La plus longue nuit de l’hiver

29 janvier 2026
La plus longue nuit de l’hiver au terrier n’est pas celle du solstice, non. Elle n’est pas alignée sur les signes du cosmos, toutes ces histoires d’inclinaison des pôles par rapport au soleil, mais sur la météorologie intime des blaireaux. À moins qu’une autre nuit prochainement n’en repousse encore un peu plus les limites (je me méfie, les blaireaux ont le goût de l’effort et même peut-être celui de l’exploit), elle a eu lieu cette année entre le 26 et le 27 janvier – après quoi tout est redevenu calme sur le terrier enneigé.
En ce soir du 26, Courage et Prudence vont et viennent d’une gueule à une autre. Ruth les rejoint en stridulant aussi bruyamment qu’un blaireau peut le faire (ce n’est pas un barrissement d’éléphant mais c’est quand même « profond, guttural et vibrant »[6]), et après un triple marquage commence à s’accoupler. Courage renifle, tourne autour, marque les deux partenaires, tient Prudence d’un côté pendant que Ruth la tient de l’autre, part faire un brin de toilette à quelques mètres, revient, marque encore, s’éloigne, revient, puis finalement trouve un bon compromis entre ses deux envies en se calant contre le couple pour continuer sa toilette : le voici sur le dos, les pattes arrière écartées avec une patte avant sur le dos de Ruth qui lui sert de coussin !
Le coït continue cependant sans pause pendant une demi-heure. Courage et Prudence rentrent alors dans la gueule 1, puis Courage en ressort et les deux mâles se mettent à gratter la terre devant l’entrée. Prudence sort son museau, puis tout son corps, Ruth saute alors par-dessus Courage pour la chevaucher derechef !
Le coït reprend. Les deux mâles saisissent Prudence au cou et la tirent à hue et à dia. La scène est parfois si confuse qu’il devient difficile de savoir qui est qui, comme si d’autres blaireaux étaient venus rejoindre la mêlée… Bientôt, Prudence qui s’était à nouveau réfugiée à l’intérieur du terrier se trouve saisie et sortie par Ruth, qui reprend sa chevauchée après avoir de nouveau bondi par-dessus Courage, qui grimpe alors sur le dos du mâle et, tirant rudement Prudence par l’oreille, entraîne les deux partenaires vers la gueule 3, sans parvenir à les emmener jusqu’au bout. Il se couche alors sur le flanc et ferme les yeux.
Le coït continue. Courage se relève et, hissé sur ses pattes arrière, va griffer le tronc le plus proche, comportement qu’il reproduit à plusieurs reprises pendant l’accouplement.
Celui-ci dure depuis près d’une heure lorsqu’enfin Courage réussit à forcer le couple à venir s’installer sur le perron de la gueule 3. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui le pousse à faire cela, mais ce changement de caméra m’arrange : je craignais que celle de l’esplanade ne surchauffe… Je ne comprends pas non plus pourquoi Ruth et Prudence se laissent faire à ce point.
Sur le perron, le coït – que le déplacement imposé par Courage n’a pas interrompu – continue de plus belle. Courage cette fois tient Ruth avec ses pattes avant, lui mord les oreilles et se livre à des va-et-vient du bassin qui ne trompent pas (tout de même, regarder ces images, n’est-ce pas pousser trop loin le voyeurisme naturaliste ?…). Mais Courage, cette fois, exagère : Ruth proteste, il se retourne et par trois fois lui donne de petits coups de museaux qui impressionnent d’autant moins que contre toute attente, l’adulte cède sa place au jouvenceau, qui s’accouple à son tour. Je tiens le titre de mon premier (et dernier) article scientifique, à paraitre au printemps : « Triolisme incestueux chez Meles meles dans un terrier de moyenne montagne à 800 mètres en Savoie » (avec un paragraphe sur la probable influence de l’altitude, de la lune et de l’enneigement).
Soudain tout s’arrête. Les trois blaireaux se figent, s’avancent sur le perron, regardent en contre bas quelque menace qui reste hors-champ et qui n’est pas si grave, puisqu’ils l’oublient bientôt. Je constate cependant que leur vigilance perdure même pendant le rut.
Le coït reprend, avec Courage qui, calé encore contre le couple, soudain bascule et tombe sur eux, ce qui entraîne quelques protestations modérées de Ruth, qui de nouveau cède sa place. Je suppose que cela correspond à un moment où il fatigue un peu, car cette façon qu’a l’adulte de s’incliner devant un juvénile décidément m’étonne.
Après une courte absence pendant laquelle l’accouplement a repris, Courage revient, gratte le tronc, s’immisce encore.
Je note que, cette nuit-là, l’accouplement principal aura duré 61 minutes. Il est suivi de nombreux autres plus brefs, puis de plusieurs heures de va-et-vient, Ruth même seul continuant à striduler et ronronner. Le coït reprend à l’aube, sans Courage cette fois, et il est presque sept heures quand les blaireaux, enfin, retournent se coucher.
Lorsque Prudence, ovo-implantation différée oblige, entrera en période de vraie gestation, nous serons en janvier 2027. Elle aura deux ans et sera donc tout à fait adulte. L’avenir est assuré…


