Ruth de janvier

22 janvier 2025
Avant même de voir les images je sais qu’il s’est passé quelque chose, parce que toutes les latrines débordent, parce qu’il y a de nouveaux trous de fouille partout et parce qu’enfin tout est trop stable au terrier depuis trop longtemps et qu’en cette période pré-printanière qui est celle du rut de janvier quelque chose doit changer, quelque chose va changer, quelque chose a déjà changé.
Les images, venons-y. D’abord, je n’y comprends plus rien.
Le premier constat est celui d’une certaine suractivité autour du terrier avec, du crépuscule à l’aube, plus d’une centaine de déclenchements des caméras et, à la clé, un long métrage de suspense plus que d’action : des blaireaux se cherchent, se tournent autour, vont-ils se trouver ?
Le second, c’est en effet que les longues séances de nettoyage et de siestes ont laissé place à un étrange manège de blaireaux affairés qui mécaniquement se suivent d’une gueule à l’autre en accompagnant leur ronde de ronronnements et de cliquetis significatifs. Une bonne partie de la nuit ils entrent ainsi dans la gueule 1 pour sortir par la 3 et tournent sur l’esplanade en vocalisant comme ils l’avaient fait dans la nuit du 4 au 5 décembre lorsqu’un intrus sans doute était venu rendre visite au duo. Je reste perplexe devant une tentative d’accouplement si vive, et accompagnée cette fois de tant de vocalises que j’en viens à soupçonner la présence d’un autre mâle auprès de Prudence, ou d’une autre femelle avec Courage – mais il me semble reconnaître Prudence alors que la façon qu’a ce possible nouveau venu d’essayer de monter sur elle est inhabituelle. Je les regarde se succéder un par sur le plan rapproché de la caméra 1, puis finalement m’exclame en avisant un trapu au pelage sombre : toi, je ne te connais pas ! C’est vrai : ce blaireau-là, je ne le reconnais pas, et puis en fait tous ces blaireaux je ne les reconnais plus, on me les a changés, je n’y comprends plus rien…
Ces incertitudes pour l’observateur et cette agitation chez les observés, pour les avoir vécues telles quelles à plusieurs reprises, me font comprendre qu’il y a bien trois blaireaux (ou davantage, à en juger par la façon dont le manège s’emballe). La preuve, cette fois, m’est apportée non pas au bout de quinze jours d’observations mais à la toute fin de la nuit, dans l’arrière-plan très sombre de l’ultime plan où se profilent enfin les trois silhouettes.
Ces changements s’accompagnent toujours de beaucoup d’agitation et se font de façon progressive : d’abord, ils n’apparaissent pas tous ensemble devant l’une ou l’autre des gueules principales, mais semblent rôder alentour ; et puis, plus ou moins rapidement, et cette fois-ci dès la nuit suivante, le clan se recompose et ils prennent la pose dirait-on, bien visibles, tous les trois alignés devant les entrées principales du terrier.
Se pose alors l’éternelle question de savoir à qui on a affaire. Prudence et Courage ont à présent un an. Ils sont de taille adulte, Prudence à peine plus petite, et seules la façon qu’a Courage de marquer Prudence et de jouer avec elle associée à de ponctuelles vérifications lorsqu’une séance de grattage dévoile leur anatomie, permettent de les différencier. Mais il est cette fois aisé de constater que ce troisième blaireau est un mâle, car ils sont deux à adopter vis-à-vis de Prudence des attitudes qui ne trompent pas, et le distinguer de Courage reste possible car il accompagne tous ses déplacements vers Prudence de ces étranges cliquetis et ronronnements que seuls connaissent les amateurs de blaireaux. Il se montre en outre beaucoup plus insistant que Courage auprès d’elle, et son attitude permet de différencier ce qui relève des jeux sexuels entre frère et sœur de la véritable parade amoureuse.
Dès la sortie du terrier, il tente donc de s’accoupler avec Prudence, qui proteste modérément en caquetant pendant que Courage reste à l’écart ; puis tous trois montent sur l’esplanade et se livrent à divers jeux, parades, grattages, l’un d’eux recreusant furieusement de ses deux pattes avant un nouveau pot dans lequel il fourre son museau.
Un accouplement se produit, auquel Courage assiste de très près – l’an passé le troisième blaireau qui était présent lors des accouplements de Vara et de Rig, dans ces moments-là s’éloignait.
Le reste de la nuit est paisible. Courage rassemble des feuilles devant le terrier puis semble oublier ce qu’il faut faire, s’arrête et regarde dans le vague. Prudence, qui au même moment fait sa toilette devant l’autre entrée, regarde dans la même direction. On entend des craquements de branche, des bruits de feuilles froissées, Prudence s’avance, la nuit s’étire…
Plus tard, en l’absence de Courage et Prudence, le nouveau mâle revient en ronronnant, entre dans la gueule 1, en sort des feuilles, puis s’en va renifler la gueule 3, marque le toboggan et continue nerveusement sa quête. Courage marque après lui. Vers six heures Prudence et Courage font des roulades dans les feuilles et se livrent à leurs jeux habituels, n’émettant que quelques gloussements, puis les joutes se font plus vigoureuses. Il est l’heure de rentrer mais l’agitation perdure. Ils se marquent mutuellement. Courage expulse des feuilles de la gueule 1, puis plus rien ne se passe. Une hulotte chante. En toute logique, le film de la nuit devrait cesser ici.
Pourtant, juste avant sept heures du matin, le nouveau venu revient encore sur l’esplanade et Courage s’avance vers lui. Loin de manifester le moindre signe d’agressivité, ils se marquent mutuellement. Prudence quitte le perron de la gueule 3 et monte les rejoindre. Elle passe aux latrines, puis les deux mâles convergent vers elle. Courage la marque, le nouveau venu tente une nouvelle fois de s’accoupler, mais Courage s’en mêle, tente à son tour l’escalade dans la plus grande confusion et l’esplanade résonne des caquètements courroucés de Prudence qui finalement s’enfuit, poursuivie par Courage et Ruth – car c’est ainsi que je nomme alors le nouveau venu, au mépris du genre féminin de ce nom (la distinction mâle-femelle est de toute façon compliquée chez les blaireaux et je vais peut-être découvrir ultérieurement qu’il s’agissait d’une femelle se faisant passer pour un mâle, qui sait…). Ruth : ce nom proche de Rig s’est imposé tout seul, et il me semble pertinent, compte tenu de l’activité de cet individu…
La poursuite ne dure pas. Quelques instants plus tard, Courage rentre, gratte l’entrée du terrier puis rentre s’y coucher, suivi juste après par Prudence.


