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HAÏ KUS DE MAI

 

 

Averse de mai

le petit tilleul murmure

tiens, je suis ici ?

 

Neuf heures un jour de rentrée

pour moi c’est la nuit, tu sais

la corneille est un hibou.

  

S’ils ne tremblent pas

c’est seulement parce qu’eux ne voient pas

le vide sous leurs fesses !

 

Blanche sur fond vert

la flèche impitoyablement te désigne

la proche sortie.

 

« Ça sent rien, la pluie

et y a pas de fleurs », dit-elle

à deux pas du grand lilas.

 

Enfermé

dans la prison des idées

tu ne vois pas, ne sens rien.

 

Tu vois ce que tu nommes

tu vis ce que tu nommes

et si tu ne dis mot, c’est mort.

 

Moi je n’ai pas vu les fleurs

mais juste le sac

qui était tout seul dans la cour.

 

Balade matinale

dans la cour déserte

qui semble encore en vacances.

 

Sur la poubelle

je retrouve mon royaume

neige sur les crêtes.

 

Paroles d’élèves

dans les graves, les aigus

pépiements d’oiseaux.

 

Tous groupés en trois

comme les trois segments

d'un haïku printanier.

 

2 mai 2017

 


 

 

L’HABITUDE DE L’ART…

et la main qui tremble !

 

 

Ce jour-là j’ai joué (pour eux, pour cette séance « autour du haïku » menacée d’apesanteur par la tiédeur déjà estivale et qu’il fallait donc lester, mais aussi je l’avoue parce que j’avais besoin de m’entraîner en public afin de tenter de conjurer le trac) la chaconne de Pachelbel, en tremblant comme je le fais dès lors que je joue en étant écouté. Je revois leur air interloqué devant le peu d’assurance, la fragilité assumée du professeur métamorphosé en musicien débutant et indubitablement traqueux… Ces lignes, donc, pour mémoire.

 

La main tremble le son

pourtant ne défaille 

pas, la main

tient bon la ligne vacillante

de la mélodie qui court

qu’on craint de lâcher à cause 

de la vie à vif

de la vie à nu

et l'on continue

grave dans l’insouciance

de ce mois de leur jeunesse

le petit orgue noir la tristesse

en bandoulière devant eux, pour eux,

à nu sans les mots et tremblant,

tremblant jusqu’au bout.

 

28 mai 2015 

 


 

 

CARNETS (1)

 

La fin de l'année bientôt. On s'arrache, on s’extirpe peu à peu de ce printemps sombre. Immense masse nuageuse qui forme des châteaux au-dessus des monts et des mots. Mes élèves de troisième aujourd'hui m'ont rendu leur carnet de voyage. Je les lis pendant qu'ils sont occupés à leur dernier devoir. 

Il y a là quelque chose de troublant, de poignant. Parfois, malgré la consigne de ne pas transformer en journal intime ce carnet de bord, le pont se fait entre les préoccupations du collège, les textes étudiés, et ce qu'ils ont pu vivre comme deuils, comme souffrances, comme joies intimes tout au long de l'année. 

Je vois ainsi la petite T. que j'avais en sixième, cette jeune fille dont je lis le carnet et qui se souvient et qui se projette comme tout un chacun. 

Je vois leur bonne entente, leurs amitiés. Je ne me dis même pas que je n'ai pas eu cette chance-là. Certains éprouvent le besoin de noter soigneusement les prénoms de tous leurs camarades et la lecture de ces pages prend soudain un tour bien funèbre. Tout juste si on n'entend pas en écho de chaque prénom : disparu, disparu, disparu. Celle-ci a collé son ancienne carte d'identité, sur laquelle on la voit toute petite, ainsi que quelques dessins de son jeune frère Émir. S. ne veut conserver de son année que les bonnes notes : il a intégré des copies complètes au carnet, copies soigneusement sélectionnées. 

Je pars avec ce très gros sac sous le bras, leurs souvenirs serrés dans les pages des carnets. Je leur aurais au moins transmis cela, le temps d'une année peut-être : cette obsession du carnet dans lequel on serre les images, les souvenirs. J'admire au passage la diversité des carnets choisis, dont certains sont si beaux que je prends soudain en horreur les carnets austères que j'utilise habituellement. 

 

30 mai 2013

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.