Souvenirs du « monde blanc », une visite chez Kenneth White

 

Kenneth et Marie-Claude White, Perros-Guirec, septembre 1998

Kenneth et Marie-Claude White, Perros-Guirec, septembre 1998

 

« J’aime Kenneth White pour ce qu’il n’est pas moi. »

Jean-Paul Michel

 

« Je lui dis que moi, ce que je préférais dans la vie c’était sortir. Il m’a lancé un regard blanc. Nous n’étions pas du même bord, voilà tout ; sinon je me serais allié à lui ; il me plut sans me convenir… »

Henri Michaux

 

Gwenved, Trébeurden, 1er mars 1996.

 Ce n’est pas, à proprement parler, de la timidité, et ce n’est pas non plus que je « n’aime pas » le téléphone (qui aime vraiment cette façon de s’adresser à quelqu’un qu’on ne voit pas, avec l’obligation de maintenir un fil continu de parole et la nécessité de faire passer seulement par la voix tout ce qu’on peut d’ordinaire dire avec un sourire, un geste, un silence ?) : le téléphone me crispe, me bloque, me panique, à tel point qu’il m’est difficile de ne pas l’associer à l’annonce d’un malheur ou d’une catastrophe – comme dans les films d’Hitchcock où il est toujours signe de danger. Il me faut donc rassembler tout mon courage pour commencer à composer, sur l’antique appareil qui trône dans le salon de la maison de Ploubazlanec où je suis en vacances, le numéro que m’a laissé Kenneth White.

Il m’en faut d’autant plus que j’ai conscience de n’être qu’un « petit rien du tout » (c’est ce que dit le « roi des morts » au poète-chamane dans « Le chemin du chamane » de White) s’adressant à un poète d’envergure. Ma rencontre avec Kenneth White, c’est celle du rouge-queue à front noir (ce petit froisseur de papier semi-nomade qui sautille dans les jardins à partir de la mi-mars) avec l’albatros ou le harfang des neiges. J’ai vingt ans, aucun livre publié, plus de sensibilité que d’intelligence et je ne parle correctement qu’une seule langue ; il est l’auteur d’une œuvre foisonnante saluée, primée, célébrée et qui fait référence pour beaucoup de lecteurs (même si, en cette fin des années 90, White est déjà médiatiquement passé de mode), et c’est un intellectuel plurilingue à l’esprit acéré et à la culture encyclopédique (un article disait plaisamment qu’on avait l’impression, quand on discutait avec lui, qu’il avait « digéré un ordinateur »…).

Je dois préciser encore qu’il n’est pas dans mes habitudes de chercher à importuner qui que ce soit, et notamment les artistes que j’admire. Je préfère leur éviter cet embarras d’avoir à répondre à des salves de compliments, et je suis d’autant mieux capable de comprendre leur besoin de se protéger de la médiocrité et du bavardage des gens (y compris de ma propre médiocrité – et c’est, je pense, quelque chose que Kenneth White aura apprécié chez moi), que toute rencontre me coûte (en cela, autiste parfaitement typique). Je n’ai cherché ce genre de rencontre asymétrique que deux fois, et chaque fois poussé par une nécessité absolue : la première fois, à douze ans, lorsque la poésie de Jean Vasca (qui, ayant mis en musique un poème de White, me l’a fait véritablement découvrir) me traverse avec une telle force que je demande à voir au plus vite l’être humain qui se cache derrière cette parole plus qu’humaine ; la deuxième, avec  Kenneth White. Ces deux rencontres déterminent pour longtemps la direction que je vais prendre dans ma vie et mes livres.

Au moment où je m’apprête à composer ce numéro que je retrouve inscrit sur le carnet d’alors (moment que je diffère de toutes les façons possibles, retournant aux toilettes, dans le jardin, dans la rue, allant regarder les mouettes, caresser le chat ou relire les notes que j’ai préparées pour mener à bien ce difficile exercice de la conversation téléphonique), j’ai vingt ans, donc, on m’en donne quinze, mais je connais l’œuvre de White depuis dix ans. Mon premier contact se fait en CM2 par le biais d’une anthologie poétique, La montagne en poésie, empruntée à la bibliothèque de l’école. Les poètes y sont classés par ordre alphabétique, Bonnefoy, Gaspar, Jaccottet, Roubaud, Supervielle… et Kenneth White en dernier. Lorsque j’arrive au poème de White, je m’exclame : « Ça y est ! Je vois la montagne ! » (Ce n’est rétrospectivement pas étonnant, tant il y a quelque chose de limpide et d’immédiat dans la poésie de White – même si cette limpidité est, comme dans l’art du haïku, le fruit d’un long travail.) Je le retrouve deux ans plus tard, en 1987, dans le disque Le Grand Sortir de Jean Vasca où figure un extrait du Grand Rivage, dont le mystère me fascine : « Où va le monde ? Vers le blanc. Où va le blanc ? Vers le vide. Où va le vide ? Le vide va et vient comme le vent… » Puis, dans une petite bibliothèque-pâtisserie d’Uzès qui n’existe plus depuis longtemps, je me fais offrir le livre bilingue (les poèmes sont écrits en anglais et traduits par son épouse Marie-Claude) Mahamudra, le grand geste, qui s’ouvre sur le poème « In praise of the rosy gull, Éloge de la mouette rosée ».

C’est un souvenir d’adolescence, et un de ces moments fondateurs dans lesquels je peux aisément me retrouver : le jeune Kenneth White traîne sur la plage une tête de cheval qu’il veut laisser pourrir pour, plus tard, récupérer le crâne, quand il découvre soudain le cadavre d’une mouette rosée, dont la beauté le fascine et qu’il érige en symbole poétique (mais un symbole ancré dans la réalité). Je collectionne moi-même les crânes d’animaux (qui ornent toujours ma bibliothèque), les animaux me fascinent, et c’est peu dire que je suis agréablement surpris de constater que le poète-naturaliste partage cet intérêt…

Assis au bord du Gardon, je lis et relis Mahamudra. Je retrouve dans un carnet une évocation de ce moment :

“ Douze ans. Les galets éclatants. J’en choisis deux bien lisses, faciles à prendre en main, et je les frotte l’un contre l’autre longtemps, en plein soleil, jusqu’à éprouver une sorte d’ivresse. Je sens une odeur de fumée et je continue, pressentant, au bout de cette litanie des pierres frottées, quelque chose comme la possibilité d’une extase.

Douze ans. Le trouble des corps nus, qui étaient beaux alors, effrayants, désirables. Toute la rivière et la garrigue alentour, le ciel trop bleu, la caresse du vent et de l’eau sur la peau nimbent le monde d’une sensualité diffuse, obsédante comme le cri des cigales, inquiétante, attirante. Dans l’eau marquetée de lumière, sur les pierres lisses ou parmi les reflets, je me tends, me détends, pressentant quelque chose comme l’imminence de l’extase.

Douze ans donc, c’est cela à jamais le Gardon. Flottant dans l’eau profonde sous l’œil de ma mère (dont l’image cependant a pâli, presque effacée à l’arrière-plan du souvenir), je me dis qu’il serait bon d’écrire un poème sur ces reflets. J’en trouve les premiers mots, que je me répète pour ne pas les oublier – et la suite s’écrira dix ans plus tard, devant le bassin du  « Grillon de l’automne ». Puis je me sèche sur les galets brûlants, lisant Mahamudra, le grand geste.

« Lorsque l’esprit ne trouve plus aucun lieu où se fixer… »

Assis parmi les pierres, gravant à jamais dans ma mémoire ce désir du « grand geste » sous les regards indiens des falaises et la voûte céleste, je pressens, j’entends l’appel d’une plus vaste extase, la voie du Grand Sortir – que je suivrai, plus tard, que je réaliserai même je crois, en partie. Les nœuds dénoués se renouent. L’illusion brisée se reforme plus loin dans le courant. Les barrières abattues en rêve se redressent au réveil. Demain, je plongerai. ”

Quelques années plus tard, entre 2008 et 2012, j’étudierai et pratiquerai de façon très intense le bouddhisme tibétain (ce qui me permettra d’ailleurs de voir que les connaissances de White sur le sujet étaient souvent floues, comme c’était le cas pour tous les intellectuels occidentaux des années 70, car nombre de textes n’avaient pas encore été traduits et les problèmes de reformulation du vocabulaire et des concepts tibétains avaient été expédiés en utilisant un vocabulaire chrétien inadapté). Je connaitrai, en août 2012, une mémorable initiation au « mahamudra » qui marquera la fin de cette période « bouddhiste », et dont je retrouve ce compte rendu dans un autre carnet :

“ Soudain la terre et le corps se mettent à trembler comme la carlingue d’un avion pris dans les secousses d’une chute ascensionnelle. C’est l’ultime montée, les derniers pitons plantés dans la falaise qui s’effondre, puis le ciel noircit, bleuit, blanchit, on atteint un dôme étincelant au-delà duquel le corps-esprit se disloque, dispersé dans le sans-repère, le sans-corps, le sans-refuge, l’espace paniquant, bienfaisant, tout puissant, l’espace partout qui pénètre, écarte, disperse, dévaste. L’expérience est instable, tout vibre. Voici cependant qu’on frôle l’indicible, sans repère et sans contrôle non plus, sans plus rien à faire : soudain, tout est accompli. 

Le temps d’un dernier vertige on se rassemble et on redescend très simplement. Le corps tremble encore, comme la carlingue après l’accident. Gisent à terre l’artifice des pratiques, des décors, les murs du fort, tous les murs. ”

Trente-cinq ans plus tard, cette fascination trouve une autre forme de prolongement lorsque je fais lire et étudier à mes élèves « Éloge de la mouette rosée » – mais de tout cela, je n’ai naturellement aucune prescience. Tournant et retournant autour du téléphone, je repense plutôt au chemin parcouru jusqu’à ce jour de mars.

Après Mahamudra, je lis bien sûr tous les livres de Kenneth White  disponibles ou épuisés, comme je l’ai toujours fait pour les auteurs qui m’ont vraiment marqué : les livres de poèmes, qui semblent si évidents ; les « way-books », ou livres de voyages intellectuels autant que géographiques, et notamment Les Cygnes Sauvages qui fait écho à ma découverte de la poésie japonaise (entre douze et quatorze ans je ne lis, en dehors de White, que des auteurs japonais) ; les essais, si difficiles à lire pour un enfant de douze ans, mais que je comprends intuitivement. J’écoute et j’enregistre toutes les émissions de France Culture auxquelles White participe. J’écris d’assez bonnes imitations de White (ce n’est pas difficile) mais, surtout, j’ai le sentiment que ces poèmes expriment des expériences sensibles que je vis (mon premier véritable poème, je l’ai écrit à dix ans avant de connaître White : il s’intitule « Un grand vide »). Je me souviens qu’à cette époque, je ne suis pas certain de la réalité de l’existence du Fou de Bassan : est-ce un sorcier qui se prend pour un oiseau, ou un oiseau véritable ? C’est quoi qu’il en soit une période d’ouverture artistique et intellectuelle exaltante.

Puis tout se referme violemment. Je traverse, entre l’âge de 14 et 19 ans, une dépression sur laquelle je ne m’étendrai pas ici (je sais que j’ai un coup de fil à passer), mais qui se manifeste par un enfermement physique et mental auquel les psychiatres ne comprennent rien. La littérature, qui est mon mode d’appréhension du monde, d’une certaine façon se retourne contre moi en me coupant des autres (je lui en voudrai longtemps en l’accusant de tous mes maux) – car, pour une raison qui alors m’échappe, aucun des adolescents qui m’entourent ne peut partager ma passion pour la poésie de Kenneth White ou la littérature japonaise, auxquels je ramène toute conversation (de toute façon je ne parle plus). Je me replie. Je ne lis plus White mais Proust, dans un placard (expérience tout autant fondatrice, d’ailleurs). J’ai conscience d’avoir une sorte de « tunnel » à traverser (c’est le titre que je donne à la sous-section du recueil que je compose alors), au bout duquel je retrouverai le monde extérieur, et Kenneth White. Sur la bibliothèque noire de ma toute petite chambre d’étudiant en lettres, je pose le livre blanc intitulé « La résidence de la solitude et de la lumière », persuadé que, le moment venu, c’est dans cette direction que je me remettrai en marche.

Kenneth White à Genève le 9 octobre 1996, après une rencontre avec Nicolas Bouvier.

Ce moment survient un jour de l’été 1994. Les liens dans lesquels j’étais empêtré se défont d’eux-mêmes, comme un mauvais sort soudain levé. J’habite encore rue des Émeraude, à Lyon, une cellule sinistre coincée entre une route et un pont en fer sur la voie ferrée (dont j’ai appris plus tard qu’il était le point le plus bruyant de l’agglomération lyonnaise). Je pars en montagne, puis en Bretagne, bientôt en Écosse, j’écris à Kenneth White qui me répond assez vite ; nous nous rencontrons à l’occasion d’une série de conférences données dans la grande salle du Radiant, à Caluire-et-Cuire. Je décide de consacrer mon mémoire de maîtrise à une lecture géopoétique de la poésie francophone contemporaine (un vrai fourre-tout, et d’abord un prétexte pour lire et relier ensemble tout ce que j’ai lu ou envie de lire) ; en parallèle, je tente de m’initier au japonais, je commence à me passionner pour l’écologie (comme discipline scientifique) et je suis les cours de licence en philosophie. La rencontre de ce 1er mars a justement pour but de nourrir mon mémoire, en me permettant de poser à Kenneth White quelques questions sur les poètes que j’aime et qui me semblent évoluer dans un espace distinct mais voisin du sien…

Je compose le numéro, c’est Marie-Claude qui décroche : « Ah, oui, Ken m’a parlé de vous. Ne quittez pas, je l’appelle tout de suite ! » C’est ainsi que je débarque à Gwenved, près de Trébeurden, un an après une première et secrète visite dont je ne souffle mot. Voici le « champ blanc », le portail, les bouleaux. J’ai le cœur agité, je ne suis pas à mon aise. Je traverse le très beau jardin et je frappe à la porte. Kenneth et Marie-Claude sont installés confortablement dans un canapé, chacun penché sur un carnet et un livre (cette image restera longtemps pour moi une sorte d’idéal conjugal). Marie-Claude (qui est la traductrice française de la plupart des ouvrages de White écrits en anglais) est occupée à traduire un texte anglais « effroyablement mal écrit mais intéressant pour le contenu » pendant que Kenneth traduit un poème de Baudelaire en anglais. « Baudelaire ? J’en suis un peu étonné. — Moi aussi ! On m’a demandé de faire ça, c’est assez difficile. En anglais, ça devient tout de suite pompier. »

Je constate rapidement que les connaissances et les intérêts encyclopédiques de Kenneth White s’étendent à des domaines de la littérature qui sont très éloignés de son propre point de vue, de Baudelaire à Sartre en passant par Robbe-Grillet – même s’il parvient systématiquement à ramener n’importe quelle œuvre à ses propres théories avec une capacité d’appropriation parfois vertigineuse (Breton procédait de la même manière), et quelquefois franchement comique lorsque l’œuvre résiste. (Avec le temps, je deviendrai si familier de sa façon de faire que je pourrai anticiper sur son propos : le charme, alors, sera en grande partie rompu.)

Nous nous installons d’abord dans ce grand salon confortable. Au mur, beaucoup d’objets, de tableaux, de montages et de collages réalisés par White ; sur les meubles, moult bibelots, pierres, plumes et ossements, mais tout cela ne donne pas tant une impression de surcharge que de profusion maîtrisée. Tout, ici, fait sens, bien entendu. Quel sens donner cependant à cet énorme chat noir – Catou, un livre au moins lui est dédié – qui s’est enfui à mon arrivée ? « Il n’a vu personne depuis longtemps, il n’est pas habitué aux visites » (celles-ci sont donc rares, j’ai de la chance d’être reçu !). Je finis par le caresser. Marie-Claude confie qu’il est sûrement « un peu trop nourri »… L’année suivante, lorsque je reviendrai à Gwenved avec Nathalie, tout le salon sera décoré de boîtes en carton jurant avec l’aspect soigné de la pièce, pour le plaisir du chat. Puis, plus tard encore, à la mort de Catou, Marie-Claude au téléphone me dira son étonnement devant les pleurs de son maître.

Je pense rétrospectivement que la présence de ce chat domestique disait beaucoup, beaucoup de choses sur les fragilités ordinaires, mais très rarement abordées dans ses livres, de l’individu Kenneth White, qui a toujours fait sienne la phrase de Breton « Je ne fais pas état des moments nuls de ma vie » et associé toute expression des sentiments à du « sentimentalisme ». Kenneth White a souvent eu des propos durs, voire méprisants, pour la famille et les enfants (en cela si opposé à Nicolas Bouvier, avec qui je le reverrai plus tard à Genève, en octobre 1996, lors d’une rencontre qui aura surtout souligné leurs différences) ; mais il faisait preuve à l’égard de son chat d’autant de tendresse un peu gâteuse qu’on peut en avoir pour son enfant. Je découvrirai plus tard de rares textes de jeunesse jamais repris dans les livres où s’exprimait très directement l’affection pour ses grands-parents, je crois, et des propos sur la mort empreints de compassion et de douceur : un autre Kenneth, en quelque sorte, auquel White aura tenu la bride très courte (la lecture de sa récente autobiographie, Entre deux mondes, 2021, permettrait peut-être de nuancer, mais je ne l’ai pas encore lue).

Kenneth White dans le massif de la Chartreuse, 29/04/1998

« J’aime Kenneth White pour ce qu’il n’est pas moi », écrit Jean-Paul Michel dans Autour d’Eux la vie sacrée, dans sa fraîcheur émouvante (un titre tout sauf whitien !). Hanté par la peur de l’impermanence, fragile et anxieux autant qu’on peut l’être (j’ai conscience d’appartenir à cette famille des « nerveux » qu’évoque Proust), le rapport de White à la mort et au temps qui passe, de fait, m’étonne si fort, que je le questionne encore, plus tard, dans la voiture, entre Lyon et Chambéry : est-ce que vraiment la mort te pose aussi peu de problèmes que ce que tu l’écris, ou n’est-ce qu’une posture ? – Il réfléchit un moment avant de me répondre : « Il est toujours difficile d’être vraiment lucide sur soi, mais non, vraiment, ce n’est pas un problème pour moi » (il a écrit dans plusieurs textes que penser à la mort était tout bonnement une perte de temps et une stupidité).

Pour l’heure, nous commençons curieusement notre rencontre en évoquant la Guyane, car c’est le sujet du texte que traduit Marie-Claude. Il se trouve que j’envisage justement de m’y rendre, cet été 1996, suite à une proposition qu’on m’a faite (je ne sais évidemment pas que cela se fera quatre ans plus tard). Je commence à me détendre. Kenneth et Marie-Claude me sont visiter la grange-bibliothèque « où tout se passe ». On entre par la pièce de travail de White qui se trouve à l’étage. Voici les manuscrits étalés par terre sous des galets disposés à même le sol, ainsi que je l’ai déjà vu dans des photographies publiées. J’aime la distance qu’introduit Marie-Claude par rapport aux postures du maître, qui contemple les dits manuscrits avec un contentement manifeste : « Oui, d’accord, dit-elle, mais si tu enlevais ceux qui sont terminés depuis des années et qui prennent la poussière, il ne resterait plus grand-chose : il faudrait trier un peu ! — Oh, non, non, ça n’est pas vrai ! À Pau, je l’avais fait, et seulement un ou deux tas étaient partis ! répond-il (avec son merveilleux accent écossais, bien sûr). D’ailleurs, ils continuent de bouger, je vous assure, de temps en temps je glisse une feuille dans un tas ou dans l’autre, je rajoute une note ! »

Il est évident que Kenneth White aime prendre la pose, même s’il s’en défend, et que cet étalage de manuscrits aux galets fait partie de ce qu’il veut montrer. Très humain en cela, très soucieux de l’image de lui-même qu’il s’applique à construire (et dont les quatrièmes de couvertures, écrites par lui-même, sont souvent un modèle…), il aime être admiré, et que l’on soit d’accord avec lui. Je pressens qu’il n’est pas homme à supporter facilement la contradiction, voire toute contrariété, ni qu’on lui fasse de l’ombre. Cela tombe bien, je ne suis pas là pour le contredire, ni pour le contrarier, et je ne suis pas de taille à lui faire de l’ombre (avec tous ceux-là, il se fâchera bien plus vite qu’avec moi). Je suis pétri d’admiration et de reconnaissance. Pour contourner cette fragilité autistique devenue difficile à vivre, il m’a donné de la force, et mille justifications stimulantes au malaise social qui me faisait éviter les contacts. Avec plus qu’un brin de provocation, il écrit que la « psychologie » n’existe pas, que les problèmes qui en relèvent n’existent que parce qu’on s’en préoccupe et qu’on peut les résoudre en regardant ailleurs et en changeant d’échelle : il y a là quelque chose de dangereux, sans doute, mais aussi d’assez vrai et, pour moi, de salvateur… Mais revenons à notre visite.

La pièce est tapissée de cartes en tous genres, et sur les poutres trônent un goéland et un corbeau empaillés un peu poussiéreux, comme le fait remarquer White. Il me montre avec une gourmandise accablée les caisses de courrier en retard, les deux énormes tas consacrés au courrier le plus urgent et un troisième un peu moins urgent. Il dit qu’il ne s’en sort pas, façon aussi peut-être de me montrer la chance que j’ai eue d’avoir reçu une réponse à ma première lettre. Nous descendons à la bibliothèque où nous resterons un moment. Il m’en montre les différentes parties, je repère dans la section sino-japonaise des livres que je connais et regarde timidement les autres : littérature et civilisation celte, américaine, européenne, dictionnaires, grammaires, sciences, etc. La bibliothèque est encombrée d’objets en plexiglass, en verre et en plumes : Kenneth White est en train de travailler en collaboration avec un plasticien (sans doute Emmanuelle Fillot) et a très peur que je ne marche sur l’un des assemblages, qui sont très fragiles. Peut-être se souvient-il de ma maladresse lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois à Lyon (j’avais, je crois, fait tomber un cendrier) ? Il faut avouer qu’il y en a vraiment partout et qu’il est difficile de se déplacer dans la pièce autrement qu’en les enjambant. Je quitterai cependant la bibliothèque sans avoir provoqué aucune catastrophe, à mon grand soulagement.

Nous poursuivons la conversation sur la poésie française, sujet de mon mémoire de maîtrise. Sur le moment, je ne m’étonne pas de l’aisance avec laquelle il fait tous les rapprochements qui s’imposent, mais je me dis ensuite que s’il semble maîtriser à la perfection le tout petit domaine qui est ma spécialité, il en est de même pour tout le reste, et qu’il aurait répondu avec la même aisance à n’importe quelle question d’ethnologie comparée, de mathématiques, de botanique, de linguistique, etc. Quoiqu’il en soit, nous parlons de Guillevic (« C’est très bien, mais il fait la même chose depuis trente ans ! » – ce qui n’est pas faux, mais peut aisément s’appliquer à l’immense majorité des auteurs et, même s’il s’en défendrait, à lui-même…), de Bonnefoy, de Jaccottet. Bonnefoy : « Nous nous voyions régulièrement, autrefois, à un moment il appréciait bien mon travail. Mais il n’a pas forcement bien évolué. Tiens, ce bouquin (il sort Propos sur la poésie édité au Mercure de France), je l’ai acheté mais je n’ai même pas lu ; pourtant, quand j’achète un livre, en général, je le lis ! — Je l’ai lu, moi, je l’ai trouvé passionnant ! Enfin, moi, il m’a intéressé, mais à toi il n’apporterait rien du tout… Il parle beaucoup de transparence, sans être vraiment capable de la mettre en œuvre dans ses poèmes. J’ai beaucoup aimé « Début et fin de la neige », mais le reste de ses poèmes me semble souvent un peu trop contourné… — Oui, c’est exactement ça ! La théorie, OK, mais la pratique ne suit pas ! La transparence, il la trouve dans un vers de Racine ! Un seul, d’ailleurs. C’est toujours le même problème d’enfermement culturel franco-français et de formation classiciste. Ce qu’il cherche, il le trouverait davantage dans n’importe quel recueil de haïku. Mais son article sur le haïku est nul ! s’exclame Kenneth avec animation. – Il est repris dans ce livre, d’ailleurs, et je trouve que c’est le seul chapitre qui soit mauvais, hasardé-je. En fait, on dirait que Bonnefoy pressent bien ta propre pratique, mais il ne l’applique pas. — C’est ce qu’a dit quelqu’un qui a fait une thèse sur nous deux ! Ce que Bonnefoy vise en théorie, Kenneth White l’atteint dans ses poèmes ! », conclut triomphalement White.

Travaillant plus tard au « fond Kenneth White » de la Bibliothèque de Bordeaux, je retrouve la thèse en question, qui dit, de façon plus nuancée : « D’une certaine manière, et au jeu toujours équivoque des mots et des sensations, pour autant que d’autres mots puissent prolonger la même idée… eh bien ! nous serions tentés de dire que ce vers quoi maints poèmes de Bonnefoy font signe, certains poèmes de White y atteignent » (Philippe Mogentale, Talismans sur les chemins de Yves Bonnefoy, un aspect de la poétique de la modernité, page 239). Je ne suis pas sans remarquer la façon qu’a Kenneth White de considérer systématiquement son œuvre comme l’aboutissement du travail des autres, en simplifiant beaucoup. Cela, d’ailleurs, ne me choque pas plus hier qu’aujourd’hui : qu’un auteur soit principalement préoccupé de lui-même et de son œuvre est normal, même si l’immodestie sans filtre de White confine souvent à la candeur et peut exaspérer !

La conversation en vient ensuite à Philippe Jaccottet, que j’avais tant aimé, que je ne pouvais plus lire (et dont je redeviendrai si proche vingt ans après). J’avais été étonné d’en lire du bien sous sa plume, mais Kenneth et Marie-Claude s’exclament en chœur : « Oh là là, il a vraiment très mal évolué, vraiment ! Il y a de très bonnes choses, et puis dans le recueil d’après, il va de nouveau voir de jolies jeunes filles à la place des arbres ! (White prend un air dégoûté.) Bon, il a eu à affronter un deuil… mais quand même, ça ne dure pas toute une vie ! Il a en fait un gros handicap avec sa religion protestante (lui s’est débarrassé de ce « handicap » depuis belle lurette…). Pas moyen de sortir de l’humain. Un pas au dehors, puis des remords à n’en plus finir… Il y a eu un moment, aussi, où nous nous entendions bien… »

Je constate en passant qu’il s’est « bien entendu » avec beaucoup de monde et systématiquement brouillé. L’ « ouvert » se referme vite chez lui — plus exactement, l’ouverture au monde ne va pas sans une fermeture du cœur. Quelques années plus tard, je retrouverai Philippe Jaccottet en me sentant infiniment plus proche de lui que de Kenneth White. « Il a eu à affronter un deuil, mais quand même, ça ne dure pas toute une vie ! » : on peut être un grand poète, un grand penseur, et proférer des imbécillités — c’est en un sens assez rassurant.

White, cependant, continue avec pertinence. « Les Français vont longtemps, mais très, très lentement, à pas de fourmi (il imite la marche à pas de fourmi). Ils passent leur temps à faire le point et à se poser des questions ! Les Américains, eux, ils foncent ! Ils vont très vite (White imite de plus grands pas), entraînant beaucoup de matière mais… pas très loin ! Ça ne dure jamais bien longtemps. »

Le sous-entendu est que, bien sûr, lui, Kenneth White, va vite et longtemps, en parfait dépassement des Français comme des Américains. Il cite des exemples, je renchéris sur les exceptions : Artaud, Segalen. Comme je parle de Segalen : « Tu t’intéresses à Segalen ? (Il fouille dans la bibliothèque.) Il y a des trucs intéressants, là-dedans ! » Il m’offre un gros volume des « Actes du colloque de Brest », avec notamment un article de lui comportant quelques notes au crayon dont je me délecterai plus tard, car il était furieux de ne pas avoir reçu les épreuves avant publication.

Kenneth White aux Charmettes, Chambéry, 29/04/1998

Nous en venons à parler, car le sujet me tracasse, du rapport entre humain et non humain. « Nous allons vraiment vers un siècle humanitariste. L’humanitaire ! Comme si l’humanitaire était la solution à tout ! On ne jure plus que par ça. Et on va accuser celui qui ne rentre pas dans ce petit jeu-là d’être un monstre ! Alors qu’en général, il est bien plus et bien mieux humain que les autres ! » Nous discutons encore un moment à propos de Roger Caillois, de Nietzsche et de Sartre. Marie-Claude raconte qu’à un moment, elle avait entre les mains un livre sur l’existentialisme sartrien et un autre sur le Zen — autant le Zen lui paraissait proche d’elle et de ce qu’elle voyait autour d’elle, autant Sartre lui semblait exotique ! Nous visitons aussi la salle de l’ordinateur, dont Marie-Claude s’occupe car Kenneth a tout cela en horreur. Comme Marie-Claude me demande si j’utilise ce genre d’engins, je réponds que oui, que j’ai une petite machine à traitement de texte qui m’est bien utile. Et puis, pensant à un professeur d’histoire que je n’aime pas et qui avait coutume de répéter : « À l’heure où mes collègues travaillent sur des ordinateurs, j’en suis resté à la gomme et au crayon, et j’en suis fier ! », je me permets d’ironiser un peu : « Il y en a qui, sortis de leur gomme et de leur crayon, ne veulent rien entendre ! » Puis, conscient de m’être écarté de mon rôle d’admirateur, je rajoute : « Oui, oui, bien sûr, c’est pratique seulement pour mettre les textes au propre ! » Je reste inquiet lors de la discussion, à cause de ce manque de présence d’esprit qui, par ailleurs, me rend si sympathiques Rousseau et tous les maladroits.

Nous revenons au salon, après avoir fait le tour du jardin. La suite de la conversation est consacrée aux déboires de Kenneth White avec le milieu littéraire. Marie-Claude me raconte le fameux épisode d’Apostrophe, et l’esclandre avec Françoise Mallet-Joris que j’ai déjà visionné sur un enregistrement : elle, minaude à propos d’un personnage très « poétique » qui casse des horloges, Pivot se tourne vers White et le somme d’intervenir (« Et vous, Kenneth White, qu’est-ce que ça vous inspire ? C’est très poétique, n’est-ce pas ? »), et le goujat pris de cours d’avouer qu’une telle conception de la poésie « lui donne envie de dégueuler » (ou de vomir, je ne sais plus). Par la suite, attaqué par la dame qui ne le trouve pas très « sympathique », il rétorque qu’il ne « sympathise pas avec la médiocrité », ce qui, là encore, manque de courtoisie mais a le mérite d’être clair. Il faudra des décennies pour que Pivot l’invite à nouveau, pour un entretien en solo.

White me raconte un autre épisode significatif. Il est invité à une soirée organisée en son honneur par une journaliste du Quotidien de Paris. Il y va. Haie d’honneur et gens mielleux partout, à ses pieds : « Monsieur White ! Monsieur White ! Comment devons-nous vivre ? » Le lendemain, paraît une page complète dans le journal, avec un article dithyrambique le présentant comme le nouveau Messie. Un peu plus tard, la journaliste demande à White de préfacer un livre qu’elle sort, ce qu’il refuse. Il glisse ici une digression sur la question : pourquoi il a été obligé, à partir d’un certain moment, de refuser systématiquement de faire ce type de travail, même et surtout pour les bons amis – cette digression m’est aussi adressée, me dis-je, pour le cas où je serais tenté plus tard de lui demander quelque chose, ce que je ne ferai évidemment pas (il me proposera cependant très gentiment par la suite de contribuer au numéro de Poésie 98 consacré à la géopoétique et publiera une version remaniée par ses soins – donc, en gommant toute nuance établissant une distance par rapport à l’expérience relatée ou jugée trop “bucolique” – d’un extrait du Grillon de l’automne, dans les Cahiers de Géopoétique n°6). L’année suivante, paraît La route bleue, qui n’a droit à aucun article dans le journal. Le livre obtient le prix Médicis étranger, il faut bien finir par en parler, mais la journaliste du Quotidien de Paris descend alors Kenneth White en flamme, en le traitant, dit-il, de tous les noms (je n’ai malheureusement pas retrouvé cet article).

Une des choses qui lui ont fait le plus de tort, c’est aussi, dit-il, l’admiration de Jacques Chirac, qui un temps allait répétant que Kenneth White était son poète préféré. Tous les journaux de gauche se sont emparés de cela pour ne plus parler de lui (encore en 1994, le Canard enchaîné présentait White comme « un chiraquien »). Chirac, rencontrant Kenneth White, s’est pourtant empressé de lui dire qu’il savait bien qu’ils n’étaient pas du tout du même bord politique, mais c’était pratique pour ne pas parler de lui. Pour Marie-Claude et Kenneth White, si étrangers à ce milieu, c’est d’ailleurs un sujet d’étonnement : la réaction presque hystérique de certaines personnes qui se sentent bousculées par les idées avancées par White. De fait, il y a chez Kenneth White une critique virulente de la production culturelle pléthorique qui relève du divertissement, même sophistiqué, mais ne permet pas de poser les jalons d’une culture « au sens fort du mot » (comme il dit) : « un bel espace où vivre pleinement », en accord avec la nature.

Je suis, à ce moment-là de mon propre parcours, très sensible à cette remise en cause de la littérature, dans laquelle je sens que je me suis enfermé depuis mon adolescence. J’adhère au discours de Rousseau contre les arts, à l’obscur jugement final attribué de façon sans doute erronée à Rimbaud (« c’était mal », à propos, peut-être, de la poésie) et à toutes les idées dénonçant l’art comme une façon de se couper de la réalité. Étudiant en lettres a priori voué à écrire et travailler à l’Université, je me détourne des lettres au profit des sciences naturelles. Je n’écris plus que des notes descriptives d’une grande pauvreté, refusant tout ce qui relève de l’expression de sentiments personnels ou de l’imaginaire, et mon idéal devient de ne plus écrire du tout (on en trouve encore bien des traces dans mes livres ou sur mon site Internet, dont la page d’accueil commence par cette citation de Michaux : « Plus  tu  auras  réussi  à  écrire  (si  tu  écris),  plus éloigné  tu  seras  de  l’accomplissement  du  pur,  fort, originel  désir,  celui,  fondamental,  de  ne  pas  laisser de trace » et dans ces propos liminaires : « À tout prendre il aurait sans doute été préférable de n’écrire, à l’instar de la pluie, de la neige ou du givre sur la vitre, qu’à  l’encre  sympathique ». Je trouve à la même époque dans le Zen, si réticent devant tout enseignement verbal, ma première entrée dans le bouddhisme. Je partirai bientôt en Guyane avec l’idée de ne plus être écrivain mais naturaliste. Il faut songer qu’un an auparavant, un professeur de philosophie d’hypokhâgne écrivait à mon sujet que je préférais manifestement « les mots aux choses », ce qui était indubitablement vrai, pour comprendre l’ampleur du renversement opéré par ma rencontre avec Kenneth White, sans laquelle j’aurais vraisemblablement écrit et publié bien davantage, et plus tôt, sans claquer toutes les portes qui, alors, s’ouvraient pour le jeune lettré prometteur qu’on voyait en moi. Je considère rétrospectivement que ce mouvement de refus a été salvateur, comme une façon de nettoyer le terrain sur lequel allaient pousser les livres que j’écris aujourd’hui – et que ce détour « anti-littéraire » montre aussi ironiquement la puissance de transformation de la littérature, dont Kenneth White fait pleinement partie (même s’il peine à l’admettre, lui qui, à force de mettre en avant les sciences et la pensée plutôt que la poésie mais incapable de résister à la gourmandise d’une belle allitération, ne semble pas toujours se rendre compte à quel point il est avant tout écrivain).

La conversation, cependant, se poursuit. On parle aussi en passant, je ne sais plus pourquoi, de Gabriel Matzneff, que White connaît peu mais dont il apprécie le ton altier – tout en ajoutant que lui, au fond, ne dérange personne. L’intérêt de White pour la poésie celte l’a également fait taxer de fasciste, dit-il. Aux dernières élections, Marie-Claude a fini par voter Jospin et Kenneth ne s’est pas déplacé. Les incompréhensions, les jugements hâtifs et bêtes sont tenaces. Il faut avouer aussi qu’il ne fait pas grand-chose pour arrondir les angles – ce qui est plutôt à son honneur. Nous parlons encore longtemps. Kenneth me demande ce que je veux comme livres. Il m’offre et me dédicace Le chemin du chaman – cet exemplaire m’accompagne toujours aujourd’hui. Comme Kenneth et Marie-Claude doivent soudain partir pour Lannion, nous nous quittons de manière chaleureuse mais précipitée. Je repars ravi.

Lionel Seppoloni et Kenneth White, Université de Savoie, Chambéry, avril 1998

Lionel Seppoloni et Kenneth White, Université de Savoie, Chambéry, avril 1998

On se retrouve une deuxième fois l’année suivante avec mon épouse Nathalie, pour un moment plus simplement amical, chaleureux, autour d’un plat de pâtes aux tomates séchées. On se promène le long de la côte de granit rose, où je prends la photographie qui illustre ce chapitre. Kenneth, affaibli par un zona au point de lire des romans, se montre heureux de ce moment de repos. Je me souviens que ce soir-là, ils nous raccompagnent tous deux jusqu’au camping où nous logeons, présenté avec humour comme un Nouveau Monde. Je fonde dans la foulée avec Yvan Dendievel l’association étudiante « atelier géopoétique du Rhône », qui organise pendant deux ou trois ans des lectures, des rencontres, notamment avec les amis de l’atelier du héron en Belgique qui publient la première version de mon Grillon de l’automne, et une tournée de conférences de White à Lyon, Grenoble et Chambéry en avril 1998. Je le revois dans notre appartement de Lyon, chez mes parents à Chambéry, au restaurant japonais, dans ce parking aussi où nous sommes restés piégés. Je me souviens de nos retrouvailles à Genève avec Nicolas Bouvier, et, bien plus tard, après mon long séjour en Guyane, à l’université de Grenoble le 3 avril 2013, rencontre évoquée dans ce fragment au titre jaccottéen, “Après beaucoup d’années” que je glisse également ici pour être aussi complet que possible :

“ Grand soleil de grand printemps pour ce jour seulement des retrouvailles (ou des adieux, comment savoir ?), où me voici de nouveau attendant dans un hall désert assis devant une table bancale. Au dehors un peuple d’étudiants, dont certains jouent de la guitare et qui tous semblent flâner avec une insouciance apparente qu’on leur envie. Naturellement cela suffit à serrer le cœur et donne à tout cela une telle allure d’irréalité que le « je » qui écrit ces mots semble s’être dissous entre les lattes des stores ou se résumer au petit geste mécanique de l’écriture et de la respiration.

Dans la poitrine encore les restes de l’affolement dû à cette route inconnue, finalement parcourue sans encombre…

L’avion est en retard et nous ne pourrons pas discuter comme je l’avais espéré avant la conférence. Peu importe. Ken est là, étrangement inchangé. Il a maintenant 77 ans, et cela fait bien 15 ans que nous ne nous sommes pas vus. Devant ce petit amphithéâtre plein de doctorants en anglais et de futurs communicants qui signent consciencieusement la liste d’émargement, présenté par un jeune homme (et je me souviens avoir été autrefois ce jeune homme), White disserte de la littérature mondiale. Ce qui frappe c’est avant tout le plaisir qu’il a à dire. Le bonheur de dire. Avant d’être un essayiste, Kenneth White reste un poète, absolument fasciné par le verbe, les mots, les sons des mots qu’il prononce. Il parle, et c’est un torrent de montagne qu’on écoute chanter, qu’on regarde filer. Ne résistant jamais à un bon mot, maniant la caricature avec jubilation  (il dira d’ailleurs : la caricature permet d’aller plus vite), il avance vite, au risque de perdre complètement un auditeur qui ne serait pas familier de son œuvre, et raccrochant pourtant cet auditeur par la manière qu’il a d’incarner son propos. Parfois certaines phrases demanderaient pour être compréhensibles plusieurs heures de développements, tant il procède par intuitions, approximations, rapprochements audacieux, avançant comme toujours derrière mille noms et mille livres, et livrant sa vision de la littérature et du monde sans se soucier des nuances. C’est là sa force et sa limite.

Ce qui frappe et touche également, c’est de voir à quel point il revient puiser en l’année de ses douze ou treize ans l’énergie qui continue indubitablement de l’animer, et qui fait mentir l’idée avancée par Nicolas Bouvier selon laquelle le pouvoir d’émerveillement s’amenuise avec le temps. De nouveau il a douze ou treize ans et rencontre ce vieil anarchiste qui ne veut pas signer le registre et qui lui fait lire les Upanisads. Ainsi cheminent le vieil homme, qui n’a pas du tout l’air d’un vieil homme, épaulé par le jeune garçon — comme on représente Homère guidé par un jeune pâtre dans certains tableaux académiques.

Finalement on se retrouve. La chaleur des embrassades n’est pas feinte. Quelques paroles échangées, mais il n’est pas nécessaire de faire de longs discours. On se salue, les mains jointes au niveau du cœur. (Ainsi avais-je fait aussi avec certains proches aujourd’hui disparus pour leur dire adieu — et c’est un soulagement que d’avoir pu le faire.) ”

Lorsque je reprends mes activités d’écrivain à partir de 2012, c’est tout naturellement que je reviens rôder dans ces parages « géopoétiques », où j’ai la joie de rencontrer l’ami Jean-Louis Michelot (auteur du beau livre Sur le Rhône et à l’initiative du site l’Atelier des confins). En 2014, c’est encore indirectement sous l’égide de White (et de Bouvier) que je rencontre Lionel Bedin, mon éditeur de Livres du Monde, qui anime une association nommée “La route bleue”…

Je revois Kenneth White une dernière fois à Paris pour un colloque consacré à la ville, au moment de notre rupture (évoquée dans le texte “From a family writer”, décembre 2015). Ce sont de très bons souvenirs, et quelles que soient les critiques que j’ai pu formuler, je sais ce que je lui dois, et la reconnaissance l’emporte, de loin, sur tout autre sentiment.

 

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