Journal d’un méliphile, janvier 2026

 

R.I.P. le Grand Portique

 

 

6 janvier 2026

Quand j’ai entendu la tronçonneuse j’ai couru à la fenêtre pour voir ce qui se passait. J’ai pris les jumelles, et quand j’ai compris, quand j’ai été bien certain de ce qui se passait, j’ai lâchement tiré le rideau sans essayer d’aller sur place tenter de m’interposer (de quel droit l’aurais-je fait ?), et j’ai mis un casque sur les oreilles avec « A forest » des Cure en boucle jusqu’à ce que le carnage soit terminé. Dans les jours qui ont suivi, voisins et amis sont venus plein de compassion me dire : « Tu as vu ?… Le grand châtaignier… » J’ai mis une semaine avant de me risquer là-haut.

Voici les faits. Il y avait, en lisière de ce que j’appelle le Petit Bois à une centaine de mètres au-dessus de la maison et du terrier, un immense portique formé par deux châtaigniers magnifiques qui, mêlant leurs ramures, dominaient la combe et marquaient la frontière avec le Grand Pré. Ce portique, je trouvais parfois excessive ma manie de le photographier en toute saison ; je regrette à présent de ne pas l’avoir fait davantage. Les pics noirs venaient y tambouriner. C’était le monument secret du lieu, son arc-de-triomphe. À ses pieds j’ai regardé passer les sangliers, les cerfs et les chevreuils. À ses pieds j’ai fait de la musique avec les enfants, et les cendres de ma mère y furent dispersées. Les deux arbres emmêlés semblaient si indissociables que le survivant, déjà creusé par la foudre et désormais tout seul pour affronter orages et rafales, semble déjà condamné.

J’ai fini par aller voir les restes du tronc déjà en partie débité comme un cadavre de cétacé sur la plage. J’ai regardé le cercle clair de la souche aux cernes innombrables, et juré à voix haute d’une façon que je ne saurais reproduire ici…

On peut se dire que ces interventions humaines sont comme l’orage, que toute chose doit finir et qu’il est malsain de s’attacher à une vision figée des choses, des êtres et des lieux. Mais si la foudre ou le vent l’avaient abattu, j’aurais pu dire à l’arbre : repose en paix, continue à jouer ton rôle accueillant pour le carbone et la faune, continue à nourrir les vivants ! Or, il n’a été volontairement coupé que pour faire du bois de chauffage, cet arbre, tout ce qu’il a été va partir en fumée et le carbone avec, au nom d’une logique étroite, immensément stupide – j’entends encore d’ici les rires satisfaits de ceux qui ont fait ça, « il y en a au moins pour vingt stères ! »

Pour les blaireaux, rien n’a changé. Peut-être un jour un quidam armé d’une tronçonneuse viendra couper le grand épicéa qui soutient leur terrier (c’est peu probable mais on ne sait jamais). Bien sûr, ce serait contrariant, et même assez traumatisant, mais ils iraient ailleurs, voilà tout, dans un des terriers secondaires que j’ai repérés ou un autre bien caché sous un épais roncier. Tout sédentaires qu’ils soient, les blaireaux ne sont pas comme nous attachés à une seule maison, à tel arbre érigé en symbole saturé de souvenirs. Leur espace est plus vaste et ils l’occupent avec plus de souplesse : cela fait aussi leur résilience.

À distance, une fois de plus, ils m’en administrent une discrète leçon, de résilience. Va de l’avant, va, le museau à fleur de présent, laisse les cendres des souvenirs se disperser, l’arbre partir en fumée, d’un coup de griffe vire donc ces vieux os du passé en dehors du terrier mémoriel, laisse filer…

 

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