Vigie, février 2017

 

 

 

TOMBEAU DU BEC-CROISÉ

 

Bec croisé 22022017

 

Salut à toi, bel oiseau froid

on s’est souvent salués à travers la fenêtre

toi juché sur le poirier, moi assis au bureau

que je quittais alors pour prendre les jumelles

et admirer encore ta livrée flamboyante

ton bec et ton plumage de petit perroquet

et ton agilité.

 

Salut à toi, bel oiseau mort

figé dans ton linceul de sang frais et de plumes

arrachées. Est-ce pour me voir de plus près

que tu t’es approché de l’antre

que je partage, hélas, avec trois chats

qui t’aiment tout autant mais autrement que moi ?

Est-ce que tu étais si fier de ton plumage 

qu’il te fallait en gros plan l’exhiber sur ma page

ou bien cela ne te suffisait-il pas

cet orange ce jaune jeune

(car tu étais jeune encore indubitablement)

que tu veuilles rajouter encore à ton bec tordu

cette perle de sang ?

 

Bel oiseau dont je photographie

le cadavre bariolé avant de le montrer

aux enfants pour la leçon de choses :

« voyez ce bec, cette livrée

à nulle autre semblable car chaque individu

chez ce passereau-là diffère de ses congénères »,

bel oiseau j’ai grand peine

et grand honte de te photographier

ainsi en gros plan, beau et mort

j’ai honte de ta mort

des chats que j’entretiens

des miettes que je jette

et des mots que j’écris pour chanter tes louanges

alors que partout l’homme tue

tout ce qu’il peut tuer et te tue, et se tue.

 

Je me tais. Je jette sur ton corps

quelques plumes, quelques feuilles

et trace à la va-vite en guise de contrition

ce tombeau pitoyable.

 

20 février 2017

 

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