De l’éducation sexuelle chez Meles

25 janvier 2026
Comment ai-je pu penser que l’hiver serait synonyme de répit, en oubliant le grand rut de janvier ? Il est vrai que je n’en avais aperçu l’an passé que quelques fragments et que j’étais loin d’imaginer ce qui se tramait réellement dans nos bois à l’insu de tous les humaines. Qui le sait ? Y-a-t-il quelque part un livre qui ait décrit ce que je découvre ? Même parmi les innombrables vidéos que je consulte sur le Net je ne trouve rien de comparable – et quand bien même telle ou telle vidéo montre brièvement plusieurs blaireaux en train de s’accoupler, je ne connais rien de ces blaireaux ni du lieu où ils vivent. Cela n’a rien à voir…
Mais revenons au terrier et tentons de raconter posément ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe encore peut-être en cette nuit de neige et de brouillard pendant laquelle je rédige ces lignes.
Il y a d’abord une nuit tranquille, une nuit de repos pendant laquelle Ruth reste à l’écart, installé semble-t-il dans les gueules 25 et 26 du terrier annexe 2 devant lequel j’ai placé une caméra après m’être aperçu qu’il était occupé. Courage et Prudence se remettent à jouer comme au temps de leur enfance, roulades dans les feuilles, équilibre sur la branche, poursuites puis longue sieste sur le perron, pelotonnés l’un contre l’autre. Tant de douceur me fait pleurer, la nostalgie de l’enfance est partout embusquée, redoutable, impitoyable, et je sais que si la méliphilie n’en déviait pas le cours elle m’emporterait : mais oui, ils ne le savent pas et n’en ont cure, mais les blaireaux me sauvent…
Au matin calme, Courage rentre quelques brassées de feuilles pendant que Prudence somnole. La hulotte chante, le renard rôde mais n’entre plus en contact avec les blaireaux. Ruth passe sur le chemin, pousse jusqu’à la gueule 22 du terrier annexe 1 où je n’ai encore filmé que des renards… et y pénètre. Je me dis qu’il habite ainsi les deux terriers annexes, mais le voici qui, presque aussitôt, en ressort à reculons et s’enfuit à toute vitesse. Que s’est-il passé à l’intérieur ? Est-ce l’odeur du renard qui l’a ainsi effrayé ? Nulle autre bête n’a été filmé sur cette gueule, mais la 21 toute proche avec laquelle elle communique n’étant pas surveillée il est possible que le renard y soit passé…
Le lendemain, sans que la météo y soit pour grand-chose – à moins que le froid humide ne stimule les blaireaux – Ruth revient au terrier principal, l’esplanade résonne à nouveau de vocalises et les accouplements à proprement parler commencent.
Cette fois, Prudence est prête. Elle ne donne aucun signe de protestation quand le mâle l’enfourche crânement en émettant un bêlement de mobylette qui peine à démarrer ou de chèvre très enrouée auquel la blairelle répond par quelques caquètements de volaille effarée. Il faut avouer que cet accompagnement sonore, associé au fait que ces blaireaux nullement amaigris par l’hiver forment deux grosses boules susceptibles à tout moment de verser et rouler dans la pente, confère à leur accouplement quelque chose de burlesque.
Le premier de la nuit dure quarante-quatre minutes presque sans interruptions. Parfois, les deux partenaires ferment les yeux et semblent s’endormir, allongés l’un sur l’autre, le mâle malaxant de ses pattes les flancs de la femelle qu’il tient fermement comme un chat qui patoune. Lorsque ce long coït s’achève, tous deux, hagards, ébouriffés, se nettoient et s’épouillent. Flanc contre flanc ils regardent vers le bas du ravin Courage qui revient, puis tous trois se retrouvent sur le perron de la gueule 3 pour une séance de toilettage. Prudence est sur le dos, Ruth lui sert d’oreiller et Courage dort contre elle.
Mais je n’ai encore rien vu.
Jusqu’à présent, Courage s’est tenu à l’écart des accouplements, tout comme le faisait l’an passé ce troisième blaireau resté inconnu pendant les copulations de Vara et de Rig. (Ruth, à propos, pourrait-il être Rug ? La comparaison des images ne me permet ni de valider, ni d’invalider l’hypothèse…) Je pensais que c’était la norme : deux blaireaux faisant leurs affaires, les autres s’éclipsant. Mais que sait-on, au juste, de ce que c’est que « la norme » chez les blaireaux ? Je ne peux témoigner que pour ceux que la nuit ne me cache plus…
Et je dois dire que la nuit suivante réserve quelques surprises. Cette fois, Courage ne s’éclipse pas pendant que sa sœur et Ruth se livrent à ce nouveau rituel maintenant bien rôdé. Il fourre son museau à peu près partout où il peut, marque et re-marque Prudence, et puis commence à se mêler à l’accouplement en tentant de monter par-dessus son compère, qui ne proteste pas. Un tel degré de tolérance vis-à-vis d’un jeune pas encore tout à fait mature s’explique probablement par les signaux odorants qui permettent au mâle de distinguer un blanc-bec d’un vrai concurrent (Ruth agirait sans doute autrement avec un adulte), mais quelle autre espèce accepte une telle intrusion dans l’intimité de l’accouplement ? Car, loin d’en rester là et après avoir roulé dans les feuilles, Courage repart à l’assaut et, peu à peu, profitant de ce cours d’éducation sexuelle offert par Ruth, il se met à mordre Prudence à gauche pendant que son partenaire la mord à droite pour la tenir, expérience probablement déplaisante mais qui n’entraîne ni protestation, ni blessure chez la blairelle (elle s’en sortira avec quelques poils en moins). De fil en aiguille le coït se transforme en partie à trois, avec alternance des positions, Courage prenant à plusieurs reprises la place de Ruth, qui dans ce cas s’écarte légèrement, ou leur servant de matelas…
La scène dure 61 minutes, après quoi la caméra, épuisée, lâche. Il est 20h38, mais les autres caméras qui prennent le relai un peu moins de deux heures plus tard les montrent tous trois accouplés en sandwich, avec force cliquettements, ronronnements et gloussements. J’ai vu ce genre d’empilement chez les grenouilles et le mollusque invasif Crepidula fornicata, qui va jusqu’à former de longues chaînes, mais j’ignorais qu’ils se pratiquaient chez les blaireaux…
À voir la petite blairelle ainsi ballotté entre ces deux mâles, on se dit que le consentement n’existe guère chez les blaireaux, mais je dois préciser que pendant cette nuit agitée je ne relève aucune marque de mécontentement, à peine quelques protestations lorsque Courage une fois la mord au flanc, et aucune tentative de fuite.
Lorsque le coït s’arrête, tous trois restent les uns à côté des autres, s’épouillent, se marquent. L’un dans l’autre, si j’ose dire, le rut des blaireaux reste paisible, et même – si on compare avec les iguanes ou les pratiques sado-masochistes des punaises – d’une grande douceur.


