Attentes en été (juillet 2016)

 

Attentesenété

 

1.

Place du Commerce à midi, on n’échange guère que des palabres et du silence. Les nourrices créoles promènent leurs cohortes de bébés dans les poussettes doubles ou triples et, quand elles se rencontrent à l’ombre rectiligne des platanes, discutent avec une emphase qui me ramène, et les ramène peut-être, sous d’autres cieux plus éclatants.

Les cloches sonnent sans éclat dans l’air lumineux. Les ombres bougent à peine sur le sable clair que piétinent les enfants. On continue le commerce des palabres, des silences, des images. Léo, en bermuda et polo bleu ciel, laisse fondre dans sa bouche une framboise confite. Les pigeons tournent dans le ciel qui a eu le bon goût d’accorder sa tenue à celle de l’enfant, puis se posent et roucoulent sans conviction parce que le temps des parades est sans doute passé.

Je fredonne cette chanson simple et touchante qui convient si bien au moment : « À m’asseoir sur un banc cinq minutes avec toi, à regarder la vie tant qu’y en a… » La framboise confite remplacera pour toi les mistrals gagnants, mais la nostalgie, j’en ai peur, je l’espère, sera aussi cruelle.

C’était le temps d’une attente paisible, un midi de juillet, place du Commerce, avec Léo, dont des enfants inconnus soudain claironnaient le prénom – et leurs voix se perdaient dans le bruit des voitures et la rumeur du square. Léo regardait l’heure sur la montre Lip qu’il aurait voulu vraiment fiable, mais dont les battements du cœur de son père faussaient la mécanique.

 

2.

Bientôt revient le temps d’une autre attente dans la pénombre d’une salle qui, d’être vécue pour de vrai, ne semble pas moins virtuelle que sur les images qu’on en regardait avant de partir, tant on sent qu’on n’y sera bientôt plus, tant on peine à y être. Dans la chaleur et le brouhaha d’avant-spectacle on regarde de loin les silhouettes, les ombres, les petites lumières sur le rideau noir et dans les yeux de certains enfants que l’attente et la pénombre n’atteignent pas et qui semblent partout chez eux, parce qu’ils transportent avec eux un pays qui nous est interdit et qui serait le seul où l’on pourrait sans doute se sentir chez soi.

L’attente s’étire, la longue patience, le long silence nécessaire pour quelques instants de musique, quelques fragments de talent volé à l’enfance et dont les adultes feront si peu – je les imagine d’ici écouter distraitement, s’extasier au clinquant, et m’efface un peu plus, enfermé dans une humeur maussade.

Tout à l’heure pourtant, dans le secret de cette loge où nous n’avions pas le droit d’être et où le son résonnait comme dans une église, j’ai été touché aux larmes en entendant l’enfant jouer « Chiquilin de Bachin » si gravement, si intensément, car la musique rouvrait un espace de rencontre possible par-delà le temps. Me suis dit qu’on ne devrait jouer que dans des grottes, des cryptes, des lieux secrets, et sans public, sans lumière, sans applaudissements.

Pensées sombres et bougonnes, que le spectacle efface aussitôt que se rallument les projecteurs et que brille sur les dorures des cuivres, les vernis des violons, la laque de l’accordéon et dans les yeux des gens, toute une pluie d’étoiles. La musique s’élève, offerte pas pour rien aux convives en cette rotonde transformée en wagon-restaurant de luxe, et l’on se laisse emporter sans peine dans la course paisible de son beau train de nuit.

 

3.

La troisième attente est celle du train, d’un vrai train dans lequel on a le temps de se demander où l’on va : vers une plus durable escapade, une impasse, l’aventure, la redite ? Le train du temps a repris sa course à travers les lignes d’or pâle des champs de blé, les meules parfaites, les rares nuages, les vaches, les bosquets, pendant que l’enfant dort la tête posée sur son bras droit, le tempo de son souffle bien lent, bien régulier, et sans rapport avec celui, vraiment frénétique, du Train à Grande Vitesse.

Il dort. Il rêve sans doute d’un film de James Bond avec cascades ahurissantes, rebondissements prévisibles, gadgets clinquants, scénario abscons et musiques cuivrées. Il porte son polo bleu ciel et un pantalon couleur blé. Ensemble encore nous avons partagé les attentes, la patience, la joie exigeante du jeu musical qui a si peu à voir avec le divertissement mais qui est, peut-être, une voie de libération (de quoi ?), ainsi que ces flâneries parisiennes auxquelles on a pris goût. Ensemble nous nous sommes perdus et retrouvés ; ensemble nous avons voyagé dans les toiles des peintres impressionnistes en Normandie, puis partagé la rêverie insulaire de La Tortue rouge au cinéma égyptien, première galerie, deuxième rangée, avant de vagabonder entre les costumes de l’exposition Bond, James Bond…

Maintenant je le regarde dormir, je veille sur son sommeil en lançant un regard noir (ainsi que mon père le faisait naguère lorsque les rôles étaient autrement distribués) aux malotrus qui laissent sonner leurs téléphones et parlent à tue-tête (mais il en faudrait davantage pour réveiller Léo).

Le paysage file et se déforme, l’arrivée sera belle aussi à cause des retrouvailles, et nous aurons fait ensemble un beau voyage. Nous nous serons bien entendus, bien soutenus. Le moment venu j’aurai su m’effacer et le laisser filer aussi (tout en restant encore filet de protection, j’espère). À la toute fin je lui aurai dit (et mieux vaut le dire d’emblée pendant qu’on peut) la chance qui fut mienne de l’avoir près de moi, et puis « merci pour les jours heureux ». Je me souviendrai de la lumière de six heures sur l’alignement des meules, de l’attente place du Commerce, de Paris et de Sèvres, du train de nuit de la musique.

 

Paris et Sèvres, 8 et 9 juillet 2016

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

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