Journal d’un méliphile, janvier 2026

 

« Les besoins de recherches sont énormes ! », rencontre avec Yann Lebecel 

 

Plus j’observais les blaireaux, et plus ils m’intriguaient. Les récits des livres se contredisaient et il y avait des lacunes évidentes dans les connaissances…

Ernest Neal, 1935 [1]

 

 Celliers, Savoie, 4 janvier 2026 

Ce n’est qu’aux ultimes lacets de l’étroite route de montagne que la neige apparait enfin : une très fine couche de poudreuse tombée dans la nuit recouvre la pente que quelques grappes sombres de randonneurs sont occupés à gravir. J’avance prudemment sur la route verglacée.

Me voici à Celliers, un hameau guère plus grand que le mien, rattaché depuis 1972 à la commune de La Léchère, à un peu plus de 1300 mètres d’altitude à l’est du massif de la Lauzière. J’ai pris quelques renseignements avant de venir, en visionnant notamment un beau documentaire qui retrace l’histoire de ce site traversé par trois couloirs d’avalanches qui autrefois coupaient chaque hiver le village du reste du monde, ce qui n’a commencé à poser problème que lorsque les habitants se sont mis à travailler ailleurs et à devoir se déplacer en toute saison. Le film 900 ans face aux avalanches [2] retrace avec pédagogie et élégance les tentatives effectuées depuis les années 50 pour reboiser les hauteurs du massif et mettre en place des paravalanches efficaces. On voit comment une attention fine au fonctionnement de l’écosystème alliée au génie humain peut préserver l’habitabilité des lieux les moins favorables, pour le bien finalement de tous les habitants (même si je doute que l’usage des canons à avalanches qui perdure soit du goût de la faune locale). Pourquoi cette fine écoute dont nous savons faire preuve ne pourrait-elle pas être transposée partout ailleurs, et à une autre échelle ?

Mais je ne suis pas venu faire du tourisme sur le « sentier des avalanches ». Ce n’est pas non plus le désir d’étudier les éventuelles interactions entre marmottes et blaireaux qui m’a fait prendre la voiture jusqu’ici, non : il se trouve simplement que, par chance, Yann Lebecel, naturaliste spécialiste du blaireau qui habite et travaille dans les Vosges et dont il a souvent été question dans ces pages, y est de passage avec sa femme et leur petite fille. Cela fait vingt-cinq ans qu’il observe et étudie les blaireaux. Il a derrière lui « des milliers d’heures sur le terrain à la recherche d’indices et de terriers, des milliers (voire des dizaines de milliers) de petits fichiers vidéo regardés issus de pièges photos, des centaines de publications scientifiques lues… dans le but d’en savoir plus et de mieux connaître le blaireau. »[3] C’est dire si j’attends avec fébrilité cette rencontre !

Je me gare et Yann aussitôt vient m’accueillir. Nous nous attablons devant un bon thé vert dans la chaleur familiale de la pièce principale où ronfle le poêle à bois, en compagnie de sa femme, de leur fillette impatiente de sortir profiter de la neige et du frère de Yann, qui habite ordinairement cette maison acquise autrefois par leur père. La conversation s’engage, les souvenirs fusent quand il est question des premiers pas de Yann dans le monde naturaliste et du livre de Robert Hainard emprunté par son frère à la bibliothèque universitaire de Nancy. J’expose le projet du livre en cours, que Yann accepte de relire quand il sera terminé pour en traquer les erreurs naturalistes – « mais attention, je te préviens, je ne prends pas de gants ! » Cela tombe bien, c’est exactement ce que je veux : qu’un authentique spécialiste du sujet me ramène au réel lorsque je suis tenté de partir dans des interprétations ou des généralisations douteuses.

Le temps file, cependant, et je me décide à enclencher le dictaphone pour un entretien en bonne et due forme…

 

Yann, tu es naturaliste « professionnel »…

C’est à la fois professionnel, amateur et passionné ! Mes activités associatives, personnelles et professionnelles sont entremêlées.

Tu as étudié les densités de populations de blaireaux en Lorraine et leurs heures d’émergence, tu es co-auteur du chapitre consacré au blaireau dans le 3e volume de l’Atlas des mammifères de France publié par le Muséum National d’Histoire Naturelle en 2024, et tu as également publié des études sur le castor en Lorraine ou le retour du loup dans le massif vosgien. 

Oui, j’ai fait beaucoup des choses aussi sur l’inventaire des micromammifères, qui est une autre de mes passions, ainsi que sur le renard et les « nuisibles ».

Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à la faune en général et au blaireau en particulier ?

Pendant mon enfance, j’étais beaucoup dehors. Nous allions à la pêche, aux champignons… Un jour, j’étais justement aux champignons dans un coin que je ne connaissais pas quand j’ai trouvé un chat forestier pris dans une cage. Je l’ai relâché, mais j’avais déjà avec moi un petit camescope avec lequel je l’ai aussi filmé, puis j’ai montré les images à mon frère qui, lui-même, était en stage à l’université de Metz avec un naturaliste. De fil en aiguille, j’ai commencé à m’investir dans des associations d’études et de protection. À l’époque, au début des années 2000, il n’était pas question d’aller sur Internet pour chercher des informations sur la faune (ce que je déconseille d’ailleurs fortement aujourd’hui), et c’est en lisant le livre de Robert Hainard sur les mammifères que j’ai eu envie d’aller à la rencontre de cet animal intrigant à la tête blanche rayée de noir. Je n’en avais jamais vu avant de lire Robert Hainard ! Ce sont ses textes mais plus encore peut-être ses dessins qui m’ont attiré.

Au point, as-tu dit, de faire de lui ton animal-totem ! Que veux-tu dire par là ? Tu te trouves des point communs avec le blaireau ?

Aucun, non ! Il y a peut-être un petit côté autistique dans ma démarche, mais c’est vrai que j’aime bien faire les choses jusqu’au bout. Cela ne m’empêche pas de m’intéresser à de nombreuses autres espèces, mais on ne peut pas tout étudier, et c’est vrai que je trouve que le blaireau est particulièrement touchant. Il est en outre relativement facile à observer, par rapport, par exemple, à des animaux aussi insaisissables que la martre.

Est-ce que tu peux résumer les différences entre ce que disent les études anglo-saxonnes et ce que l’on sait actuellement de nos populations de blaireaux ?

Meles meles pendant longtemps n’a quasiment été étudié qu’au Royaume-Uni, avec la grosse différence par rapport à l’Europe continentale que les densités sont beaucoup plus importantes et que la territorialité est nettement plus marquée. Tout ce qui a été dit à propos du Royaume-Uni n’est pas forcément transposable.

À propos, pourquoi y-a-t-il une telle densité de blaireaux au Royaume-Uni ?

On n’en sait rien. Il y a quelques hypothèses concernant le climat, mais ça n’a pas été prouvé. On pourrait penser que la chasse et les campagnes massives de gazage en France sont à l’origine de la diminution des populations sur notre territoire, mais il n’y a plus de gazage depuis une quinzaine d’années et les prélèvements actuels sont relativement faibles, sans que cela entraîne une augmentation sensible des effectifs. La taille importante des clans au Royaume-Uni reste donc à étudier. Peut-être y-a-t-il aussi des facteurs génétiques.

Est-ce que tu as pu individualiser les blaireaux ?

J’ai commencé à étudier les blaireaux sur des groupes relativement importants pour lesquels c’est quasiment impossible. Il y a quelques individus qu’on peut individualiser parce qu’ils ont une cicatrice ou une grosse queue bizarre, mais je ne le fais plus : c’est très long, et c’est ingérable avec un grand nombre de suivis et de pièges photographiques.

J’ai lu quelque part que les femelles avaient une queue plus fournie que les femelles…

Parlons des différences entre mâles et femelles ! Statistiquement, les mâles sont plus gros que les femelles, c’est vrai : à une période donnée, les mâles sont 10 % plus gros que les femelles – ce qui n’est déjà pas très visible, surtout si on ne les voit pas côte à côte ! Mais au sein d’un même sexe, il y a 20 à 30 % de différence entre les individus… La taille n’est donc absolument pas un critère fiable. On peut lire aussi que les mâles ont une tête plus aplatie, les femelles une tête plus longue, mais je me souviens d’une grosse femelle aux mamelles bien visibles qui avait une tête parfaitement aplatie, et il y a eu voici quelques années à l’école vétérinaire de Lyon une étude des crânes des blaireaux morts qui a conclu qu’il n’y avait pas de différence notable. La couleur du pelage n’est pas non plus discriminante : on lit que les mâles sont généralement plus sombres, ou plus roux, mais j’ai vu de nombreux contre-exemples. C’est la même chose pour la forme de la queue… Le seul moyen est de voir les testicules et les mamelles.

Il faut donc que le blaireau soit sur le dos avec les pattes bien écartées…

Et encore, on ne voit pas forcément les mamelles des femelles qui ne sont pas allaitantes, et hors période de reproduction les testicules ne sont pas non plus très visibles ! Des fois, l’os pénien ressort, mais quand ils ont un peu de graisse et selon la position, on ne voit rien du tout. Le plus souvent, on ne sait pas – en dehors des accouplements, mais on ne les observe pas tout le temps !

Qu’apportent les observations de terrain, par rapport au suivi par colliers émetteurs ?

Pour l’étude des déplacements, il n’est évidemment pas possible de se passer des colliers émetteurs, le champ de vision des pièges photos et des affûts restant très restreint, mais il y a déjà eu de nombreuses études là-dessus, alors que les pièges photos permettent un suivi continu au terrier susceptible non seulement de déterminer le nombre d’individus, les émergences des jeunes dont les premières sorties se font toujours de nuit, mais aussi de découvrir des comportements qu’on ne connaissait pas. Je pense, par exemple, aux déplacements des jeunes. C’est quelque chose qu’on connaissait chez le renard et de nombreux mammifères, mais qu’on découvre chez le blaireau : ils déplacent les jeunes d’un terrier à un autre en cas de danger ou d’infestation de parasites. On voit l’adulte qui prend le blaireautin par la peau du cou et le transporte d’une gueule à l’autre du terrier, sans doute parce qu’ils ne peuvent pas passer par l’intérieur, en général à la suite d’un dérangement occasionné par des renards, des ratons laveurs ou des chiens. C’est probablement courant à l’intérieur du terrier : on sait que les blaireaux se déplacent régulièrement de chambre en chambre pour limiter l’infestation des parasites, pourquoi ne serait-ce pas la même chose pour les jeunes ? Cela remet en question l’image du terrier centré sur son unique chambre de naissance et d’élevage… On a aussi quelques données sur l’infanticide, avec des vidéos qui montrent un adulte qui tue un jeune. Est-ce que c’est dû à des femelles jalouses, à des mâles, comme chez les ours ? On ne sait pas…

Quand tu suis la faune sauvage, tu es tôt ou tard amené à être le témoin de scènes cruelles. Comment le vis-tu ?

L’année dernière, il y a un blaireautin dont l’arrière-train brinquebalait. Il avait dû être percuté par une voiture, ou bien c’était un problème de naissance… Je me suis dit qu’il allait mourir, mais au printemps il était toujours là, avec son problème d’arrière-train. Même un peu cabossés, les blaireaux peuvent survivre ! Après, quand on suppose que c’est une voiture qui est à l’origine du problème, c’est toujours rageant, mais les blessures et les décès restent des choses totalement naturelles qu’il ne faut pas occulter. C’est triste, mais c’est dans l’ordre des choses. Il ne faut pas éviter à tout prix ce côté malheureux, et il ne faut pas non plus chercher à s’immiscer en essayant de sauver à tout prix l’animal. C’est pour cela qu’au risque de mécontenter beaucoup de monde, je dirais que je suis partagé par rapport aux centres de soin. Si un blaireau se fait taper par une voiture et a une patte cassée, très bien. Mais j’ai en tête de nombreuses anecdotes de vieux blaireaux mal en point qui viennent se réfugier dans des caves, des hangars, des remises de foin pour les chevaux, des granges, des endroits pour eux bien confortables pour passer au chaud et au sec leurs derniers moments, mais qu’on veut « sauver » en les faisant soigner. Quand quelqu’un d’un centre de soin me raconte qu’il a récupéré un de ces vieux blaireaux qui n’avait quasiment plus de dents et à qui il a dû arracher toutes celles qui restaient parce qu’elles étaient trop abimées, avant de le mettre trois semaines sous perfusion, je trouve que cela vire à l’acharnement. Ce n’est plus l’expression que de notre propre peur de la mort. Nous n’avons pas à intervenir ainsi dans le monde sauvage. Mettre un blaireau dans un centre de soins dont les odeurs, les bruits, les lumières sont si stressantes, pour peut-être ensuite le relâcher sans savoir s’il va survivre, n’est pas toujours une bonne idée.

Quels sont les besoins de recherches concernant le blaireau ?

Ils sont énormes, sur toute la faune sauvage ! Le blaireau est une des espèces de carnivores sur lesquelles il y a le plus d’études scientifiques, mais son aire de répartition du nord au sud de l’Europe est considérable et on en sait trop peu sur la diversité de ses modes de vie. On généralise trop vite, à partir de trop peu de données. Il y a beaucoup de choses qu’on ne connait pas : la taille des groupes, sachant que le blaireau peut vivre seul, en couple ou en clans qui comportent jusqu’à une quarantaine d’individus. Dire, comme on le fait souvent, que les groupes comportent quatre ou cinq adultes en France repose sur un trop petit nombre d’études. C’est la même chose pour l’évolution des populations.

Je pense aussi à la façon qu’ils ont de s’orienter sous terre… Comment font-ils ?

Mystère ! Toute la faune sauvage a une perception du monde totalement différente de la nôtre, et qui nous échappe largement ! Nous sommes des visuels, alors qu’un blaireau se débrouille parfaitement dans le noir complet… Sur les comportements, sur l’activité diurne que l’on découvre à peine, il reste beaucoup à savoir. Quand j’ai posé mes premiers pièges en 2010, mes premières images ont été diurnes. Si les blaireaux sont tranquilles, ils peuvent avoir une activité en journée, surtout l’été et quand il y a des jeunes, mais pas forcément. Certains vont rester longtemps dans le vestibule du terrier, d’autres vont rejoindre une aire de grattage plus éloignée… La façon dont ils occupent cet espace vital sur lequel ils sont, en quelque sorte, tous colocataires, reste largement à découvrir.

Je voudrais évoquer à présent l’image du blaireau, c’est-à-dire d’abord sa mauvaise image en France, et ensuite ton travail de vidéaste qui tente d’y remédier. Pourquoi, d’après toi, le blaireau a-t-il été longtemps si mal aimé dans notre pays ? Pourquoi par exemple l’associe-t-on à une insulte, même si cette utilisation du mot « blaireau » n’est plus connue des jeunes générations ?

Traiter une personne grossière de « blaireau » est en effet une expression argotique qui date des années 80 et qui est déjà en train de disparaître. Le lien avec l’animal est très indirect. « Blaireau » [4] a donné l’argot « blair », qui désigne le nez, d’où « blairer », et l’insulte « blaireau ». Cela n’a évidemment pas contribué à donner une bonne image de l’espèce. Mais sur le fond, c’est bien sûr un préjugé véhiculé par le monde de la chasse, qui voit le blaireau à travers le déterrage. L’animal qui essaye de se défendre est considéré comme une sale bête agressive… Il suffit pourtant de parler du blaireau aux gens et de le leur montrer pour que ce préjugé vole en éclats ! Les gens, souvent, ne savent même pas ce que c’est qu’un blaireau. Je me souviens qu’une fois, à côté de chez nous, il y avait un sentier le long duquel étaient affichées des photographies d’animaux, et deux dames qui regardaient celles du blaireau se demandaient : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Un putois ? » Les gens ne savent pas à quoi ressemble le blaireau, pourtant si reconnaissable, alors que tout le monde pourrait décrire un renard !

J’ai l’impression que cette image est en train de changer, est-ce que tu le perçois aussi ou c’est moi qui généralise à partir de mon propre intérêt ?

Il est en effet difficile de savoir si c’est parce qu’on s’y intéresse et qu’on côtoie des gens qui sont dans le même cas, ou si c’est une vraie tendance. Disons que, globalement, la majorité de la population s’en moque et ne sait pas ce que c’est. Du côté des chasseurs, il faudrait nuancer, car il y a des situations très diverses. Beaucoup de chasseurs ne s’intéressent pas du tout au blaireau ou sont contre le déterrage, qui reste essentiellement cantonné dans l’ouest du pays, même s’ils sont officiellement tous solidaires…

Tu travailles à améliorer l’image du blaireau en faisant des films et des photographies. En tant que vidéaste et photographe, qu’est-ce que tu trouves de particulièrement intéressant chez le blaireau ?

Je fais beaucoup plus de vidéo, parce que c’est justement le mouvement et les interactions et les comportements qui m’intéressent. Il est fascinant de voir toutes les postures qu’ils sont capables de prendre ne serait-ce que pour se gratter ! Quand ils sont sur le dos et qu’ils se grattent le ventre, très régulièrement ils tirent la langue, et ça n’a jamais été décrit, je m’en suis rendu compte il n’y a pas si longtemps ! Il y a aussi les jeux des jeunes, bien sûr…

Quelques mots sur l’association « Blaireau & sauvage » ?

J’ai créé cette association pour favoriser les actions des uns et des autres, en toute liberté et en évitant les réunions interminables. Nous avons une centaine d’adhérents sur la France, avec une poignée d’actifs. Nous visons le grand public et les naturalistes (qui souvent méconnaissent le blaireau)  lors des actions de sensibilisation, nous menons des études locales et essayons par ailleurs de centraliser les observations. Si tous les observateurs de blaireaux faisaient remonter leurs données, nous aurions une bonne vision de la taille des groupes, par exemple. Nous avons publié des vidéos de déplacements de jeunes, à la suite desquelles nous avons reçu suffisamment de témoignages et de données supplémentaires pour faire un article. Il faut maintenant standardiser la saisie des données et des notes d’affûts pour gagner en efficacité. Les tableaux Excel sont contraignants à remplir, aussi vais-je proposer des thématiques – par exemple, sur les dates de sortie des jeunes de l’année.

Quels liens as-tu avec l’ASPAS, AVES ?

Nous avons des contacts réguliers et des collaborations, par exemple sur la journée mondiale des blaireaux. Quand il y a des procédures pour les arrêtés de déterrage, il nous arrive d’être sollicités. Ils sont très bons sur l’aspect juridique, nous davantage sur l’aspect biologique, ce qui est complémentaire.

Pour finir, quelques questions sur le blaireau lui-même. Est-ce que la femelle peut être fécondée pendant la période de « vraie gestation » ?

Non. Je n’ai d’ailleurs jamais observé d’accouplements à cette période-là… Juste après, oui, par contre.

Quand la femelle est en vraie gestation, est-ce qu’elle modifie son comportement ?

Dans certains cas, elle reste davantage dans le terrier, dans d’autres pas du tout… comme pour nous, en fait ! Les bébés sont par ailleurs beaucoup trop petits pour qu’on puisse voir quoi que ce soit, même quand il y a une portée de six.

Est-ce qu’il y a des accouplements entre frères et sœurs ?

Aucune idée. Je n’ai pas de données, et la limite entre jeux et accouplements est ténue. Les vrais accouplements sont accompagnés de vocalisations, avec un ronronnement caractéristique chez le mâle. Tes observations sur les jeux sexuels intrafamiliaux sont assez inédites ! L’observation est de toute façon compliquée – un mâle et une femelle peuvent constituer un couple, ou pas.

On ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur, mais quand on les voit dormir devant le terrier, est-ce que cela donne une idée de leur comportement à l’intérieur ?

C’est très vraisemblable. Cela donne une indication, mais on ne sait pas comment ils se répartissent à l’intérieur des chambres. Ce qui est sûr, c’est qu’à la naissance des blaireautins la femelle a tendance à ne pas accepter d’autres individus dans la partie du terrier où a eu lieu la mise bas.

Quand la blairelle de « mon » terrier a eu ses petits, le mâle et les deux jeunes de l’année précédente sont partis, est-ce qu’on peut dire qu’il y a eu dispersion ?

Pas forcément, car ils restent souvent sur le domaine vital et peuvent revenir de temps à autre. J’ai observé cette année un terrier à une seule gueule dans lequel il y avait cinq adultes et six jeunes, alors qu’il leur était facile d’aller ailleurs…

J’ai tendance à négliger tous ces terriers annexe sur lesquels je n’ai jamais vu de blaireaux, je pense que je vais remettre des caméras !

Le problème, c’est que ça demande un temps fou et beaucoup de matériel. Une seule gueule isolée qui semble abandonnée peut en fait être occupée. Les toiles d’araignées ne sont pas pertinentes pour dire qu’il est vide, une demi-heure suffit à en refaire une, et toutes les entrées ne sont pas forcément bien nettoyées. Il suffit que le blaireau aille se gratter plus loin et ne déplace pas trop de feuilles…

En ce moment, je n’ai plus que les deux blaireautins au terrier, mais la blairelle revient de temps en temps…

Elle va peut-être revenir. C’est une femelle du groupe, mais ils ont des terriers un peu partout et parfois se rassemblent, parfois dorment en dehors de tout terrier sous une souche ou un tas de bois.  

Je n’ai jamais été témoin de scènes de violence lors de mes propres observations, aussi ma vision est-elle sans doute faussée, mais j’en parlais avec Vincent Verzat qui trouvait comme moi qu’il se dégage de l’observation d’une famille de blaireaux quelque chose de doux, de paisible, sans rien d’étouffant dans leurs rapports qui semblent à la fois proches et distants, très peu hiérarchisés – rien à voir avec ce qu’on peut observer chez les marmottes, les loutres, chez les hermines survoltées ou les martres solitaires. Qu’en penses-tu ? Comment qualifierais-tu la civilisation Blaireau, si j’ose dire ?

C’est vrai qu’il y a quelque chose de doux, de paisible, oui – et puis, il y a un côté « petit ours », un côté sauvage ! Mais c’est vrai que blaireau est globalement pacifique et placide, les combats sont rares. Sur tout le suivi que j’ai fait, je n’en ai quasiment pas vu. Les conflits de voisinage sont beaucoup plus fréquents au Royaume-Uni.

On évoque toujours les rapports pacifiques du blaireau avec d’autres espèces comme le renard, mais j’ai lu des témoignages qui ne vont pas dans ce sens. Quelles interactions as-tu pu observer avec d’autres espèces ?

J’en ai observé principalement avec le renard – qui, d’ailleurs, ne se laisse pas faire et a tendance à prendre le dessus par rapport au blaireau. Avec les autres espèces, on ne voit pas grand-chose, si ce n’est des animaux de passage. J’ai une seule image de chat forestier dans un terrier de blaireau. Les interactions sont rares… Je n’ai jamais observé de loirs au terrier, comme chez toi.

J’aimerais bien les voir en sortir ce printemps, s’ils n’ont pas changé de lieu d’hibernation en cours d’hiver !… Pour conclure, est-ce qu’il y a des raisons de s’inquiéter pour le blaireau en France : tuberculose bovine, chasse, réchauffement climatique ?

La tuberculose bovine, qui est utilisée par les chasseurs pour justifier le déterrage, est relativement bien encadrée. L’épizootie ne concerne que 4 à 5% du territoire, dont 20% des nouveaux foyers qui, cette année, concernent la Corse où il n’y a pas de blaireaux. Sur les zones où il y a présence de tuberculose bovine, la vénerie est interdite parce qu’il y a risque que les chiens puissent véhiculer la maladie. Au-delà de ces zones, l’ANSES a écrit clairement qu’il n’y a pas lieu de réguler, et ce n’est pas du tout sa politique. Je n’ai pas trop d’inquiétude. Autour des élevages impactés par la tuberculose bovine, il y a élimination totale des blaireaux pour éviter qu’ils ne deviennent un réservoir : pour l’instant, dans l’attente des tests de vaccination en cours notamment en Dordogne, on n’a pas trop le choix, mais il n’y aura plus de campagnes massives de piégeage comme en Côte d’Or dans les années 2000. Cela avait entrainé des hécatombes de blaireaux sur des zones où il n’y avait pas du tout de tuberculose bovine.

Pour ce qui est de la vénerie, cela reste injustifiable et honteux, mais l’impact sur la population est négligeable, probablement moindre que les collisions routières – sinon, le blaireau aurait déjà disparu dans les départements concernés. C’est une pratique en perte de vitesse, qui peut avoir un impact localement, bien sûr.

Pour ce qui est du réchauffement climatique, on sait que les printemps secs ont des répercussions assez importantes sur les portées : si le sol est sec, il n’y a pas d’accès aux vers de terre. Mais on peut avoir des printemps pluvieux très bénéfiques, et des hivers peu rigoureux qui le sont également. Ils vivent du nord au sud de l’Europe et s’adaptent bien, grâce notamment à leur régime alimentaire extrêmement varié. En Alsace, on trouve des terriers en plein milieu d’un champ de céréales, là où il y avait un bosquet qui a été rasé ! Si les forêts de conifères disparaissent, tant mieux pour la faune, et les blaireaux. Je suis plutôt optimiste pour l’avenir du blaireau.

 

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