Quand les écrans font écran (et laissent Meles au second plan)

12 janvier 2026
Avant que n’arrive le petit groupe de Sixièmes que je retrouve une heure par semaine, je laisse défiler sur l’écran les dernières images des blaireaux dans la neige. Il me les avait réclamés la semaine dernière mais je ne cède que ponctuellement, et seulement lorsque les vidéos présentent un intérêt évident. C’est le cas des dernières, que je partage aussi sur Internet. J’ai vu ce matin que la poétesse et chanteuse Béa Tristan avait jugé cela « très, très émouvant » : j’étais ému qu’elle le fût… D’avance je me réjouis de leurs réactions à eux.
Les voici. Ils s’exclament : « Oh, les blaireaux dans la neige ! Ils font comme mon chat !… » Je prends un air distrait, comme si je n’avais pas fait exprès de projeter ces images. Eux, s’installent et sortent leurs affaires, parmi lesquelles le tout nouvel iPad dont tous les élèves du collège sont équipés mais qu’on ne donne aux Sixièmes qu’à la rentrée de janvier. « Monsieur, on peut utiliser des tablettes ? — Bien sûr, à condition que ce soit pour faire les devoirs ou utiliser des applications scolaires, je surveille, j’ai tous les écrans sur mon écran… »
Aussitôt se ternit l’éclat de mes images, car les voici accaparés par les leurs. L’une est déjà en train de demander à l’I.A. des conseils intimes, je bloque. Un autre s’égare dans un site de fonds d’écrans d’animés japonais, je bloque aussi. Retrouver leurs maisons sur Google Earth présente encore un attrait, bon, je laisse filer. De temps en temps, fusent quelques questions, quelques remarques, « oh, le blaireau, comme il bondit, il veut monter à l’arbre ? », « pourquoi il met son museau sous la neige ?… », mais ces dernières bribes d’enthousiasme enfantin ne feront pas long feu.
J’assiste, en direct et en accéléré, à leur entrée dans la grande indifférence adulte qui régit nos relations avec le monde sauvage.
Penser cela est pourtant injuste et excessif. En fait, la plupart d’entre eux retrouvent simplement leur façon habituelle d’être avec les écrans, que le collège suspend momentanément et artificiellement. Si, lors des séances précédentes, ils avaient eu le droit d’utiliser leurs Smartphones comme ils le font dès qu’ils quittent le collège, les réactions auraient vraisemblablement été les mêmes. Il y a les algorithmes, bien sûr, qui nous enferment tous dans les bulles prévisibles de nos intérêts spécifiques (si j’en jugeais par ce qui m’est proposé, je pourrais penser que l’obsession principale de l’humanité est le blaireau d’Europe, à qui une part écrasante de l’Internet mondial est exclusivement consacrée) : l’ouverture à l’inattendu s’en trouve fatalement amoindrie. Mais il y a aussi la nécessité de s’insérer dans le tissu social, de s’adapter à leur environnement, et le fait est que pour ce faire, la maîtrise du numérique est plus utile que la connaissance des milieux naturels. On ne peut pas reprocher à un poisson de se préoccuper avant tout de sa nage plutôt que de la migration des grenouilles rousses en montagne… Ces enfants qui ne sont déjà plus des enfants vivent dans un monde humain, très humain, trop humain à mon goût, et au leur peut-être même si la plupart en ont à peine conscience.
Refuser ces écrans qui font écran à mes blaireaux serait facile (« tout sélectionner », « tout bloquer », c’est plié), et je comprends ceux qui s’élèvent contre leur utilisation en classe ; mais un tel refus n’est pas une solution. D’abord, je n’adhère pas aux discours qui opposent de façon souvent simpliste nature et culture, montagnes et villes, animal et humain, poésie et technologie, etc. On instaure des barrières et des incompatibilités artificielles là où il y a complémentarité possible ou inclusion. Je suis un animal humain vivant à la montagne mais nourri tout autant de ce qui se fait en ville, et mes pratiques poétiques et naturalistes s’appuient sur moult outils de haute technologie : il y a derrière les lignes de ce livre trois ordinateurs, cinq écrans, un dictaphone, une caméra thermique, sept caméras à déclenchement automatique, une bibliothèque de livres papier et une autre, au moins équivalente, d’ouvrages numérisés, sans compter tout l’apport du Net et tout ce qu’il a fallu pour nourrir les études dont, moi-même, je me nourris ! J’ai déjà dit à quel point l’expérience d’un nouveau rapport au monde sauvage passe par des connaissances qui, elles-mêmes, dépendent en partie d’innovations technologiques. J’estime donc que l’école fait son travail quand elle essaie d’apprendre à ces élèves à faire des outils numériques un usage constructif.
Il n’empêche qu’elle serait aussi dans son rôle si elle leur apprenait l’identification naturaliste, l’observation sur le terrain, l’imbrication de toutes les vies humaines, végétales et animales au sein des socio-écosystèmes et la vie des blaireaux, toutes choses, qui, pour l’heure, passent non pas au second plan mais carrément hors-champ, tant c’est de peu de poids face à la requête réitérée de la petite fille qui demande à son écran-miroir : « comment puis-je être séduisante ? » (Je bloque encore, et, tiens, regarde, celle des blaireaux est un peu trop mordante alors je te mets une parade de fous à pieds bleus, tu n’as qu’à faire pareil…).


