Journal d’un méliphile, février 2026

Le mystère de la Marque Blanche (1) – Un blaireau au paradis (2) – Vérités et mensonges (3) – Permanence du terrier (4) – L’esseulé au printemps (5) – Les blaireaux mènent la danse (6) – Notes et références (7).

 

 

Le mystère de la Marque Blanche

 

4 février 2026

Comme un hiver trop bref le rut s’est terminé plus soudainement encore qu’il n’avait commencé, et Ruth est reparti : hormis le passage d’un cerf couronné et d’un chevreuil poursuivi par le fox-terrier du voisin, je n’ai plus eu d’images aux gueules 25 et 26… Après cette ultime nuit de folle activité que j’ai nommée « la plus longue nuit de l’hiver », il n’y a plus eu de stridulations, plus d’accouplements bien sûr mais plus non plus, entre Courage et Prudence, de ces jeux à caractère sexuel qui étaient allés crescendo depuis la mi-novembre. Je me suis dit que les blaireaux devaient être fatigués, et c’était peut-être le cas, mais cela ne s’est pas traduit pour autant par une baisse significative du temps de présence autour du terrier : les va-et-vient ont continué, certains jeux ont repris, ainsi que les siestes sur le perron. En vérité pourtant, plutôt que les blaireaux c’était l’observateur qui était fatigué de remplir le tableau Excel, de visionner plusieurs fois au ralenti des films quotidiens atteignant 2h30, et de prendre scrupuleusement en notes tout ce qui se passait. C’est vrai, post coïtum naturaliste distrait, j’ai traversé un moment de flottement ; sinon, comment expliquer que je n’aie pas vu, pas compris tout de suite ce qui se tramait pourtant sous mes yeux, et que je visionne à nouveau par la grâce des enregistrements archivés ?

Au crépuscule qui suit la « plus longue nuit » ce ne sont pas deux blaireaux qui restent au terrier, ainsi que je l’ai d’abord écrit dans mes notes, mais trois ; et le troisième n’est ni Prudence, ni Courage, ni Ruth. La caméra de l’esplanade permet d’entrevoir le couloir qui traverse la gueule 1, partant à gauche vers la 6 et la 20 (qu’elle n’atteint peut-être pas) et à droite vers la 3 (à laquelle elle est reliée). On peut compter les blaireaux qui passent : un blaireau qui file vers la 3, un deuxième qui le suit et dont on voit la queue disparaître de gauche à droite, et puis… un troisième. Serait-ce l’un des deux précédents qui aurait fait demi-tour ? Non, car au même moment les deux autres sortent sur le perron, « n°3 » émerge seul devant la gueule 1, et l’on peut voir très distinctement, sur la bande noire de la partie gauche de son masque, juste en dessous de l’oreille, une marque blanche. Dans mon carnet d’observation, faute d’avoir bien compté les blaireaux, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait de Prudence et l’ait désignée avec ce sigle barbare : P?Mbl. (« peut-être Prudence avec une marque blanche). Il était naturel de penser que cette marque était une séquelle des accouplements pendant lesquels Ruth et Courage l’avaient si souvent malmenée en la tirant à hue et à dia.

Un examen attentif des vidéos de la nuit précédente prouve de façon irréfutable qu’aucun des trois blaireaux présents lors des accouplements n’avait de marque blanche jusqu’à l’heure du coucher, un peu après six heures du matin. Après une nuit pareille, les blaireaux auraient-ils continué ailleurs ou sous terre leurs exploits, au point que Prudence y ait laissé des poils ? C’est possible, mais ce n’est pas le plus probable.

Un examen tout aussi attentif des images qui suivent montre cependant que les deux blaireaux qui sont sortis sur le perron de la gueule 3 pendant que « Marque-Blanche » hume l’air devant la gueule 1, ne peuvent être que Courage et Prudence – car voici bientôt Prudence qui part en courant sur l’esplanade, se met à sauter sur place comme elle l’a toujours fait quand elle a envie de jouer, revient vers son frère, puis tous deux se livrent à un concours de roulades (noté, dans le carnet, « plus belles roulades de l’année »).

Bientôt Marque-Blanche entreprend de dégager l’entrée de la gueule 1, puis passe une partie de la nuit suivante à en sortir la litière usagée. C’est l’image de cet amoncellement de feuilles sales qui m’a enfin décillé. Ce blaireau, ce blaireau qui est si bien chez lui en ce terrier, ce blaireau au pelage plus clair qui ne ressemble pas à Ruth, ce blaireau qui change la litière comme le font notamment les blairelles avant la mise-bas, je formule l’hypothèse hautement probable qu’il s’agit de Vara ! Vara, dont j’avais à plusieurs reprises soupçonné la présence ces derniers temps sans en avoir la preuve, Vara qui s’est peut-être elle-même accouplée ou battue auparavant (d’où la marque blanche), qui s’est tenue cachée à l’arrivée de Ruth puisqu’elle était peut-être gravide, et qui ressort à présent que le calme est revenu.

À l’échelle infinitésimale de ce récit, ce probable retour de Vara et ce changement de la litière sont un événement moins spectaculaire mais plus important que les exploits sexuels des trois autres : les chances d’assister dès cette année à l’émergence d’une nouvelle portée de blaireautins s’en trouvent accrus, puisqu’il était exclu que Prudence quant à elle donne naissance à des petits dès cette première année.

J’ai noté en date du 28 un fait qui avait commencé à me mettre la puce à l’oreille. En fin de nuit, Marque-Blanche, rejointe par Courage qui se pressait contre elle, a eu cette réaction inattendue : elle s’est retournée vers lui et a émis une vocalisation que je n’avais jamais entendue, dont je ne trouve aucun équivalent dans les différents enregistrements dont je dispose, et qui ressemblait à vrombissement d’insecte (si je n’avais pas vu sa gueule ouverte j’aurais pu croire que ce n’était pas elle qui bourdonnait ainsi). Est-ce que les blairelles gravides manifestent leur état auprès de leurs proches en jouant les abeilles ? Est-ce qu’elles bourdonnent avant la mise-bas ?

Je veux revoir la séquence, mais les images en question – mes preuves ! – ont disparu du film, remplacées par du noir, à la suite d’un improbable problème technique que je n’avais pas décelé, car j’avais visionné une seule fois ce film qui semblait anodin en faisant le montage. Toutes mes tentatives de récupération ayant été vaines, j’en suis réduit à patienter.

La douceur et la pluie reviennent, le printemps pointe son nez. De nuit en nuit le mystère s’éclaircit — ou s’épaissit, c’est selon ! Mais de cette fin d’hiver brusquement je m’éloigne car il me faut momentanément m’arracher au terrier et, bon an mal an, ballotté dans un bus qui donne la nausée, migrer vers une ville du sud…

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