Carnet d’observation (15 au 29 mai)

Le marquage par contact des glandes anales crée l’odeur du clan.
« Il faut avoir rempli des pages de notes d’observations quotidiennes (…) pour pouvoir faire confiance à ses métaphores comme guides analogiques de compréhension des primordia animaux. Lorsqu’on n’est pas éthologue de terrain, il est prudent de ne faire confiance qu’aux métaphores de ces chercheurs qui ont opéré un long travail d’observation. »
Baptiste Morizot, Les Diplomates
15 au 16 mai 2025, gueule du bas. Beau temps, autour de 17°C.
19h18, Courage sort son museau du terrier puis hume alentour la nuit, la terre, la souche, l’intérieur du terrier, l’extérieur, avant de rentrer à 19h33.
19h59, il arrive par l’esplanade du haut, ayant donc utilisé la sortie supérieure.
22h15, sortie des blaireautins par la gueule du bas, celle au-dessus de laquelle a été fixée la caméra qui permet de voir l’intérieur de la cavité. Se gratter. Renifler. Hésiter. Frotter ses fesses l’une contre l’autre. Fouiller les feuilles. Se gratter le dos. Se gratter le ventre. Disparaître par en bas, reparaître par en haut.
23h08, escalader la racine pour rejoindre l’esplanade du haut, puis se précipiter dans la gueule du bas et reparaître aussitôt en catimini. Sortir, mordiller une ramille d’épicéa, humer encore la nuit.
1h12, souffle du vent, passage d’un mulot. Puis plus rien.

16 au 17 mai, gueule du bas. Beau temps, autour de 16°.
15h20, Courage sort la tête du terrier du bas, toujours le même, c’est le terrier de leur naissance. La truffe au sol aspirer quoi ?
15h53, même manège au chant du merle moqueur. Se rouler en boule, culbuter à l’entrée du terrier, invisible, protégé, mais pas du tout endormi. 16h, museau au soleil, est-ce que ça brûle un peu, est-ce que c’est doux ? Qu’importe, fouiller le sol, fouiller, chercher quelque chose à manger.
19h21, même lieu, même activité. Sortir enfin, une tête, deux têtes, deux bandes noires et une blanche, quatre bandes noires et deux blanches, deux têtes qui s’entremêlent et forment un nouvel animal métamorphosé par le passage du dedans au dehors, une petite machine à mordiller, à flairer — puis ça se roule à l’intérieur, ça se déplie à l’extérieur, flairant, humant, grattant l’écorce toujours au même endroit, à la base du maigre épicéa. Se hisser, petit ours, sur la base du grand épicéa sous lequel le terrier est creusé. Gratter, flairer, mordiller, la vie est un museau et la sittelle s’épuise.
19h44, même jeu, même lieu, à l’abri du terrier, invisible sauf pour l’œil mécanique braqué sur le secret, puis sortir, se hisser, se mordiller frère et frère, sœur et sœur, frère et sœur, dedans, dehors, dedans, dehors, au son des clarines du soir.
20h34, fuite dans la nuit en bas, Courage, puis Prudence, retour 3 minutes plus tard, dedans, dehors. Se gratter. Hoqueter. Escalader pour de bon, explorer la sente inconnue, glisser, tomber, en bas se rassurer par le jeu et l’odeur familiale. Joute de museaux souples et fins fleurets. Roulades. Empoignade de marmottons jusque dans le terrier où le jeu continue, une tête, deux têtes, une queue, un bout de dos, trois yeux qui brillent dans la pénombre.
20h47, marquage par glande anale. Seuls au logis les enfants jouent à se bagarrer, s’attrapant, roulant sans fin l’un sur l’autre, leurs petits cris s’échappent du terrier.
22h52, Courage sort, monte vers l’esplanade, Prudence reste à l’entrée, puis Courage revient et le jeu reprend. S’attraper par la taille, se mordre la queue, jouter museau contre museau, rouler, mordre la nuque et secouer dans tous les sens, forces égales, joie et nécessité du jeu tout autant. 23h, jouer encore, encore.
23h51, 1h59, un mulot passe sur la sente des blaireautins.
5h39, petit museau réapparaît tout seul, dans l’attente de maman ? Puis plus rien.

17 au 18 mai, gueule du bas. Beau temps, autour de 12°C.
22h37, un mulot tourne en rond sur la scène éclairée de la tanière pendant qu’en coulisse, ça s’agite, ça s’agite, ou plutôt que les acteurs sont occupés sur la scène du haut (vivement la deuxième caméra).
23h18, première sortie par la gueule du bas de Courage tout-e ébouriffé-e, qui fait des va-et-vient entre les deux ouvertures. Puis plus rien. Les mulots passent.
5h11, juste un petit museau, dont la finesse décidément contraste avec le corps en boule, se glisse à l’entrée.
5h47, même jeu, l’un des blaireautins semble attendre à l’entrée en faisant sa toilette, en fouillant le sol de son museau.
6h51, Vara revient enfin, trempée, en retard par rapport aux horaires enregistrés les autres jours, et rejoint ses blaireautins.

18 au 19 mai, gueule du bas. Très beau temps, 26°C.
13h04. Plein jour, plein soleil, vives couleurs, et pourtant le noir et blanc s’agite fort dans le terrier.
13h19, sortie au soleil, car un rayon éclaire précisément la petite esplanade formée par le remblai. Du fauve en plein soleil. Museau terreux s’applique à fouiller, refuser, blaireauter, jusqu’à 13h30.
13h30, sortie complète hors du terrier de Courage ou Prudence ou de celui-celle qu’il faudrait rebaptiser Impatience ou Insomniaque ou J’ai-trop-envie-de-sortir… Hume un moment le souffle du ravin puis regagne le terrier.
13h35, toujours beaucoup d’agitation à l’entrée. Petits cris, épouillage.
20h09. Longue veillée et nuits gâchées, la sortie semble tardive ! Les deux fines têtes se mélangent à l’entrée, blaireautin bicéphale. Humer, flairer, fouiller, manger quoi ?
20h31. Courage sort, puis Prudence, et les jeux recommencent. Grattage. Toilette. Les blaireautins descendent.
20h54. Retour des blaireautins par le haut, ils ont donc fait un tour d’une vingtaine de minutes. Jouent, redescendent, remontent, rentrent, ressortent. Cris sans fin du pic épeiche. Creuser, fouiller, groin dans la terre. La patte sur le cou. Empoignades, coups de pattes, petits cris, tendre bagarre de mammifères fraternels, puis ils roulent jusque dans le terrier, ressortent couverts de feuilles.
21h09. Courage s’en va seul par le haut, suivi moins d’une minute plus tard par Prudence. Puis plus rien, la suite hors-champ.
22h43. Retour par le haut de l’un, puis de l’autre à 22h52 (décidément j’ai raté ma vocation de concierge). Gratter un peu, puis rentrer.
1h42, le ballet solitaire du mulot forestier.
5h47-56, petit museau attend sa maman, qu’on ne voit pas revenir.

21 au 22 mai, gueule du haut. Pluie, 12°C.
19h40, Vara glisse sur le sol bien ratissé comme sur un tapis roulant, suivie par les blaireautins qui lui donnent des coups de museau et se pressent contre elle. Tous trois regagnent la grande gueule du haut. La caméra, placée en hauteur, couvre une bonne partie de l’esplanade. La blairelle disparaît, Courage la suit, Prudence reste au terrier, regarde la direction dans laquelle ils sont partis, retourne à l’entrée principale.
19h44. Courage est revenu-e, les blaireautins reprennent leurs jeux. En boule comme des tatous ou des chats qui font le gros dos, ils courent d’un côté, de l’autre, avec ce curieux jeu de bascule qui évoque un cheval de bois, un tape-cul à fourrure. Pas de côté, marches arrière, roulades, duels de museaux, morsures vigoureuses au cou, au derrière, partout où l’on peut mordre, les occupent un long moment. C’est ainsi chaque soir. Ils sont déjà plus gros, plus forts, et leurs bagarres de plus en plus vigoureuses.
20h22, après un moment de pause au terrier d’en bas, courses et jeux de museaux reprennent, et puis l’exploration du lieu. Fouiller les feuilles, creuser le sol, puis de nouveau s’empoigner, rouler l’un sur l’autre dans la pente du terrier, remonter, rouler, remonter, rouler, pattes en l’air, feintes, en avant, en arrière, on dirait un film burlesque en noir et blanc et en accéléré ou bien, un élève l’autre jour en a fait la remarque : « Mais ils font comme nous! », normal, ce sont des mammifères…
21h, la nuit est tombée, les clarines résonnent toujours et les blaireautins s’affairent. Fouiller les feuilles, humer, goûter, creuser tout autour du terrier.
22h32, cet adulte qui arrive à grands pas décidés, museau au sol, tête basse, flairant, méfiant, n’est certes pas Vara. Il approche de l’entrée, la flaire, la contourne, descend dans l’entonnoir, sa tête disparaît, puis – image coupée brièvement, je ne sais pas ce qui se passe mais on voit sur l’image suivante (moins d’une seconde plus tard) sa queue disparaître à droite de l’esplanade, ce qui signifie qu’il n’est pas rentré mais qu’il est parti précipitamment, et l’on entend le bruit décroissant de sa course dans les feuilles. Je suppose qu’il s’agit de Cheg.
22h40, cri de hulotte, retour d’un blaireautin qui flaire longuement le sol autour de la gueule.
0h52. Il pleut. Vara est revenue, Prudence la suit vers la gueule du bas.
4h03, passage précipité d’un adulte impossible à identifier sous la pluie battante, de gauche à droite.
6h16, retour tranquille de Vara toujours sous la pluie. Elle regagne la gueule d’en bas.

22 au 23 mai, gueule du haut. Pluie, 8°C.
21h33, passage d’un blaireautin qui tourne autour de la gueule.
2h23, un blaireautin sort de la gueule, se secoue, disparaît sur la droite. Il ne pleut plus.
2h25, Vara revient trempée et seule, renifle l’entrée, disparaît, puis revient trois minutes plus tard accompagnée d’un seul petit qui marche serré contre elle. Tous deux regagnent la gueule du bas.
3h07, Vara toujours trempée remonte suivie cette fois des deux petits. Elle se gratte. Épouillage mutuel. Puis tous trois partent en courant sur la droite.
4h57. Retour du trio, toujours mouillés. Les petits reprennent leurs jeux de culbute, course-poursuite, rouler-bouler dans le terrier, pendant quelques minutes.
5h21, les jeux reprennent. L’un des blaireautins prend un bout de bois dans sa gueule et disparaît vers l’entrée du bas, suivi du deuxième blaireautin.

23 au 24 mai, gueule du haut. Beau temps, 12°C.
19h10, Vara remonte et passe assez vite sur l’esplanade.
20h54, arrivée précipitée d’un blaireautin. Plus rien.
22h45, 23h09, passages ponctuels des blaireautins mais peu d’activité.
23h26, les blaireautins se poursuivent et reprennent brièvement leurs jeux, mais hors champ. L’esplanade cette nuit semble désertée.
0h06, des cliquetis de blaireaux mais rien à l’image.
0h07, Vara revient en courant par la droite, suivie de ses petits. Nous sommes bientôt fin mai et ils semblent toujours aussi dépendants, contrairement à ce que prétendent certains chasseurs qui défendent la reprise du déterrage des le 15 mai. Les blaireautins se précipitent sur leur mère. Épouillage et divers câlins. Puis tous trois disparaissent vers la gueule du bas, remontent à 0h12. Vara s’enfuit par la droite suivie par Courage, Prudence n’arrive pas à suivre et trébuche, Courage se retourne et revient vers elle. Tous trois disparaissent.
1h07, les petits jouent dans l’entonnoir du terrier. Duel de museaux. Puis plus rien.
3h12, passage furtif de qui ?
6h09, retour de Vara, museau terreux, qui entre dans la gueule d’en haut. Un blaireautin en sort, qui rentre aussitôt, et le reste est caché sous la terre.

24 au 25 mai, gueule du haut. Beau temps, 15°C.
17h55, sortie de Vara et Courage en plein jour par la gueule d’en haut. La lumière rend grâce enfin au brun doré qui réchauffe le gris de leur pelage, ils sont objectivement superbes. Vara s’en va, Courage reste seul-e puis Prudence sort à son tour. Course au soleil, plongée et plus rien.
20h18, les blaireautins ressortent. Mordiller une branche, passer sous les obstacles, l’apprentissage de la vie est un jeu. 20h30, plus rien.
22h07, retour du gros mâle sombre, Cheg sans doute, on dirait un rôdeur, qui plonge vers le terrier de naissance des petits.
22h16, sortie furtive d’un blaireautin par la gueule d’en haut.
23h23, passage d’un blaireautin d’une gueule à l’autre (elles doivent pourtant communiquer sous terre !).
2h37, passer sous cette branche au sol au-dessus de l’entrée est décidément le nouveau jeu de Courage (ou de Prudence, on ne sait jamais). Cris de chouette.
2h54, le blaireautin toujours seul fait le même parcours, sous la même branche, en sens inverse.
3h09, blaireautin seul remonte de la gueule d’en bas, farfouille, trottine, disparaît.
4h14, même chose.
4h35, retour par la droite. Je suppose qu’il fait toujours à peu près le même tour qui passe par le bas, mais seul un affût permettrait d’en savoir davantage.
4h57, sortie cette fois depuis la gueule, puis il disparaît vers le bas. Les blaireautins sont-ils fâchés, cette nuit?
6h26, retour de Vara qui rejoint la gueule d’en bas.

25 au 26 mai, gueule du haut. Beau temps, 17°C.
15h16, passage précipité de Vara au soleil. Qu’est-ce qui lui arrive ?
21h03, deux bipèdes en tenue de promenade dont les visages restent invisibles surgissent dans le champ, regardent la forêt sans prendre garde ni au terrier, ni à la caméra, puis repartent aussitôt.
21h52, Courage sort du terrier et refait minutieusement le parcours des humains en flairant tout. Prudence fait sa toilette et se gratte à l’entrée, puis vient renifler à son tour. L’activité reste réduite sur l’esplanade où l’on n’observe cette nuit aucun jeu.
23h38, 0h23, passages furtifs d’un blaireautin dans l’ombre.
0h59, un blaireautin revient, flaire, disparaît dans la gueule. Plus rien cette nuit.

26 mai au 27 mai, gueule du haut. Beau temps, 12°C.
19h19, passage rapide de Vara, suivie à distance par les petits qui courent dans la direction où leur mère vient de disparaître, puis s’arrêtent et recommencent à jouer sur l’esplanade. Bonds de côté, culbutes, coups de pattes et de museau dans les brindilles, puis on se mord la queue, on s’attrape, etc., pendant un peu plus de dix minutes. Agilité et vivacité remarquables, ce sont les loutres des terriers.
20h13, passage furtif.
21h27, les petits sont au terrier. Grattent et fouillent le sol pendant quelques minutes.
23h59, retour au terrier d’un des blaireautins.
2h07, même chose. Puis plus rien.

27 au 28 mai, gueule du haut. Très beau temps, 16°C.
19h51, Vara très longue et les petits tout courts arrivent en procession depuis la gueule du bas vers celle du haut, c’est désormais un rituel que de les voir ainsi. Petit moment de tendresse, puis Vara s’en va. Les grands enfants ont la maison pour eux.
20h12 jusqu’à 20h32. Grande paix peuplée d’oiseaux et de blaireaux sur l’esplanade. Puis les jeux, les joutes recommencent, à la fois douces et plus endiablées que jamais. S’empoigner sans jamais se dresser, on n’est pas des marmottons quand même, puis rouler, remonter, se poursuivre en faisant le gros dos, avancer, reculer, le tout entrecoupé de longs moments pour humer, se gratter et gratter le sol.
20h47, deux boules de poils arrivent en trombe dans les feuilles et se frottent les derrières l’un contre l’autre, la posture est typique et engendre une drôle de nouvelle bête… Courage humant l’air devant la caméra à très exactement l’attitude que le taxidermiste a donné à Tasselle, ma blairelle empaillée qui trône près de moi au moment où je mets ces notes au net (je me demande quelle tête feraient les blaireaux s’ils étaient face à elle…). Puis les voici qui se bousculent, courent à petits pas pour se rentrer dedans, pendant qu’un pic épeiche sature l’espace sonore. La scène dure presque jusqu’à 21h18, avec quelques interruptions.
21h51 (et entre-temps, que se passe-t-il ? Il faut que je refasse un affût). Les voici qui jouent à cache-cache, à présent, ou bien à « attrape-moi si tu peux »… Quand la mère n’est pas là il devient vraiment difficile de les différencier des adultes, et ces jeux de brutes qui les occupent leur seraient d’ores et déjà bien utiles si d’aventure quelque fox terrier venait traîner son museau par ici (c’est ma hantise depuis que le propriétaire de la plus proche maison en a adopté un). Ils semblent avoir encore gagné en vivacité, en rapidité et en fluidité dans les mouvements, leurs jeux sont une danse.
23h22, plongée dans le terrier, grand calme.
2h50, passage de Cheg ?
2h53, passage furtif d’un des jeunes qui regagne le terrier.
7h11, retour de Vara (il est bien tard).
14h09, Vara en plein soleil émerge puis quitte le terrier. Dernière image.



