Journal d’un méliphile, janvier 2026

 

Un loup au terrier

 

 

26 janvier 2026

Neige et brouillard en cette nuit d’accalmie sont maîtres de l’esplanade. Comme il n’y a plus ni jeux, ni accouplements, et donc peu de raisons de s’attarder autour du terrier, les blaireaux semblent passer leur temps à se chercher ou à s’éviter, ombres furtives indiscernables qui apparaissent et disparaissent dans le silence feutré de l’averse de neige. En fin de nuit un tout petit museau s’agite à l’intérieur de la gueule 1 devant laquelle passe Courage. Prudence en sort, ils se saluent, il la marque puis se tourne vers elle et émet un son que je n’ai encore jamais entendu et qui ressemble si bien à un bourdonnement d’insecte que je pourrais douter de ce que le blaireau en est bien l’émetteur, si je ne voyais sa gueule ouverte. Je ne trouve aucun son équivalent parmi les enregistrements de vocalisations dont je dispose. Je ne sais pas ce que cela veut dire.

 

Est-ce à cause de la neige ou de sa présence à lui, si la nuit a été si calme ? L’apparition du loup sur l’esplanade provoque en tout cas un choc de beauté. C’est un matin ensoleillé, il est presque neuf heures, une heure à laquelle il m’arrive souvent de passer, et lui arrive en trottinant devant la gueule 1, avec cette démarche élastique, sautillante, altière évidemment qui permet de l’identifier au premier regard. Il file droit vers la caméra, il la détecte, me regarde droit dans l’écran de ce regard doré dont je me dis que, si un jour je le croise pour de bon je tomberai à genoux c’est certain, puis brusquement bifurque, tout son pelage fauve ondoyant sur l’écran, et disparaît.

Neuf secondes dure l’apparition. Il y a cependant quelque chose qui cloche. La démarche du loup est sautillante, c’est entendu, mais celui-ci boitait. À y regarder de plus près je constate que sa patte arrière gauche est amputée. On passe sans transition de l’émerveillement à l’effroi. On pense piège, braconnage, traque, on se dit que ce mâle adulte en pleine santé est condamné à brève échéance, qu’il faut alerter l’OFB du crime et du danger, car tout de même, un loup blessé, ici, à deux pas du village…

Au téléphone Thibault me dit que c’est en fait une excellente nouvelle, car ce loup a été photographié au début du mois à quinze kilomètres d’ici et que sa patte alors n’était que repliée, ce que je constate en effet en zoomant davantage. L’accident peut être naturel et l’animal, manifestement,   a pu faire du chemin et survivre.

Il fait désormais partie de la longue liste des animaux qui sont passés au terrier et qui, même s’ils n’ont pas interagi avec les blaireaux, peuplent ce récit. Lorsque je reviens sur les lieux, je cherche et trouve ses traces, je ressens sa présence. Je lui souhaite bonne chance, bon vent, belle vie, au loup blessé de mon terrier…

 

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