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L'ORAGE

 

L’orage cette nuit-là avait été violent. Au matin le sous-bois était encore trempé. Les premières grappes d'un beau jaune orangé m'attendaient à l'orée, à peine écornées par ces concurrentes encore plus matinales que sont les limaces. 

J’ai traversé le grand champ jaune dont les hautes herbes pliées par les interminables averses de cet été pluvieux n'avaient pas pu être fauchées. De la chienne qui, comme chaque fois depuis plus de dix ans, me précédait, je ne voyais que le panache jaune paille de la queue qui dépassait de loin en loin ; quant aux chats qui suivaient également, ils ne se signalaient plus que par leurs miaulements. J’ai traversé un nuage. Le temps était compté avant la prochaine averse dont on sentait déjà les gouttes, mais qu’importait : une météo incertaine est propice à ces sortes d’escapades.

À l’entrée de la forêt j'ai aussitôt retrouvé, avec quel soulagement, cette épaisseur de mousse, cette pénombre, ces grappes de pieds de mouton cachés dans les anfractuosités des pierres, ces parfums musqués, ces carcasses de vieux bolets rongés qui ressemblent à des os, ces bouquets de champignons blancs à grosses lamelles, inquiétants, vénéneux, et les racines glissantes, et les arbres défaits. L'orage, c'était ici qu'il fallait être pour en mesurer véritablement la violence. Même le chaos stable des rochers ronds tout recouverts de mousse semblait en avoir été bouleversé. Je marchais à travers cette forêt nouvelle, toujours nouvelle, qui paisiblement se relevait de ses effondrements comme les herbes se relèvent après le passage du chevreuil ou du promeneur. 

Plus de tombe, plus de stèles, mais des passerelles pour franchir les ruisseaux.

J'avais fini l’avant-veille les dernières trompettes, dernier souvenir de la dernière cueillette. L'orage revenait. Tout au fond du ravin j’entendais un vacarme de débâcle. Je m'enfonçais. Je me sentais chez moi.