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Des routes sous la pluie. Des enfants qui grandissent et qu’on laisse, oui qui nous laissent. Des averses. Des bancs de brume qu’on regarde s’accrocher ou passer...

 


 

 

DES ROUTES SOUS LA PLUIE

 

Des routes sous la pluie. Des enfants qui grandissent et qu’on laisse, oui qui nous laissent. Des averses. Des bancs de brume qu’on regarde s’accrocher ou passer sans rien y comprendre. Des virages qui frôlent le chaos. Des paysages sombres où reluisent les fleurs. Des grues qui construisent quand même, et des maçons au travail. Des éclaircies entre deux pans de noir. Des sorties de route quand l’attention s’égare au bout d’un long silence. Des sorties de route quand le hasard s’en mêle. Derrière l’illusion du segment, la même route qu’on parcourt et qui n’a ni commencement, ni fin. La route toute luisante de pluie, née des nuages et qui y retourne — au plus loin du travail, de la maison, la route la plus longue. Très haut à l’horizon, dans le prolongement d’une vallée étroite couverte de forêt, la barre blanche de la montagne surmontée d’une lueur blanche et d’une autre barre gris bleu. Des routes passent par là. 

 

6 mai  2013


 

 

L’APOGÉE DU PRINTEMPS

 

La vallée ensoleillée. Temps clair et froid. Trois degrés, ciel bleu très pâle, ombres bien découpées autour desquelles ombre soi-même on slalome. Les feuillages précoces des saules commencent déjà à ternir, à s’assombrir un peu, annonciateurs de l’été. C’est donc aujourd'hui l’apogée du printemps. La forêt tout entière s’est revêtue de cette gamme de verts pâles, cependant que les fruitiers ont commencé à perdre leurs feuilles au gré des bourrasques et des averses. Un peu plus bas les lilas s’épanouissent. Le Granier est encore couvert de neige mais on rêve déjà d’escapades montagnardes. 

 

À parcourir ainsi toujours le même chemin sur la même distance, d’un bord à l’autre de ma vallée, je me fais soudain l’effet d’un rongeur encagé occupé à faire tourner sa roue, ou d’un loup, ou d’un jaguar traçant sa ligne le long du grillage d’un zoo. Mais l’animal en cage, est-ce que ce n’est pas l’observateur humain qui voit dans ses cent pas une forme de neurasthénie ? Peut-être après tout ces cent pas là lui suffisent-ils pour parcourir les steppes.

Parcourons donc les steppes, les monts, les montagnes, les forêts.

Boules cotonneuses gris blanc des pissenlits fanés qui luisent légèrement dans le coin sombre de la combe.

La trace du passage des bêtes sur la butte, mais plus aucun cerf n’est visible.

Pas plus que celui des forêts on ne peut voir l’intérieur des demeures, désormais, depuis qu’il fait jour quand on traverse les villages assez tôt le matin ; on le regrette un peu.

Ces ombres démesurées des arbres sur un pré vers les hauteurs évoquent l’été, le retour en été, le retour au pays. Mon pays est fait de prés, de forêts, de ce contraste éclatant des ombres nettes sur les prés ensoleillés. Beau pays que je parcours avec un certain soulagement d’être là, et la reconnaissance quasi instinctive des formes les plus douces. Mon pays n’est pas seulement une page blanche ni une table ; mon pays est peuplé d’arbres, de ciel, d’oiseaux, traversé par une route gris clair et offert au mouvement des saisons. Maintenant j’avance en plein soleil et je sens sur ma joue gauche une sorte de caresse, ultime rappel printanier peut-être.

Palabres d’hirondelles sur le fil habituel. Colloque des corneilles dans l’ornière. Enterrement d’arbres morts et de troncs coupés. Fête des boutons d’or à perte de ce pré ni traité, ni fauché. On sent très bien ce point de bascule entre le printemps encore froid et l’été qui approche. La fumée qui monte du village est d’un gris bleuté très précis sans rapport avec le vert clair des arbres et qui semble proclamer à elle seule la clarté douce du moment. Cela n’est vraiment pas de l’automne ni de l’hiver ni encore de l’été, mais bien du printemps.

 

13 mai  2013


 

 

SANS OBSTACLE

 

Pas un nuage, pas un obstacle. Le mouvement soudain si facile, les contours si nets. Toutes les fleurs de pissenlits du grand champ se tiennent fermées en petits cratères serrés tendus vers le ciel limpide (on s’attendrait presque à voir de fins filets de fumée en sortir). 

Sans obstacle l’esprit s’éparpille peut-être plus encore. Il faut revenir, se recentrer sur l’essentiel, sur la route. Ces verts qui ne vont pas tarder à virer. Cette lumière qu’on nous annonce promise à une très brève durée (la pluie, le froid reviennent demain). 

Tableau plus ou moins vivant des collégiens assis en silence à l’intérieur de l’abribus, la tête penchée sur leur téléphone portable, tous ailleurs. La scène a la luminosité d’un tableau de Hopper, d’un de ces tableaux où les personnages ne voient pas la lumière inouïe qui pourtant les inonde et les unit au monde comme entre eux.

Maintenant, les cerfs peuvent bien traverser : je ne les verrai pas tant les arbres sont feuillus. 

Il y quelque chose de joyeux et de touchant dans la contemplation des toutes jeunes aiguilles des mélèzes ; je reste néanmoins déçu : le bosquet de mélèze que j’attendais est encore dans l’ombre à cette heure, ce qui ne permet pas d’admirer leur vert tendre. De vieux cerisiers hantent les jardins de vieilles demeures, certains jardins envahis par les hautes herbes, certaines demeures tout à fait décrépies ; ils ont dû faire le bonheur de générations d’enfants, aujourd’hui devenus vieux ou disparus.

La Croix de fer du carrefour, éclairée de côté par cette lumière tout à fait neuve, on en perçoit des détails qu’on n’avait jamais vus et elle ne semble plus en vieux fer rouillé mais en bois finement ouvragé.

Puis voici le bourg dans la lumière. Les habitants qui marchent ainsi dans la lumière ne semblent pas les mêmes qui, il y a peu, semblaient perdus et pliés sous le poids de l’hiver. Ils marchent droit, d’un pas alerte.

 

14 mai 2013


 

 

LE ROULEAU DÉROULÉ DE LA ROUTE

 

Feu orange clignotant sur fond gris. Tous les verts ont terni. Aucune parole ne parvient à s’envoler vraiment, ce matin, mais toutes se heurtent à la cage du crâne. On traverse cela avec, dans la tête, assez confusément, des bribes de souvenirs bretons, la nostalgie d’un mois d’avril en Bretagne, au bord du Trieux, avec ces odeurs d’algues et de térébenthine, les cormorans que l’on regardait pêcher à travers l’eau transparente, et revient alors l’incrédulité du temps. J’avais vingt ans. Hormis les joues creusées et quelques fantômes, si peu semble avoir vraiment changé. Ce temps-là est pourtant plus inatteignable qu’un rêve, et vraiment sans illusion. La vision du ciel chargé de ce matin de mai n’a nullement ranimé un souvenir vivant comme cela arrive parfois par surprise, mais juste une sensation vague, piquante, presque pas salée, de Bretagne et de peinture. Je reviens à ce rêve du présent qu’est la route ordinaire. Constate que la Croix de Fer hier si belle ressemble de nouveau à une ruine. Passe un cours d’eau et change de pays. Salue la maison rose du bord de route, les granges, les ruines. Ce qu’il faudrait c’est une averse longue. Elle approche. Ce vœu-là sera exaucé. Ce qu’il faudrait, c’est une très longue page comme un rouleau déroulé à la manière d’une route et strié d’une calligraphie de grêle. Tout cela va trop vite. Ce qu’il faudrait, c’est retrouver le pas plus paisible du marcheur, pouvoir refaire la route à loisir bien lentement. Et c’est à ce moment précis que tout s’accélère encore un peu plus, que tout s’exaspère et que la pluie s’abat sur les fleurs fermées et la route comme un rouleau replié. On traverse, on file vers ces lueurs pâles entrevues au fond du paysage comme au fond d’une longue-vue formée par les  deux poings serrés d’un enfant.

 

15 mai 2013


 

 

LA ROUTE DES RÊVES

 

Je retrouve mon grand-père vivant sur son lit d’hôpital. Il est très amaigri, très faible, mais je suis presque aussi surpris et heureux de le retrouver en vie que je pourrais l’être dans la réalité. Je semble avoir oublié sa mort, ignorance sans laquelle le rêve serait détruit. Il est lui-même étonné de ma présence (« tu es là, toi ? » — ainsi qu’il l’avait effectivement dit lorsque, émergeant un instant des souffrances et de la torpeur de son agonie, il m’avait vu à ses côtés), et le manifeste par des sourires et des larmes, même s'il ne semble pas vraiment me voir : il regarde dans le vague, à côté. Il me raconte une histoire de sa jeunesse, il rassemble toutes ses forces pour raconter cette histoire qui le fait rire et que j’ai malheureusement oubliée. Dans le rêve je tends un dictaphone pour conserver ses paroles, qui sont tout à fait claires. J’aimerais bien retrouver l’enregistrement maintenant. Je sais que c’est une histoire un peu naïve, enfantine, comme l’était mon grand-père. Une histoire de vélo, peut-être, de campagne et de jeune garçon. Un peu après, dans la chronologie bizarre du rêve, je reviens dans la chambre et mon grand-père est barbu comme il ne l’a jamais été. Un infirmier me demande si je veux bien le raser, ainsi qu’il en fait la demande. Je prends – et je le reconnais bien – son propre blaireau, lui passe la mousse et m’apprête à utiliser le rasoir, mais ici le rêve s’interrompt. Il est deux heures du matin et je comprends que mon grand-père est mort.

Les rêves sont une étrange nécropole où les morts sont vivants et où l’on ne s’en étonne pas. Dans le rêve suivant, me voici dans la chambre d’hôpital de ma grand-mère, dont je sais qu’elle est morte. Dans le lit d’à côté se trouve une dame que je crois reconnaître. Je dis : « Ah, mais c’est étrange, cette dame était déjà là quand ma grand-mère était en vie, elle est toujours en vie alors qu’elle était plus âgée que ma grand-mère. » Je revois bien son visage, que je prends alors pour celui de la vieille institutrice qui occupait le lit d’à côté et qui, dans la réalité, est morte un peu avant elle. Au réveil, j’identifie cette dame comme étant la grand-mère de Nathalie, Fernande, décédée depuis plusieurs années, et qui portait le même prénom que ma propre grand-mère.

Puis me voici perdu dans une ville, Montluçon peut-être, cherchant un croisement, un carrefour, une maison, m’égarant un peu plus dans un appartement inconnu. Je pénètre dans  une chambre rouge avec un piano noir et un chandelier. Je verse de l’eau pour obtenir, dis-je, un son plus aquatique, et je joue du piano (ce que je ne sais pas faire) à la lueur des chandelles. Extérieur jour. Un cortège, une grande rue, un cortège bruyant, un mariage. Les mariés sont deux jeunes hommes asiatiques. Quelqu’un dit : « Oui, ça y est, ce sont les premiers ! — Ça n’a pas dû être toujours facile, regarde dans la famille : il y en a qui font une drôle de tête ! » Des gens applaudissent au passage des époux. Nous applaudissons aussi. Tous deux viennent alors vers nous et nous font accomplir un étrange rituel. Ils nous tendent une sorte de grand livre très plat, comme un atlas de voyage, sur lequel il nous faut d’abord apposer les mains. Récitation de mantras. Puis il faut poser deux doigts sous le livre, nouveaux mantras, et on nous fait l’offrande d’un plat de gâteaux, que nous emportons.

J’émerge des rêves de la nuit. Un homme qui promène sur le bord de la route son grand chien brun et altier à la gueule noire me force à presque stopper dans le virage. En contrebas, des ruches rouges dans le champ vert, et la complémentarité des couleurs me semble admirable. Je revois presque aussitôt les mains gantées de rouge de Nathalie sur fond de vert Guyane, un jour de carnaval où elle était allée monter à cheval, et je remonte ainsi ce printemps froid, sur la route des rêves.

 

23 mai 2013


 

 

SUR LA LONGUE LIGNE

 

Fin d’un printemps qu’on n’a pas vraiment vu. Les moutons dans les champs disent déjà ce que pourrait être l’été. Une plume de rapace déposée sur la longue ligne de la route comme une sorte d’offrande. Rien ne vient, rien ne viendra aujourd’hui encore. L’espérance contraire, l’espérance de plus que ce rien fait barrage, peut-être, au plein déploiement d’une autre ligne. On est ainsi ballotté comme d’un virage à l’autre par  cette attente puérile du cadeau, du gadget, de la bonne nouvelle, de la lettre qui feraient de ce jour un moment plus saillant — et la crainte de l’accident, du désastre, de la catastrophe, de l’incident mineur même ou de la légère contrariété qui feraient de cette journée un creux plus ou moins douloureux. Puis par moments, fragments d’instants, cela se lève, cela s’oublie, c’est par un autre mouvement d’une autre ampleur qu’on se laisse ballotter comme les hautes herbes par le vent. Se déploie dans le ciel, le long de la route, sur ces champs bien verts maintenant, comme un grand point d’interrogation. Qui est-ce qui questionne, qu’est-ce qui questionne, qu’est-ce qui est questionné, quelle est au juste la question ? Pas vraiment une question, d’ailleurs, une sorte d’interjection, un : oh d’étonnement peut-être, un « pourquoi ? » très en retrait, pas encore si clairement formulé, voilé, pas si vif, oscillant entre la lassitude et le désabusement, comme si on était un tantinet désabusé. Ah, tiens, c’est ainsi, c’est cela. Pas déçu, pas désappointé, mais quand même remis à sa place instable. 

Voici qu’on remonte le long du bois bordé de fougères, qu’on salue le bosquet des mélèzes d’un vert de bronze et qui ont perdu cette fraîcheur attendrissante du début du printemps. Soleil et nuages alternent dans un ciel déjà perturbé par la dépression annoncée. Et puis, passe un homme déjà âgé avec un bidon d’essence (pas spécialement l’air d’un pyromane ni d’un suicidaire, mais d’un jardinier qui s’apprête à tondre) ; un autre repeint le mur ; des collégiens, casques de baladeurs sur les oreilles, passent aussi, ou bien une pie, une corneille, la fumée d’une cheminée, une voiture qui roule trop vite et trop à gauche, des bouquets de boutons d’or, des arbres penchés sur le passage. La parole tente de faire le lien entre tout ça, de faire le pont entre celui qui les prononce et ces formes qui ne lui sont pas si étrangères mais qui demeurent quand même muettes ou distantes. 

Aujourd’hui tu n’es pas en retard, tu suis ton chemin, ton segment pris sur la longue ligne, sans inquiétude excessive et sans nonchalance. Rien ne vient, rien ne viendra sans doute et tout est là qui commence, qui s’achève, qui se déplie, qui se replie, qui s’obstine, qui se prolonge, qui s’entremêle, qui traverse, qui te traverse, qui t’accélère, qui te déploie, qui te dévoie, qui te renvoie à plus grand que toi, autre que toi, pareil à toi, qui te dirige, qui t’en impose, qui te laisse libre en apparence, qui te soumet, qui te supporte, qui te jette à terre, qui te relève, qui trace avec toi cette très longue ligne.

 

 28 mai 2013


 

 

LA TABLE

  

Retour en plein soleil. Deux collégiens à vélo m’évoquent curieusement la Guyane. Les tilleuls en plein soleil luisent. Les nuages éblouissants. Il y a soudain dans ce retour quelque chose de triomphal qui appelle en retour aussitôt de nouvelles ombres. 

Mardi soir Jean G. n'a pas pu assurer son spectacle. Pris de malaise il a été hospitalisé aux urgences et ne quittera l'hôpital de Saint-Étienne qu’en milieu de semaine prochaine. 

Long silence.

Puis de nouveau la route en plein soleil. L'horizon totalement barré de nuages gris bleu. Les hautes herbes, les feuillages. On sent l'été. Il fait à peine 13° mais on sent maintenant qu’on est en train de sortir de ce printemps sans printemps. La vallée s'élargit. Des faisceaux de lumière éclairent de ci de là des pans de montagne, de forêts, de prairie. On se réjouit de rentrer. On rentre chez soi. Cette vallée est bien ma vallée. Elle est douce et bonne à regarder, à parcourir. À remonter. Je me souviens du bonheur éprouvé les premières fois où j'ai parcouru cette route pour rentrer dans cette maison, la première maison dont on pouvait dire qu'elle était la nôtre. Ce que j'aimais surtout c’est le caractère très progressif de la montée. Peu ou pas de virages en épingle, mais une route presque rectiligne qui épouse avec douceur la pente. Ce bonheur-là n'a pas changé. Je le ressens ce soir cependant avec plus d'acuité, peut-être à cause de soleil intermittent (déjà ravalé par les nuages), ou bien à cause des carnets de mes élèves, ou de la fin de l'année qui rend toujours fébrile, ou de l’heure plus tardive qu'à l'ordinaire. Je rentre chez moi. Voici la Table, le Villard de la Table, le village où j'ai posé ma table. Mon havre. Mon ermitage.

 

30 mai 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.