étoiles bleu pervenche, presque lavande, des premières fleurs de chicorée sauvage : c'est le mal nommé laideron des paysans, qui l'ont ainsi désignée parce qu'elle ne leur servait à rien, mais je préfère son surnom d'œil de chat, dont cette plante a le mystère, l'élégance, la finesse, la discrétion feutrée, ou, mieux encore, son nom allemand de wegedarte, gardienne des chemins, ou de wegeleuchte, lueur des chemins ; je sais qu’en août on ne verra plus qu’elles, le long de cette route dont je ne dirai rien.

Deux bagnoles m’arrachent à ma contemplation, qui traversent à tombeau ouvert le village de Presle (chats, enfants et piétons n’ont qu’à bien se tenir). Le grand châtaignier ne bronche pas, mais désapprouve ; je rêve quant à moi de radar, de dos d’âne, de pointes, de herses, de lance-roquettes…

Les cloches sonnent midi, mais pour qui ?

Passé Presle je bifurque. Le grand carrefour où la D207 se sépare en son bras principal qui va vers La Rochette et son bras secondaire qui mène à Arvillard (y a-t-on pensé en lui octroyant la lettre A ?), c’est un peu, du point de vue de l’art du bitume, la rotonde de Rouffignac, avec ces entrelacs sombres et Belledonne en perspective : un chef-d’œuvre. D’ici on domine une gorge assez profonde, avec de beaux chardons, des vignes, du liseron, le bois de frênes, le vieux mur qui se couvre de primevères en décembre, des épilobes, des fougères, et je sens bien que parmi tout ce fouillis se niche quelques fragments d’éternité − ou, à défaut, quelques-uns de ces bolets qu’il me tarde d’aller cueillir.

 

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Un panneau rouge sur fond vert proclame, sans souci de la redondance : « Propriété privée, défense d’entrer, passage dangereux, zone interdite », juste avant le petit pont qu’on passe quand même ; l’armoire à haute tension rajoute : « Danger de mort » ; la vieille baraque est toujours à l’ombre, et toujours en vente ; j’ai souvent croisé à cet endroit des cerfs affolés, des sangliers hagards…

Je crois que le secret qui se cache dans ce lieu sombre où j'ai tant aimé m'enfoncer, c’est peut-être une façon de faire avec le sombre, avec l’absence, avec la mort, une certaine manière d’habiter sa route en se jouant des menaces, en soignant sa fin, en parlant, en chantant, en marchant, en roulant, en dansant tant qu’on peut pour transmettre vaille que vaille aux enfants des messages de confiance et d’amour.

Passé le virage aux mélèzes la pluie se remet à tomber, qui crépite non plus sur le pare-brise mais sur le parapluie de Guyane qui me servait de canne et que j’ai dû ouvrir. Me voici à l’orée de ce sentier qu’un panneau désigne comme « chemin de l’étang », bordé de grands hêtres et de châtaigniers et que j’ai souvent rêvé de parcourir. Comme la réalité vaut presque toujours mieux que le rêve je quitte la route et m’y engage. Trilles de mésanges, chant d’un merle, et puis plus loin la mare noire de « l’étang ». Je remonte à travers un verger jusqu’au carrefour d’Arvillard, suivant ainsi le sentier par lequel l’enfant au chien déboulait autrefois.

En ce jour férié il n’y a pas d’ouvrier et je peux regarder longuement l’ancien hôtel décrépi transformé en bâtiment moderne. Les travaux sont quasiment terminés, l’ultime soliloque de ce livre aussi (encore quelques centaines de mètres tout au plus). Un panneau signale que nous sommes en « terre sainte », ce qui me semble excessivement triomphal – disons, dans une zone de l’être où un dégagement est possible. On entend les rumeurs d’une fête. Un homme répond poliment à mon salut, puis me dépasse à vélo, sacoche orange et k-way bordeaux. Des gens bavardent à la terrasse du Valpelouse, un père fait valser sa fillette, qui rit aux éclats. On attrape encore au vol quelques images fugaces de bonheur familial et de fuite.

Au fronton de la grande église, le geste d’accueil du haut-relief semble ne plus s’adresser qu’aux oiseaux (ce feston de vigne qui entoure le saint, est-ce pour les attirer ?); je m’arrête néanmoins un moment à cause de ce geste et de l’odeur des buis, puis m’offre une autre station devant la Croix du carrefour où le Christ serein, dont l’attitude suggère moins la souffrance que l’abandon, fait le lien entre l’horizon et le ciel ; les anges apposés de chaque côté et la mousse qui recouvre le socle ajoutent encore à la douceur qui se dégage de ce calvaire que je n’avais jamais vu qu’en passant.

 

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Plus loin des hirondelles voltigent au-dessus du lac de retenu de la Centrale du Bens ; vibrations, grondements, chants d’oiseaux, fracas du torrent. Je suis les lignes qui descendent jusqu’au pont.

Un pas de plus et je franchis la frontière.

Les hortensias au bord de la rigole évoquent une dernière fois Madère.

On a bien refermé les plaies de la route, dont je foule les cicatrices.

Je marche d’un pas paisible en direction du cimetière.

  

14 juillet 2016

 

 

Ici s'achèvent les notes qui ont servi de base au livre La route ordinaire, qui resteront en ligne encore quelque temps avant que la rubrique, en tant que telle, ne disparaisse. 

 

 

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