Journal d’un méliphile, janvier 2026

 

Meles et la neige

 

 

11 janvier 2026

Peu à peu le paysage devient blaireau : de longs traits blancs obliques de plus en plus serrés rayent la fourrure sombre de la nuit à mesure que la terre se couvre d’une couche de poudreuse de plus en plus épaisse. Courage ne semble pas en croire son museau. La veille encore, il n’avait pas tant neigé et les blaireaux avaient pu maintenir leurs activités, s’évertuant à gratter et marquer le sol autour du terrier et des latrines – car il semblerait qu’en plus des difficultés pour se déplacer et atteindre la nourriture, la perte même partielle et temporaire des repères olfactifs par temps de neige les perturbe. Mais cette fois, lorsqu’à l’heure canonique de 18h20 (quasiment la même depuis une semaine) il émerge du terrier, l’ampleur de l’averse semble le déconcerter. Le corps encore à l’intérieur il tend son mufle vers la ciel, effectue de petits hochements de tête de bas en haut et de haut en bas comme il le fait quand un intrus est repéré, se tourne à gauche, se tourne à droite, retarde sa sortie… Allons, ce n’est pas la première fois que ça lui arrive, non !… mais ce n’est que la deuxième, puisque la précédente grosse averse remonte au 19 novembre. Sans doute se souvient-il de la métamorphose qui s’en était suivie, et sans doute en éprouve-t-il une légère angoisse, une tension tout au moins. À pattes prudentes il s’extrait du terrier, s’immobilise et se place dans le sens exact de la trajectoire des flocons, si bien que, du point de vue de la caméra qui filme la scène, les deux marques blanches de son masque se confondent avec les rais de la neige…

L’image ne dure qu’un instant. Courage s’agite à nouveau puis, devant l’hostilité du monde extérieur, fait demi-tour et rentre dans son terrier. Prudence qui attendait en coulisses le remplace aussitôt, décrit un arc-de-cercle du museau, se secoue et retourne à son tour sans délai à l’intérieur.

Mais l’appel du dehors est trop fort ! Ils restent là, dans l’espace étroit du vestibule d’où émerge à fleur de neige deux gros yeux brillants et une tête ronde ornée non seulement de deux oreilles claires mais d’une curieuse bosse blanche ! Prudence – est-ce son frère qui lui a lancé cette boule de neige ? – finalement ressort et s’installe sur le perron pendant que Courage entreprend de faire le ménage dans l’entrée : puisqu’il n’est pas possible d’aller jouer sur l’esplanade, autant faire œuvre utile. Pendant qu’il expulse énergiquement les vieilles feuilles mouillées et les gerbes de terre, Prudence, comme quand elle était blessée, garde en l’air la patte avant droite, puis fait demi-tour et rentre à nouveau.

Les flocons papillonnent de plus belle. Courage continue son travail, dégageant avec soin l’entrée comme moi, tout à l’heure, le garage, puis tout devient flou et la poussière sombre se mêle à la brume et la neige…

Une petite demi-heure plus tard, tout est à nouveau net. L’averse a cessé (le plus gros tombera plus tard dans la nuit). Voici Prudence encore qui garde la patte en l’air : est-ce à cause la neige, ou d’une nouvelle blessure ?

Les images de cette nuit ne le diront pas. Sur le plan suivant, un blaireau que je ne peux reconnaître regagne le terrier à 2h25. Il n’y aura pas d’autre sortie et, au matin, pas une trace dans les bois ni les champs. La branche tombée à terre sur laquelle d’ordinaire je me juche pour atteindre la caméra placée en hauteur face à la gueule 3 est à nouveau verglacée et il m’est presque impossible de m’y tenir debout malgré mes crampons et les entailles que j’y ai ménagées : je chois lamentablement, éparpille les piles dans la neige, passe un long moment à quatre pattes pour les retrouver, puis je joue de nouveau mais victorieusement les équilibristes, récupère la carte et regagne enfin mon propre terrier, d’où je peux visionner ces fragments fascinants de la vie de Meles par temps de neige.

La nuit suivante est marquée par de nouvelles averses et un refroidissement. Il fait -7°C et Courage, cerné de neige, reste sur le perron, plus vraiment perplexe cette fois mais, pour autant que je puisse interpréter son attitude, contrarié. De la neige, Dominique A dans une chanson évoquant son enfance dit qu’elle est « la belle intruse blanche » qui le fait « s’étaler »[5] ; Courage ne prendra certes pas le risque de s’étaler et il préfère différer la sortie, malgré l’heure relativement tardive de 20h40, se comportant ainsi à nouveau comme il le fait face à la menace d’un intrus.

Il ne ressort que deux bonnes heures plus tard et reste la patte avant droite en l’air, tout comme Prudence hier, ce qui me rassure : aucun n’est blessé, il leur est simplement aussi désagréable qu’aux chats domestiques d’enfoncer leurs pattes dans cette chose froide susceptible de cacher des pièges, surtout au sortir d’un terrier qu’on imagine bien tiède. Après quelques hésitations il fourre cocassement son museau dans la poudreuse puis finit par s’engager sur le toboggan, suivi presque aussitôt par Prudence qui, à son tour, reste la patte en l’air, mais finit par suivre la coulée ouverte par son frère.

Le plus dur était d’y aller ! Vers minuit, Courage trottine gaillardement sur l’esplanade enneigée, plongeant son museau ici ou là et marquant aux endroits habituels pendant que Prudence s’attarde du côté des latrines. Si j’en juge par les traces et ce que montrent les images, Prudence choisit de rester au terrier en se glissant dans la gueule 1, d’où elle ne ressort plus, alors que Courage repart en traçant un chemin dans la neige. Il revient vers cinq heures, le poil chargé de glaçons, par ce même chemin parcouru en sens inverse, après sans doute une nuit normale de recherche de nourriture. Ainsi la neige ne modifie-t-elle pas radicalement l’emploi du temps, même si les blaireaux contrairement à mes samoyèdes ne s’y amusent ni ne s’y prélassent !

Un soleil éclatant succède à la nuit. Peu avant mon arrivée, le jeune brocard que fascine le terrier revient y faire un tour. Ses bois ont grandi et ils sont en velours, mais comme toutes les autres fois il hume longuement ces effluves méliphiques qui me resteront à jamais imperceptibles : ainsi partageons-nous, lui et moi, la nostalgie du paradis des blaireaux…

 

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