Meles par grand froid (1) – « Les besoins de recherches sont énormes ! », rencontre avec Yann Lebecel (2) – Le trésor de Courage (3) – Meles et la neige (4) – Quand les écrans font écran et laissent Meles au second plan (5) – Laper l’eau froide, croquer la glace (6) – Les visiteurs de la gueule 23 (7) – Sapiens, Capreolus, Meles, Vulpes : rencontres interspécifiques (8) – Ruth de janvier (9) – De l’éducation sexuelle chez Meles (10) – Un loup au terrier (11) – La plus longue nuit de l’hiver (12) – Bibliographie et notes (13)
Meles par grand froid

4 janvier 2025
Les blaireaux n’étaient pas dans le champ des caméras quand ont éclaté les pétards et les feux d’artifice du nouvel an, mais il est facile d’imaginer leur réaction : ils auront détalé de toutes leurs forces pour se cacher dans le premier trou venu – à moins que, de façon plus improbable, ils ne les aient associés aux coups de feu des chasseurs qui les inquiètent mais ne les terrorisent plus…
Dans la nuit du 2 janvier se produit cependant l’une de ces fuites dont ils sont coutumiers. Courage et Prudence l’un derrière l’autre dévalent l’esplanade, Prudence saute dans la gueule 1 pendant que Courage continue vers la gueule 3, mais s’arrête brusquement avant de l’avoir atteinte – ce qui montre qu’il n’y a sans doute aucun danger véritable. Quelques instants plus tard, le voici en effet qui remonte, on voit les lucioles de ses yeux qui papillonnent au bord du ravin, et Prudence ressort du terrier. Ils se rejoignent. Le temps de humer les alentours, ils se livrent derechef à toutes les pratiques qui rassurent et rapprochent : Courage mord le cou de Prudence puis la marque et la re-marque de sa glande subcaudale (il doit bien faire cela vingt fois chaque nuit, et encore ne puis-je témoigner que de ce que je vois), ils se flairent, commencent à s’attraper… et c’est reparti pour une séance de lutte, de poursuites et de roulades à peine moins endiablées que la nuit précédente qui avait été particulièrement acrobatique. Quel bonheur que d’assister une fois de plus et comme aux meilleurs jours de mai aux courses cahotantes des blaireaux à bascule !
La seule possible conséquence du froid est une nuit écourtée, avec retour au terrier vers 4 h. Les réserves de pommes tombées à terre commencent à s’épuiser mais il reste tant de glands et de châtaignes qu’ils ne manquent de rien. Le nombre de trous de fouille autour du terrier montre en outre qu’ils continuent à déterrer des mets plus ou moins vivants, insectes sans doute, ou bien vers engourdis réfugiés sous des bouses ?
Il fait -12°C, -13°C. De nuit froide en nuit glacée se répètent les sprints brinquebalants de Courage fonçant vers le ravin pendant que Prudence se roule en boule devant la gueule de l’esplanade où elle ne pénètre pas plus que Courage ne le fait car, à présent j’en suis sûr, pour être ainsi rejouées presque telles quelles ces paniques sont des feintes qui leur servent peut-être à s’entraîner en cas d’intrusion (on fait cela aussi au collège mais de façon beaucoup moins amusante), à exprimer le trop-plein d’énergie dont ces jeunes blaireaux pas encore tout à fait adultes, même en hiver, débordent, et surtout à préparer théâtralement leurs retrouvailles, marquages, remarquages, papouillages, toilettages et grattages coutumiers…
Il y a parfois de savoureuses variations. Un soir, Courage déboule sur l’esplanade et se met à sauter sur place en lançant en l’air sa lourde tête afin de se dresser debout comme un ours, les griffes des pattes avant plantées dans l’écorce d’une branche qu’une fois sa posture suffisamment stabilisée il se met à déchiqueter avec un plaisir évident (les crises de folie de certains chats domestiques qui, faute de s’être suffisamment dépensés dehors, se mettent à déchirer les rideaux et les tapisseries, peuvent donner une idée de la scène) ; après quoi, une fois redescendu et rétabli sur ses quatre pattes comme il convient à un blaireau, il se met à ratisser frénétiquement les feuilles gelées. Pendant ce temps, Prudence reste impassible dans un recoin de l’esplanade, occupée à gratter les latrines avant de déféquer ; puis elle se gratte, bâille très fort, s’étire – en somme, chacun son rythme !
Quand tous deux s’en vont, glisse en grand silence sur la branche lacérée par Courage une élégante martre dont la silhouette souple et claire se découpe sur fond de nuit.
Nos deux compères ne tardent pas à rappliquer et à reprendre leur entraînement de sumotoris, que Courage interrompt pour nettoyer le terrier malgré Prudence qui le gêne. Ainsi l’activité ne faiblit-elle nullement et l’on n’a pas le temps de s’ennuyer ni de se refroidir, au terrier du Villard – mais la neige est annoncée pour bientôt, et demain est une autre nuit…


