Laper l’eau froide, croquer la glace

13 janvier 2025
Aux premiers signes du redoux le printemps pointe son museau au terrier de l’hiver, méfiant, jaugeant ses chances. Dans la forêt silencieuse retentit une longue série de cris doux et sonores qui vont s’accélérant et qui sont je crois le premier chant de parade du pic noir (il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un pic noir, auquel un autre pic noir qui vient de passer répond, mais je ne peux pas certifier que c’est un chant de parade). De jour la neige amollie s’affaisse en plaques granuleuses de plus en plus ajourées. De nuit l’eau de fonte gèle et forme une croute translucide que les mulots traversent en trottinant ou bondissant, suivis de près par l’ondoyante et terrible martre. Je me demande ce que deviennent les loirs que j’ai vu entasser des provisions dans une des gueules du terrier. Sont-ils toujours là ? N’ont-ils rien à craindre de la martre et des blaireaux qui, s’ils les trouvaient endormis là et nullement congelés, n’en feraient qu’une bouchée ? Le choix d’une galerie secondaire du terrier des blaireaux est-il une stratégie pour se protéger des autres prédateurs ? J’aurai passé ce livre à poser des questions sans réponses…
Toujours est-il qu’à l’heure habituelle, les blaireaux émergent de l’esplanade. Je crois remarquer qu’à chaque chute de neige, ils utilisent moins la gueule 3 du talus et se replient sur celle de l’esplanade. Peut-être cette partie du terrier est-elle plus sèche, mieux ventilée ? Il est frappant de constater que, suivant les périodes, l’utilisation de l’espace aux abords mêmes du terrier varie fortement, à tel point qu’une surveillance ponctuelle de telle ou telle gueule pourrait aboutir à la conclusion erronée de son abandon. Comment un aussi gros animal peut-il être aussi discret ? Cette façon de moduler en séries aléatoires des routines que l’observateur humain a tôt fait de considérer comme figées et prévisibles, est un élément de réponse. Une caméra laissée depuis une semaine devant l’un des derniers terriers secondaires que j’ai identifiés sous la souche d’un châtaignier n’a pour l’instant enregistré que les va-et-vient des mulots, aussi suis-je tenté de la déplacer sans tarder devant une autre gueule, mais peut-être Vara s’apprête-t-elle justement à venir y passer sa prochaine nuit…
Tout partout ruisselle et Courage, cette fois, ne mérite pas son nom, qui lance sa patte vers le sol et la retire précipitamment avant de se tapir dans le vestibule (si la caméra n’était pas disposée en hauteur juste dans l’enfilade je ne le verrais plus) : c’est aussi que la neige mouillée de ce soir n’a plus rien à avoir avec celle des nuits précédentes, et tant de changements successifs dans la texture du sol ont de quoi étonner… Il tente une nouvelle sortie par le toboggan de la gueule 3, cette fois, mais comment le faire sans y mettre les pattes ? À en juger par la façon qu’il a de les garder en l’air, de placer ses coussinets sur les contreforts dégagés de l’épicéa et de se replier comme un escargot heurté dès qu’un peu de neige glisse d’une branche, tous ses sens et ses nerfs semblent à rude épreuve. Je m’imagine à sa place : pieds nus, avec sur les oreilles un amplificateur de sons qui transformerait en balles et en bombes les gouttes d’eau et les plaques de neige qui tombent…
Courage et Prudence finissent par s’en aller, puis reviennent hirsutes, trempés, les museaux charbonneux. Ils se nettoient l’un l’autre longuement sur l’esplanade. J’assiste alors à une nouvelle scène inédite : Courage, le premier, boit. Penché sur un creux rempli de neige fondu, il lape l’eau froide, et l’on entend mêlé au souffle du vent le léger bruit de sa langue. Je n’avais encore jamais vu de blaireau en train de boire.
Courage pénètre dans le terrier, en ressort deux heures plus tard plus hésitant que jamais. Une hulotte hulule au loin. En équilibre sur trois pattes, levant tantôt l’avant gauche, tantôt l’avant droite, il boit de nouveau à plusieurs reprises. Est-ce pour compenser un apport en nourriture amoindri ? J’ai lu que, d’ordinaire, les blaireaux n’ont pas tellement besoin d’eau parce que ce qu’ils mangent en contient assez, mais c’est la première fois de leur courte vie que ceux-là connaissent ce qui pourrait devenir un début de disette hivernale, même s’il reste encore possible de trouver à manger. Marchant ce matin dans les bois enneigés au-dessus du hameau, j’ai trouvé un grand lombric qui se tortillait sur la neige. Peut-être avait-il été déterré par quelque prédateur puis lâché là juste avant mon passage ? Je l’ai déposé dans un coin de terre, en me disant qu’il était donc encore possible pour les blaireaux d’en consommer en plein mois de janvier, mais je suppose que de telles aubaines, comme la taupe congelée de l’autre jour, ne se présentent pas tous les jours – et quand bien même, un unique lombric fait un maigre en-cas, pour un blaireau…
Cette fois un renard lance son cri, mettant plus que jamais Courage sur le qui-vive – je jurerais l’avoir vu sursauter. Prudence le rejoint et lape à son tour l’eau de fonte, puis tous deux se mettent à croquer la glace. Il est possible que ces glaçons qui craquent sous la dent comme des noix et gardent un goût de gland leur permettent de tromper la faim, mais tous les enfants humains font spontanément de même, ainsi que mes chiens qui ne manquent de rien !
Bientôt Courage se met à gratter la neige au-dessus du terrier, déterre une châtaigne puis s’en va sur le chemin tracé les autres nuits. Prudence, elle, continue à boire devant l’entrée, fouille la neige de son museau terreux, en mange un peu, puis rentre se coucher. Une martre referme la nuit.


