Journal d’un méliphile, janvier 2026

 

Sapiens, Capreolus, Meles, Vulpes : rencontres interspécifiques

 

 

17 janvier 2025

L’air ce matin est sec et doux, et les feuilles au lieu du givre craquent sous le pas. En relevant les pièges, je constate que Courage et Prudence ont été très actifs, et aussi que les quatre chevreuils habitués du terrier m’ont précédé de peu : les deux chevrettes, le tout jeune chevrillard et le joli brocard en velours. Le voici justement qui arrive près de la gueule 23 autour de laquelle je suis en train de rechercher une nouvelle entrée. Nous nous regardons. Il est toujours touchant de croiser le regard d’une bête sauvage qui n’a pas peur de vous, mais quand en plus elle a l’élégance et l’expressivité de ce chevreuil, cela finit par devenir troublant. Je m’assois en attendant qu’il s’en aille, mais lui continue à brouter en se rapprochant, puis finit par se coucher à une quinzaine de mètres de moi. Il mastique. Il me regarde. On se regarde, avec cette curiosité paisible et, j’en jurerais, réciproque, dont il est particulièrement facile de faire l’expérience avec les chevreuils, et cette tentation d’aller trop loin et de tendre la main…

Il reste ainsi pendant la demi-heure que dure mon inspection des lieux, même lorsque les cercles concentriques que j’effectue autour de la gueule 23 m’amènent tout près de lui. Qu’un animal sans prédateur et aussi imposant que le bouquetin se laisse approcher (quitte parfois à vous montrer ses cornes) n’est pas si étonnant, mais que lui, si frêle sur ses si longues pattes, et si tristement chassé, manifeste une telle confiance, me rend honteux pour ceux de mon espèce qui, à ma place, n’hésiteraient pas à décharger sur lui leur fusil (et peut-être, dès demain…). Je baisse la tête. On se regarde encore, on se regarde en coin, de profil pour lui, de trois quarts pour moi…

Mais je ne suis pas là pour lui, il faut que je trouve cette entrée. À quelques mètres de la gueule 23 il y a bien un trou creusé au pied d’un autre châtaignier, mais c’est un cul-de-sac (je vérifie en y mettant la tête). Je cherche jusque sous le roncier. Rien. Il n’y a pas d’autre ouverture à proximité immédiate, à moins que compère le brocard ne soit couché dessus… Je trouve en revanche de nombreux trous de fouilles, et même une aire de grattage avec des poils de blaireaux. La solution du mystère est probablement à une trentaine de mètres plus haut : c’est là que les gueules 21 et 22 du terrier secondaire où j’ai observé par deux fois le renard ont été creusées, et la configuration du terrain me laisse supposer qu’elles sont reliées à cette gueule 23. Décision est prise de réinstaller ici une autre caméra : renards et blaireaux se partageraient-ils l’abri ? En attendant, je rentre sans plus tarder monter et visionner le film de la nuit.

De longues séquences de jeux défilent, et puis des siestes devant l’entrée, des séances d’épouillage, toute cette heureuse routine de leur vie d’avant la neige qui a repris. Voici cependant qu’il se produit un événement considérable.

Il est minuit passé de quelques minutes. Courage et Prudence se reposent sur le perron de la gueule 3, quand un bruit de feuilles en contrebas les alarme : il y a une bête qui passe par là, c’est évident. Prudence se tapit, Courage à sa droite se redresse, puis se glisse derrière elle et fait mine de rentrer dans le terrier avant de revenir se placer à gauche de sa sœur, les griffes contre les racines de l’épicéa. C’est au tour de Prudence de plier l’échine en rentrant la tête comme pour se cacher (cette attitude donne au blaireau des manières de jeune fille surjouant la pudeur…), puis de reprendre aussitôt sa posture de guet, d’avancer d’un pas vers la menace, de reculer en courbant à nouveau la tête comme un tatou prêt à se mettre en boule avant finalement de plonger dans le terrier, bien vite suivie par Courage (courageux, c’est entendu, mais pas téméraire).

Le bruit des feuilles continue seul. Sans doute est-ce un chevreuil… Prudence ressort, et l’on voit la tête de Courage qui dépasse de l’entrée. Elle s’avance et renifle en direction de la bête qui est en train de remonter à droite du grand arbre et dont les deux museaux mobiles et alignés des blaireaux suivent la progression comme des radars. Ne serait-ce pas plutôt un congénère ? Le retour de Vara ? Eux, le savent déjà, même dans le noir complet, mais je n’ai que l’image et, pour l’instant, le mystère reste hors-champ. Prudence alors se décide à aller voir de près ce qui se passe sur l’esplanade, où la lampe infrarouge vient de s’éclairer (elle ne la voit évidemment pas, mais cela me permet, moi, de savoir qu’il y a bien un animal et que je ne vais pas tarder à savoir lequel).

Juste au-dessus du terrier au bord de l’esplanade, Vulpes regarde Meles venir, et quand Prudence parvient à sa hauteur, il s’éloigne de quelques mètres, puis se retourne et la regarde. Tous les deux se regardent, pour autant qu’ils y voient vraiment quelque chose en l’absence de lune. Le renard revient alors vers Prudence, qui lui présente son flanc droit car elle s’est détournée et a mis son museau dans les feuilles comme pour fourrager. Les voici tous deux tout près, orientés dans la même direction et séparés seulement par la branche qui sert habituellement de griffoir à Courage. Le renard se tourne vers Prudence, émet un léger glapissement plaintif puis se détourne à nouveau et, la queue basse, les pattes fléchies comme s’il voulait se faire tout petit, passe devant les latrines et amorce un nouveau mouvement de rapprochement vers la blairelle. Il n’a pas l’air agressif, est-ce qu’il voudrait jouer – comme peut-être il l’a fait naguère avec des blaireautins ? Est-ce un jeune qui, en cette période de rut des renards, n’est vraiment pas au clair quant à ses préférences ?…

Pendant ce temps, Courage qui patientait devant la gueule 3 franchit d’un bond les contreforts de l’épicéa et se dirige d’un pas décidé vers l’esplanade. Le renard se tourne vers lui et, la queue toujours basse, se retire lentement vers le hors-champ. Courage en deux bonds et demi est sur lui – les deux premiers bonds ne sont pas très vifs et le troisième en effet n’est qu’un demi bond, car le renard est déjà parti. Courage renifle les latrines, quand soudain, coup de théâtre, comme un diable sort de sa boîte (ou un chat de derrière un rideau) le renard revient et bondit vers le jeune blaireau, qu’il approche de quelques centimètres, museau contre museau, avant de s’enfuir vivement dans la partie droite de l’esplanade poursuivi par Courage – Prudence, elle, dévale dans les feuilles sans demander son reste et va se réfugier devant le terrier (et non dedans, ce qui montre que la tension reste relative). Une lacune entre deux prises de vue m’interdit de savoir comment le renard, entre temps, a réussi à se replacer à gauche de Courage pour repasser devant lui. Il n’est pas impossible qu’il y ait dans cette invite ou cette provocation une part de jeu, mais Courage cette fois bondit à son tour sur le renard qui, plus vif, au lieu de continuer en avant se propulse en arrière (sa queue dressée décrit alors comme la voile gonflée d’un bateau un étonnant arc-de-cercle), forçant Courage à effectuer un virage serré qui montre qu’il n’a rien à envier au renard pour ce qui est la souplesse et de la rapidité des réflexes, et lui permet de continuer sa poursuite en ligne droite.

Tous deux quittent le champ de la caméra, mais on entend le bruit des feuilles, un grognement de blaireau, un glapissement de renard, ce qui montre qu’ils se sont arrêtés presque aussitôt. Il n’y a pas de combat, ils ne se sont pas même touchés. Courage revient bien vite et retrouve Prudence. Tous deux se frottent et se marquent, puis Courage retourne aux latrines en grommelant. C’est la première fois que je l’entends émettre ces sortes de grognements qu’on dirait contrariés qui évoquent la respiration difficile d’un homme enrhumé et justifient la trouvaille de J. K. Rowling pour désigner, dans Harry Potter, la maison au blaireau, « Hufflepuff », « Pouffesouffle » en français… Prudence, pendant ce temps, a rejoint son aire de grattage préférée et, allongée sur le dos, peigne avec soin sa fourrure.

C’est la première interaction à laquelle indirectement j’assiste entre un renard et mes blaireaux, et c’est aussi la première manifestation de territorialité de la part de l’un d’entre eux. La scène a été brève (trois minutes), sans violence, sans contact, mais avec de discrètes vocalisations et deux esquisses de poursuites. Cette scène n’apprend rien de neuf sur les relations entre renards et blaireaux (dont on sait qu’elles peuvent être tendues et tournent plus souvent en défaveur du blaireau), mais davantage sur le caractère de ces deux blaireaux là : pour autant que je puisse en juger et sous réserve que mon interprétation psychologique ne soit pas une pure projection anthropocentrée, Prudence, en allant voir la première le renard sur l’esplanade, a fait preuve de curiosité, et Courage en faisant déguerpir le goupil d’une propension à défendre leur territoire ! Mais peut-être tout cela n’était-il qu’une forme de jeu entre trois individus encore jeunes…

 

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