Vigie, janvier 2025

 

Attachements et incertitudes

 

 

C’est un autre matin de printemps précoce, à peine plus froid qu’hier à cause des amples pluies de la nuit, que salue le coq. Primevères et pâquerettes s’ouvrent à mesure que le soleil réchauffe la combe. Une couche de neige fraîche a recouvert cependant la montagne.

J’étais parti avec l’intention assez ferme de modifier l’itinéraire, de retourner même pourquoi pas sur les bords du Gelon, moins par envie que par sens du devoir car les samoyèdes sont, dit-on, des chiens qui ont besoin de changement, et pour qui la promenade ne doit pas être une routine mais revêtir un parfum d’aventure… On dit aussi que le samoyède n’aime pas rester à l’intérieur, surtout s’il fait froid — or, je constate que si Nouchka adore rester sous la pluie, fuyant même quand je l’appelle pour rentrer, Rimski déteste être mouillé et d’une façon générale préfère s’installer soit sur le canapé qui lui est réservé dans l’entrée, soit (et c’est encore mieux) dans le fauteuil près du radiateur à l’étage, ou tout simplement dans mon lit. Il y a des comportements liés à la race, certes, mais il y a toutes les habitudes qui naissent de la cohabitation entre deux individus humains et chiens bien particuliers…

Toujours est-il que je m’apprêtais, un peu à contrecœur car en ce qui me concerne j’aime ce qui se répète, à bifurquer vers le torrent, quand Rimski et Nouchka m’ont emporté avec un bel élan commun vers le grand pré et les châtaigniers, autrement dit cet itinéraire qui nous est devenu habituel mais où ils ont tant à flairer qu’il n’est d’évidence pour eux jamais le même.

Je retrouve dès lors avec un plaisir décuplé le col aux châtaigniers, la gouille qui déborde (l’averse de cette nuit a été conséquente) et dans laquelle j’autorise exceptionnellement les chiens à patauger, parce que les grenouilles ne sont pas encore arrivées et que je ne vois pas non plus le canard et le héron. Une vieille voiture verte conduite par un chasseur remonte lentement la départementale. Quand elle disparaît, plus personne, nulle chasse en cours : à chaque pas on respire la paix de fin d’hiver, l’attente du printemps.

On s’installe un moment sur le petit pommier mort superbement torsadé, avec vue sur Belledonne. En ce lieu cohabitent humains, animaux sauvages et domestiques, en un réseau pas si lâche d’interactions diverses. Il est loin, bien sûr, le temps où l’homme considérait le loup comme le berger de ses troupeaux, parce que les meutes qui encerclent et surveillent les bêtes paradoxalement les protègent d’attaques d’autres meutes afin de se réserver la possibilité de prélever quelques individus quand bon leur semblerait – exactement comme le fait l’homme. En ce temps-là, il était d’usage de leur réserver la part du loup… Cet automne, deux loups ont été tués du côté de Champ-Laurent, parce qu’ils attaquaient les troupeaux. D’autres sont venus, ou vont venir, les remplacer, qui se retrouvent en trop petit nombre pour pouvoir chasser des cerfs et risquent donc de faire davantage de dégâts, si bien qu’au bout du compte tout le monde est perdant dans ce cycle un peu absurde de vengeance.

Je lisais tout à l’heure, en compagnie des chiens et des chats de la maison, l’ouvrage magistral de Charles Stépanoff Attachements, enquête sur nos liens au-delà de l’humain, qui bouleverse tout ce que je pensais savoir sur l’histoire et la notion même de domestication. Ce que je croyais être, comme tout un chacun, la manifestation d’un asservissement de l’animal par l’homme remontant à la révolution néolithique, date du 17e et 18e siècle occidental et n’a pu émerger que par la volonté politique d’un État centralisé, le régime de Louis XIV pour le cheval tout d’abord puis l’empire napoléonien pour le mouton. Le creuset de la domestication moderne, celle qui suppose asservissement et fixation de modifications génétiques, ce n’est pas l’intentionnalité paysanne mais l’expérimentation opérée au Jardin des Plantes. La théorisation faite par Buffon est venue après. Au 20e siècle encore, les Tozhu sibériens, qui se considèrent comme des éleveurs et non des chasseurs-cueilleurs, laissent le renne domestique en liberté, sans surveillance, autonome face aux prédateurs que le régime soviétique s’appliquera à éradiquer, en petites unités mobiles, sans contrôle de la reproduction (les accouplements avec des individus sauvages sont au contraire les bienvenus), loin de tout ce qu’on entend habituellement par domestication. J’avais été troublé à la lecture de l’Histoire de la domestication de Valérie Chansigaud par la persistance de tant de flou, de tant de contre-exemples, qui, ici, semblent trouver un sens. Je ne peux m’empêcher de trouver qu’il y a quelque chose d’assez rassurant à se dire (même si le but n’est pas d’être rassuré) que le basculement vers la grande séparation homme-nature est finalement assez récente et liée à des circonstances historiques bien définies.

Quand ce que Stépanoff appelle des réseaux étendus (les sociétés dans lesquelles l’approvisionnement vient de loin et passe nécessairement par un État centralisé) s’effondre, comme au début des années 90 avec le bloc soviétique, de nouveaux réseaux denses peuvent se reconstituer là où certains savoirs n’ont pas été complètement perdus. J’ai conscience qu’il y a là une pente survivaliste qu’il est dangereux de prendre, et dans laquelle en tout cas je n’ai pas envie de m’aventurer, mais cela indirectement m’incite à considérer les hommes en orange qui tirent sur les chevreuils que j’observe avec moins de certitudes : le peu de certitudes que j’ai ainsi s’effrite plus vite encore que le monde qu’on connaissait…

Ce qui par contre est sûr, c’est que deux pics noirs sont en train de se parler à distance, l’un tout près dont la plainte m’a arraché à mes pensées, l’autre en contrebas, comme en écho, et c’est encore une façon de dire à la fois le printemps et la bonne santé de ce lieu où les pics noirs trouvent assez de vieux troncs pour creuser des loges qui profitent à tout le monde.

26/01/25

 

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