Index de l'article

 

 

 LES RUINES, LE RUISSEAU

 

 

C’était une promenade toute simple avec mon fils, après une longue période de pluie, à travers les verts très purs et profond des bois. Passé le Grand Creux, on arrivait aux ruines d’une maison prise par la végétation. Tout autour les cailloux épars des murs écroulés étaient couverts de mousse et faisaient comme des coussins. Une poutre à terre, couverte elle aussi de mousse, faisait un banc moelleux.

Tant de douceur autour de la ruine. Mon enfant, aventurier intrépide, avait aussitôt escaladé les murets. Le vent agitait les feuilles encore frêles des hêtres. J'ai regardé un moment la porte de la cave, presque ensevelie, et les quatre murs. Le carré de l’un n’était plus qu’un triangle. Sont venus en tête les mots de « pyramide » et de « cairn ».

Je suis monté parmi les pierres et la végétation neuve, entré dans cette cave sans toit, entre les hauts murs en pierres soigneusement empilées dont il ne restait que la base. Les grandes poutres de l’ancienne charpente effondrée gisaient dans les fondations. C’était une belle bâtisse, sans doute, où on avait dû bien travailler. C'était désormais le grand repos de la forêt, pour elle devenue la Maison des Mousses.

Puis nous sommes revenus dans ce creux de la forêt, au bord de l’affluent du Gelon où j’avais cru, un jour, lire dans les stèles abattues des rochers un bien sinistre message. Il n'y avait plus rien de sinistre. Nous nous sommes laissés prendre par le fracas vigoureux du jeune ruisseau et l’éblouissement des fougères. En reptation prudente l'enfant a traversé le tronc au-dessus de l’eau.

 

Nul besoin de drogues pour se sentir modestement happé par le flux de l’eau, par l’espace — mais on reste ici à sa place de bipède.

 

Je suis resté et je reste à ma place, entendons : à ma table d’écriture, face à la page et stylo relevé non pour un combat de scorpion mais plutôt pour une sorte de caresse ou de danse. Le plus souvent je travaille dans ce bureau que je me suis construit dans l’ancien grenier, dans cette pièce qui, un jour, inévitablement, sera jetée à terre et dont les poutres se mêleront aux dalles des fondations (autrefois mon enfant me demandait souvent, et avec insistance, quand donc notre maison deviendrait une ruine).

Mais le village même que j’habite se nomme La Table (ce qui désigne, dans notre pays de montagne, une petite aire suffisamment plane), et mon hameau est le Villard de la Table — le village de la Table. Je ne pouvais rêver mieux.

J'étais donc là attablé entre la ruine et le ruisseau, dans ce pli de la forêt. Le soleil s'est voilé, la voix de mon fils disparaissait dans le vacarme de l’eau, et je me suis senti observé — non par quelque conscience confuse, ni par un spectre, ni par l'absente, mais par un œil que dessinait l’entrecroisement des troncs. 


Pas besoin de drogues pour rouvrir les portes de la perception et de l’expérience. Pas besoin non plus de psalmodier des mantras pour verrouiller l’attention : le ruisseau imposait son fracas, emportant, dissolvant sans effort les pensées habituelles comme autant de débris dont il se nourrit, et ramenant le promeneur à sa juste échelle. 


J'ai éprouvé pourtant une fois encore le besoin de ces paroles pour suivre le mouvement, pour répondre, pour ne pas rester au bord. Ainsi tantôt je regardais le carnet où la faible lumière forestière faisait luire l’encre noire (de la marque Rötring, qui est la seule vraiment noire), en laquelle je croyais distinguer des formes d’arbres, tantôt je parcourais les mousses, le quadrillage noir des aiguilles de sapin, les taches vert tendre des hêtres. Puis l’œil revenait aux mousses qui, en cet été pluvieux, dessinait les admirables allées d’une sorte de jardin zen pour chevreuils contemplatifs.

Besoin, donc, des mousses, besoin de ces écorces défaites, déroulées comme des papiers peints décollés, besoin encore de ce ciel dont le gris rehausse les verts, besoin de ce brusque appel du merle, sans doute aussi étonné que moi de nous trouver là, et besoin de la silhouette muette de mon enfant, affairé sur cette autre rive qui n'ouvrait sur aucun autre monde mais en laquelle on pouvait pourtant discerner une autre réalité, un autre temps tout au moins, un rêve qui nous reliait à notre commune histoire humaine : nos enfances du fond des bois.


J'étais, je suis là-bas chez moi, mais ce « moi »-là est d’un genre moussu, arbreux, ruisseleux, soliloqueux, parfumé à l’humus, et vaste comme une forêt. C’est dans le « chez moi » de ce bois que je viens puiser de quoi irriguer le petit moi ordinaire pris dans la ronde des mois.

 

Ces lignes, parmi d'autres, en sont la trace (sans plus).


Maintenant je me tais et je reste tapi : le soliloque cesse ici.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.