Vigie, janvier 2025

 

Toujours l’hiver

 

 

La terre ne mollit pas, le temps ne tiédit pas. À cette heure il fait encore nuit noire et le renard regagne sa tanière. La gouille reste glacée.

Ici les chevreuils ont dû casser la glace pour la croquer et se désaltérer. La nourriture reste abondante cependant, grâce aux châtaignes et aux glands, et le pépiement continu des mésanges annonce déjà la fin du repli. Les bruyantes parades des renards ont commencé.

Depuis cinq jours, l’odieux déterrage des blaireaux n’est plus autorisé pour réserver la gestation des femelles. Il reste pourtant encore, paraît-il, des gens qui sont prêts à appeler le louvetier pour déplacer une famille de blaireaux (dont les chances de survie sont dès lors sérieusement entamées par le traumatisme et l’énergie nécessaire pour tout reconstruire ailleurs) parce qu’ils mangent « leurs morilles » (ce possessif qui, à mes yeux, renvoie naturellement aux blaireaux autochtones, est réservé aux humains aux yeux de ces gens-là). Ces mêmes gens pensent aussi que le loup attaque l’homme et, en promenade, s’inquiètent sincèrement pour leurs enfants… Tant que l’inculture écologique restera de cette ampleur, je ne vois pas bien comment pourrait s’établir « un rapport vif, intelligent et sensible » avec le reste du monde vivant.

En allant relever le piège que j’ai replacé devant l’une des entrées de la taissonnière, je constate d’emblée qu’il y a eu beaucoup de mouvement : un trou creusé qui n’était pas là hier, des griffures caractéristiques… De fait, je n’ai jamais eu autant d’images en une seule nuit, un simple coup d’œil sur la carte suffit pour le constater. Je fais très vite l’échange des cartes, déplace la caméra pour voir ce qui se passe sur une autre entrée, puis file dans la hêtraie avec mon butin.

Dans la hêtraie une sitelle lance le staccato frénétique de son cri, sonore, bien timbré, comme des coups de langue dans le bec d’un sax. Sur la route ce matin, quatre ou cinq biches m’ont regardé passer avec leur air hautain, et cette face triangulaire qui m’évoque chaque fois des masques africains.

20/01/25

 

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