Le terrier aux 13 gueules

Une gueule secondaire occupée par une renarde.
Plantons d’abord le décor et revenons un peu en arrière (ces éléments ayant été en grande partie racontés dans La Vigie du Villard, mais de façon dispersée).
Il y a, non loin de ma maison, dans la pente raide et glissante d’un petit bois de vieux châtaigniers et d’épicéas décharnés avec aussi quelques chênes et des hêtres , un terrier de blaireaux que j’ai repéré depuis plusieurs années. Avec ses allées ratissées, ses gouttières lissées par les passages, ses nombreuses entrées qu’on appelle des « gueules » et ses terrassements, il est difficile de passer à côté du terrier sans le remarquer, même si les blaireaux ont choisi comme toujours un coin de forêt aussi peu fréquenté que possible. Ils parviennent en général si bien à camoufler l’ampleur de leurs aménagements que leur découverte donne au promeneur l’impression d’être tombé sur quelque cité cachée de l’Amazonie précolombienne…
Ces tanières (le mot est dérivé de l’ancien français taissonière, de « taisson », le blaireau) m’ont toujours attiré, d’abord parce qu’elles cachent plus qu’elles ne montrent et donnent naturellement envie d’en voir et d’en savoir plus. Qui, au juste, les occupe ? Renard ou blaireau ? (Il y a quelque temps, ayant repéré un terrier secondaire où je pensais avoir vu clairement la trace d’un blaireau – c’était à une époque où j’en savais bien moins que maintenant – j’ai eu la surprise de voir en sortir une renarde…) Et puis, s’il est évident que ce sont des blaireaux, combien sont-ils à vivre ici ? (Un vaste terrier ne signifie pas nécessairement qu’ils sont nombreux…)
Il m’est arrivé autrefois d’aller m’embusquer devant l’un de ces terriers mystérieux que les blaireaux avaient creusé au-dessus de la maison de mes parents, dans l’avant-pays savoyard, mais je ne les avais pas vus : ils m’avaient senti venir, bien sûr, et je n’avais pas à l’époque de piège photographique. Depuis mon installation dans cette Vallée des Huiles devenue mon point d’ancrage en Savoie, il y a dix-huit ans, je suis allé pareillement me cacher certains soirs près de l’entrée principale, mais je n’ai pas pris assez de précautions pour masquer mon odeur et, là encore, je n’ai rien vu. Le temps a passé. (Si j’avais su ! Quand je pense à la somme de renseignements que j’aurais pu collecter si je m’étais tout de suite attelé à cette tâche, la colère me vient contre ma négligence !… Comment ai-je pu ignorer les blaireaux ?)
Savoir que nous ne sommes pas seuls au monde, que d’autres formes de vie habitent près de nos maisons et partagent à notre insu le même territoire, m’a toujours rasséréné. Rencontrer une salamandre ou une couleuvre à collier, écouter le chant d’un rossignol caché dans les joncs du marais, observer un pic noir en plein tambourinage ou une épeire dans les rosiers, cela fait ma semaine ! Mais je crois qu’il y a tout de même un lien de proximité particulier avec les mammifères. Sans parler de ceux, quasi mythiques, comme le lynx ou le loup, ou d’autres aussi impressionnants que les grands cerfs, les chamois quand ils descendent un peu en hiver, l’aigle royal quand il vient dévorer sa proie dans les champs alentour, je ressens une tendresse particulière pour les plus communs d’entre eux : les sangliers, nos commensaux si maltraités, les chevreuils, d’une élégance stupéfiante et qui ont la bonté de se laisser facilement approcher, mais aussi les plus furtifs, renards, écureuils, lérots, martres, belettes…
Par rapport à eux tous, le blaireau offre au naturaliste un condensé d’avantages pratiques évidents. D’abord, il est impossible de ne pas repérer ce très gros mustélidé au masque rayé qui ne va pas bondir ni s’enfuir ni plonger avec la célérité de la belette ou de la loutre, qui laisse partout des traces bien repérables, et que ses habitudes routinières rendent en fait très observable – pour peu qu’on veuille vraiment le voir, qu’on fasse preuve d’un peu de méthode et de patience, ou qu’on s’équipe d’une caméra (ce que je n’ai fait que récemment). Il est l’un des spectacles naturalistes les plus fascinants et les plus accessibles qui s’offrent à nous.
Le blaireau, donc, je l’ai d’abord croisé, comme tout le monde, certains soirs, le long des routes – je me souviens surtout d’une fois où, remontant la départementale qui mène à mon hameau, j’ai eu la joie de surprendre toute une famille, dans mon souvenir peut-être trompeur quatre ou cinq blaireautins en file indienne avec un adulte devant et un adulte derrière, comme une colonie de vacances…
Sur cette même route, j’ai aussi croisé trop souvent son cadavre, puisque l’écrasement (30000 morts annuelles estimées) est, avec la chasse (25000 morts estimées dont 12000 par déterrage), une des principales causes de mortalité de l’espèce (« sa présence sur le bord des routes cause des accidents de circulation », écrit L’action agricole de Picardie pour justifier la « régulation » de l’espèce par la chasse, et il est dans le même ordre d’idées accusé d’être un potentiel « réservoir pour la tuberculose bovine » puisque, de fait, les bovins peuvent la lui transmettre – raison supplémentaire en vérité pour ne surtout pas le tuer afin d’éviter de disperser les populations, j’y reviendrai plus loin).
Je me souviens aussi de ces hivers où il venait juste devant la maison croquer les dernières pommes tombées de l’automne : je l’observais alors depuis la fenêtre de la salle de bain, éclairé par la lumière du réverbère, avec quelle fébrilité !
Ce n’est pourtant qu’à l’automne dernier que j’ai franchi le pas. Après avoir examiné de plus près les lieux où mes chiens obstinément me ramenaient sans que je les laisse approcher du terrier, j’ai fait l’inventaire des entrées, compté treize gueules dont trois ou quatre semblaient utilisées, puis je me suis procuré le petit piège photographique recommandé par la LPO, sans flash, invisible, que je suis allé placer près de ce qui me semblait être l’entrée principale.
Les premières images m’ont fait passer de la curiosité à l’avidité. C’est une chose de savoir qu’il y a des blaireaux qui habitent le voisinage, c’en est une autre de les voir ainsi, à leur insu, dans leur intimité, sans personne pour venir scénariser leur vie ainsi que les documentaristes ont trop tendance à le faire, et de les découvrir bientôt en tant qu’individus (je l’avais fait avec les chevreuils, mais le suivi des blaireaux est à la fois plus facile, grâce au point fixe du terrier, et plus difficile parce que les traits distinctifs sont rares).
J’ai d’abord fait connaissance avec celui que j’ai appelé Cheg, un gros mâle au pelage sombre qui se grattait nonchalamment dans un lit de feuilles mortes, humant l’air encore doux de l’automne allongé sur le dos. Comme il n’y a presque pas de dimorphisme sexuel, il n’a pas été si facile de déterminer que c’était bien un mâle, mais j’y suis arrivé en multipliant les zooms indiscrets !
Je suis tombé sous le charme de ce petit ours des bois (Linné l’avait d’abord classé parmi les ursidés), avec ses grandes griffes, son allure de grasse marmotte, son masque de forban, ses petits yeux vifs et myopes, la perfection de sa truffe si efficace pour fouiller la terre et les feuilles.
Assez vite est arrivée Vara, la femelle, un tout petit peu plus petite et plus claire, et je les ai vus se livrer à de longues séances d’épouillage mutuel – car cet animal qu’on considère paraît-il comme un « puant » est un obsédé de l’hygiène, et les parasites qui le tourmentent comme ils tourmentent tous les animaux sauvages ont au moins le mérite de consolider les liens sociaux.
Je les ai vus ratisser obsessionnellement le sol pour enfouir des quantités phénoménales de feuilles dans leur terrier.
Je les ai vus travailler à deux, alors que j’avais lu qu’ils n’avaient pas d’activités communes en dehors de l’accouplement et de l’épouillage.
Je me souviens de ma joie lorsque j’ai vu apparaître sur les images un troisième lascar que j’ai supposé être un jeune des années précédentes devenu adulte, mais qui n’était peut-être qu’un visiteur de passage – car ils se rendent visite d’un territoire à l’autre.
J’ai constaté avec tristesse que Cheg, le mâle, passait de plus en plus de temps à se gratter, à se frotter au sol, aux troncs, qu’il avait même des morceaux de poils qui partaient – ce qui facilitait l’identification, d’ailleurs.
J’ai lu tout ce qu’on peut lire en français, dans des livres tous épuisés depuis des années : la seule monographie écrite en français, Le blaireau d’Eurasie d’Emmanuel Do Linh San, jamais rééditée, les pages que Robert Hainard lui consacre dans Mammifères sauvages d’Europe, introuvable lui aussi (c’est dire le désintérêt pour l’animal en France : à en juger par l’offre éditoriale qui le cantonne, et encore, au rayon jeunesse, le blaireau n’est pas un sujet sérieux).
J’ai lu le cruel roman jeunesse La rencontre (Incident at Hawk’s Hill) de l’auteur américain Allan W. Eckert, qui raconte (en s’inspirant sans doute d’un récit d’Ernest Seton, mais il ne le dit pas) le lien noué entre un petit garçon sans doute autiste et une blairelle de l’espèce américaine Taxidea taxus (plus petite et bien plus solitaire que Meles meles) : cette « histoire vraie » qui, comme souvent, aurait gagné à n’être pas romancée, m’a touché.
J’ai lu les rapports disponibles en ligne, consulté avec effarement certains sites qui présentent Meles meles comme un « dangereux prédateur » qu’il est indispensable de « réguler », sans compter quelques récits d’attaques sur des chats, des brebis ou des éléphants qui relevaient clairement de la psychiatrie.
J’ai écouté et visionné les rares podcasts et émissions consacrées à la bête, rejoint une association d’étude et de protection – mais tout cela n’a fait somme toute qu’éclairer un peu mieux le mystère que je découvrais nuit après nuit grâce aux images du piège photographique et aux affûts.
J’ai appris que les blaireaux pouvaient vivre seuls, en couple, en familles restreintes, en familles élargies : construire un terrier demande une telle énergie qu’il vaut mieux mutualiser, même quand on a un tempérament prétendument solitaire, et les terriers sont un précieux patrimoine qu’on se transmet de générations en générations – pour peu qu’aucun humain dérangé (par leur présence, et dérangé tout court dans son rapport à la nature…) n’appelle le louvetier pour les faire dégager.
Pendant plusieurs mois, je suis allé discrètement relever le piège une fois par semaine. J’ai pu constater récemment que le passage de bipèdes inconnus près de l’entrée principale avait été suivi d’une longue séance de repérage olfactif puis d’une absence d’activité sur le site pendant au moins une nuit.
À deux reprises, les blaireaux sont venus renifler la caméra que j’avais placée près du sol : cela, par contre, n’a pas semblé les perturber, mais j’ai su qu’ils connaissaient désormais mon odeur – autant dire qu’ils me connaissaient, puisque l’odorat est le sens qui leur permet principalement de percevoir leur monde, comme la vue est notre sens privilégié d’anciens primates frugivores. Ainsi, nous nous connaissions à distance, sans jamais nous être croisés pour de bon. C’était « l’amour de loin »…
En vrai concierge je notais leurs heures de sortie et d’entrée, le détail de leurs va-et-vient.
J’observais leur façon de marquer certains troncs en frottant les glandes de leurs pattes antérieures et postérieures, ou en usant de leurs glandes anales pour se marquer les uns les autres et constituer cette « odeur de groupe » qu’en revanche, je ne pouvais pas sentir.
Un jour, c’est-à-dire en langage humain, une nuit, j’ai vu le premier accouplement entre Cheg et Vara – le troisième larron, resté sans nom, s’est éclipsé discrètement. La chose a bien commencé, par une séance d’épouillage, mais s’est mal terminée, car le mâle qui tenait vigoureusement la femelle par le cou, plaquée au sol, s’est mis à la secouer si brutalement qu’elle s’est arrachée à son étreinte et s’est enfuie dans le terrier. La peau des blaireaux est coriace, mais il y a manifestement des limites à ne pas franchir : je revois Cheg la poursuivre et se heurter à Vara furibarde, qui l’a invectivé d’un cliquetis d’insultes probablement bien senties avant de le planter là, penaud et terreux, à la porte du terrier, le consentement c’est pas pour les chiens ! L’accouplement suivant a été bien différent : c’est peut-être de ma part pur anthropomorphisme, mais il m’a été difficile de ne pas interpréter la façon qu’avait la femelle de se retourner avec douceur vers le mâle comme une marque d’une tendresse qui doit faire partie de notre fond commun.
Je me suis demandé s’il y aurait des petits au printemps : c’est loin d’être systématique car si les blaireaux s’accouplent toutes l’année, les naissances ne sont pas très fréquentes chez cette expèce peu prolifique.
En mars, je les ai surpris quelquefois en goguette vers le torrent du Gelon et soupçonné de faire bombance de grenouilles dans la gouille du Villard, car même s’il ne s’en nourrit que ponctuellement, le blaireau raffole des grenouilles presque autant que des lombrics. J’ai constaté en revanche que, contrairement au campagnol, le mulot sylvestre qui parcourt sans vergogne les galeries de la blaireautière n’est pas une proie pour lui : trop vif, trop rapide sans doute (j’ai passé des heures à le regarder faire des cabrioles dans le champ du piège photographique, celui-là !).
Parfois un chevreuil m’offrait un gros plan sur ses fesses – il y avait la Brune et son petit, la Grise et sa petite, puis un brocard est arrivé…
Très régulièrement une renarde à la gueule un peu tordue venait inspecter les lieux, sans que je puisse déterminer si elle y habitait – j’ai découvert tout récemment qu’elle occupe un terrier secondaire creusé à cinquante mètres de là. Un jour, la renarde s’est arrêtée juste devant la caméra, et j’ai vu que son œil gauche était rouge, infecté, pitoyable ; puis quelques semaines plus tard j’ai constaté que l’œil était guéri. J’ai commencé à me faire du souci pour eux tous, toute ma vision du lieu en a été changée.
Et puis, plus rien. Rien que des passages furtifs, mais plus aucune scène. J’ai déplacé la caméra à plusieurs reprises sans résultat. Nous étions en avril, je me suis demandé s’ils avaient déménagé, si le trio s’était dispersé, ou bien si la femelle restait à l’intérieur avec d’éventuels blaireautins.
Sur les dernières images de mars, on voyait Cheg qui, à reculons comme le font toujours les blaireaux, rentrait des brassées supplémentaires de feuilles dans la gueule du bas qu’il semblait aménager avec un soin particulier, puis Vara qui sortait de la tanière et semblait avoir peut-être le ventre un peu plus rond (mais porter des blaireautins ne fait pas grossir, et le blaireau naturellement rondouillard n’est pas une chèvre !).
Comme la seule façon de bien filmer cette entrée masquée de tous côtés est d’attacher la caméra à une branche tombée au sol où je ne peux pas mettre de cadenas et d’où n’importe quel passant éventuel peut facilement l’ôter, j’ai préféré la placer dans des endroits plus sûrs, d’où je n’ai plus vu que les passages de plus en plus furtifs du mâle, puis plus rien d’autre que les va-et-vient des mulots.
Les blaireaux me manquent. Les lectures et les films ne me suffisent pas : « mes » blaireaux me manquent. Le soir du 3 mai, n’y tenant plus, je prends mes jumelles, la caméra thermique et le sens du vent, puis je vais me cacher en bas du terrier, derrière une souche que j’ai repérée…


