Les visiteurs de la gueule 23

15 janvier 2025
Hier en fin d’après-midi, je suivais dans la neige des traces de blaireau qui m’ont ramené au terrier. J’ai constaté que les abords en étaient si bien dégagés qu’on aurait pu croire que c’était les blaireaux eux-mêmes qui, en propriétaires méticuleux, les avaient ainsi pelletés et ratissés. Les feuilles de l’esplanade étaient déjà sèches et je me suis dit que Courage et Prudence ne tarderaient pas à y jouer de nouveau (ils ont en effet repris leurs joutes la nuit même). Sans doute le choix d’installer leurs quartiers principaux sur la partie supérieure de l’adret n’est-il pas sans lien avec l’excellente exposition de ce site en hiver.
Le soleil avait disparu mais je me suis mis en tête de déplacer une caméra devant la gueule 20, près du chemin, et surtout d’aller retirer celle qui surveillait sans résultats depuis plus d’une semaine la gueule 23, un peu plus loin en contrebas. Après avoir accompli ma première tâche, j’étais en route vers la seconde quand un cliquetis de blaireau émis par mon téléphone m’a détourné de mon objectif : il me fallait rentrer, ce que j’ai fait sans trop de regret. Après tout, que la caméra reste une nuit de plus ou de moins devant ce trou oublié n’avait pas d’importance.
Le lendemain matin, j’ai parcouru de nouveau la forêt en quête de trous de fouilles, vermillis, latrines et autres signes de présence, jusqu’au petit bois d’érables clairsemés où se trouve cette gueule 23 creusée sous la souche du châtaignier abattu (laissé sur place, celui-ci, et ô combien précieux), sur la partie basse du grand talus. Ici aussi la neige avait fini par fondre et le site m’a semblé idéal pour abriter des blaireaux, mais j’ai défait aussi rapidement que possible la sangle et le câble, fourré la caméra dans mon sac et me suis éloigné sans vérifier le contenu de la carte car j’évite de m’attarder à proximité des gueules. Avant de replacer la caméra ailleurs, j’ai tout de même voulu jeter un œil sur les images qui, sans surprise, ne montraient rien d’autre que les différentes étapes de la fonte de la neige, les va-et-vient des mulots, les jeux d’ombres et de lumière…
Et puis, un blaireau ! Un blaireau sort de ce terrier ! Puis un deuxième ! Voici trois, quatre vidéos successives de blaireaux, soit deux minutes de prises de vue ! Ce terrier est habité – et si je n’avais pas été interrompu hier soir, je ne l’aurais pas su et j’aurais probablement dédaigné pour longtemps sa surveillance.
Il est difficile de dire l’ampleur de l’enthousiasme qui me saisit devant ce qui, j’en ai conscience, peut sembler assez anodin. Que des blaireaux sortent d’un trou de blaireaux est somme toute aussi normal que de voir sortir un train d’un tunnel de chemin de fer, et ce n’est tout de même pas comme si c’était un chat forestier, une genette, un lynx ou un jaguar… Mon étonnement m’étonne, mais je le reconnais. C’est le même que celui que j’ai éprouvé lorsque j’ai vu pour la première fois Vara sur les images, puis lors de la sortie des blaireautins. C’est chaque fois la même stupeur devant la réalisation d’un désir, mêlée à une sorte de soulagement parce que l’on constate qu’on ne s’est pas trompé, qu’on n’a pas rêvé, que les blaireaux sont là où on les espérait… Et puis, aussitôt les questions se bousculent : s’agit-il de Courage et Prudence, ou bien des deux autres jeunes de l’année précédente, voire de Vara accompagné d’un autre ? Et si ce terrier « annexe » situé à près de cent mètres du « principal » abritait une femelle gestante, ou bien toute une famille ?
Je rentre à grands pas en songeant à voix haute. C’est drôle… quand même c’est drôle… Je ne pensais pas que les choses prendraient cette tournure, que non seulement je ne me lasserai en rien de ce jeu de cache-cache avec les blaireaux (dont je me souviens avoir craint brièvement, lorsque j’ai commencé à m’engager publiquement dans ce projet d’en faire un livre qu’il ne devienne un enfermement), mais qu’à l’instar des grandes randonnées montagnardes il me porterait de col en col, ouvrant chaque fois des perspectives nouvelles qui allègent le cœur et font oublier jusqu’à l’idée du retour… Tant de grandes passions ne sont pourtant que des passades ! Et si mon grand amour méliphile n’avait été qu’un crush, comme disent mes élèves ? Si quelque autre créature plus séduisante encore, batracien, ophidien, lombricien, saurien, on ne sait jamais ce qui survient, avait croisé ma route et m’avait détourné d’eux ? Il n’en a rien été et mon penchant pour les blaireaux n’a cessé d’aller crescendo depuis le premier jour. Tout comme cet été la vaine quête de leur cachette, la compréhension que je commence à avoir de leur occupation des lieux aiguise mon envie d’en voir et d’en savoir plus en surprenant leurs changements de résidences et leurs rencontres secrètes. Je sais désormais que tout ce bois, les champs alentour et les jardins de nos demeures sont leur territoire, à l’intérieur duquel nous autres humains du hameau n’habitons que quelques dépendances qu’ils pourraient, eux, à juste titre appeler des terriers secondaires. Nous habitons chez eux, et le savoir me rend étonnamment heureux.
J’allume enfin l’ordinateur pour monter le film de la nuit. La séquence de la gueule 23 s’y intègre aisément : ces visiteurs qui en sortent ne sont autres que Courage et Prudence, qui ont quitté le terrier principal à 20 heures, se sont attardés devant la gueule 20 puis sont passés à la 23 à 20h45 faire un peu de nettoyage, comme on va à la cave vérifier les bouteilles ou dans la cabane de jardin chercher un vieil outil. Le mystère n’est pas tout à fait levé pour autant, car on les voit sortir de ce nid douillet manifestement rempli de feuilles sèches parmi lesquelles ils fourragent, mais on ne les voit pas entrer, ce pourquoi j’ai d’abord cru qu’ils y avaient passé la nuit ; il faut donc que je retourne sur place trouver la gueule par laquelle ils sont entrés.
Triomphalement je colorie en jaune sur mon plan le cercle de la gueule 23, ce qui signifie qu’elle est identifiée comme « ponctuellement utilisée » : c’est ainsi que notre territoire s’agrandit.


