Journal d’un méliphile, mai 2025

 

Premier contact (en affût)

 

 

De mystérieux organismes, et peu connus, vivent à quelques pas de l’endroit où vous êtes assis. La splendeur vous attend.

Edward O. Wilson, Biophilie

 

S’ils nous sentent, nous le voyons vite, les blaireaux pointent le nez vers le haut et le bougent verticalement, un peu comme s’ils disaient oui. Ils nous repèrent avant de montrer le bout de leur nez. Ils restent alors invisibles.

François Dunant, Les blaireaux dans le canton de Genève 

 

Si tout joue en votre faveur, vous allez assister à un spectacle qui fera pour vous du blaireau une des bêtes les plus attachantes qui soient.

Henri Blaser, Les renards et les blaireaux

 

La forêt au soir tombant est un terrier vert sombre en lequel on s’enfouit, où l’on fuit l’air jaune du jour et des grands champs au profit du lent crépuscule tamisé. Je me tapis entre deux souches, le dos calé contre l’écorce rugueuse d’un épicéa, assez loin en contrebas de l’entrée du terrier que le cône de déblais me masque. Pas un souffle de vent. Pas un crissement de feuille. Moi-même je respire à peine et puis, je ferme les yeux, pas l’idéal pour surveiller mais ça brûle, tout brûle… tant besoin de pénombre et de ce silence peuplé d’appels.

La grive musicienne chante encore.

La sittelle lance ses salves de stridulations détraquées.

Le pic épeiche tambourine – je distingue sa silhouette sur l’arbre d’à côté.

Au-delà retentissent les éclats humains, ronflements de débroussailleuses, clameurs ponctuelles, moteurs de voitures, de motos, d’avions, et puis les clarines des vaches qui entendues d’ici semblent un vacarme.

Je commence à entendre du point de vue du blaireau, du blaireau à la fine oreille tapi dans son trou mais qui se rapproche de l’ouverture pour savoir si c’est bientôt le moment d’en sortir.

Puis tout se perd dans le flou de l’attente, avec les yeux qui brûlent, la gorge qui râcle (ne pas tousser), le nez qui coule (ne pas renifler). Les moustiques et les pensées parasites vrombissent insidieusement. L’ennui s’immisce, la distraction, la paresse, le délitement et le flou de plus en plus flou… Franchement, qu’est-ce que je fiche ici à cette heure ?

J’ai beau savoir, je suis surpris, et même, stupéfait, vraiment stupéfait qu’une si petite chose, un si petit détail – l’apparition d’un tout petit museau tout fin, tout blanc avec deux bandes noires, dans le paysage vert sombre de la pessière – puisse si radicalement bouleverser toute la tonalité du moment, l’organisation de l’espace, l’ordre des choses, le sens de ma vie, faisant passer sans transition du flou au net, de l’inattention molle à l’attention la plus tendue, tout mon être aussitôt rassemblé dans mon regard que je garde braqué, donc, sur ce museau mobile qui semble bien plus petit que sur les images du piège photographique, sans doute parce que je le vois de loin et que les arbres sont hauts.

Le blaireau apparaît, bouleversant de fragilité, comme un nouveau-né intimidé par l’ampleur du monde – l’émergence du terrier ne fait-elle pas de lui chaque jour un nouveau-né ? Il hume avec méfiance de son museau retroussé, avant peut-être de risquer une vraie sortie : ce sera comme cela chaque soir, tous les naturalistes qui ont été à l’affût au blaireau racontent la même chose avec quelques variantes.

Vite le museau disparaît. Mais je l’ai vu. Premier contact, un avant, un après, cette fois c’est fait.

Bien sûr je suis soulagé car cela signifie qu’ils sont bien là. Lequel des trois ai-je vu, d’ailleurs ? Impossible de le dire. Je ne me suis pas trompé sur la gueule à surveiller – non la gueule principale située sur l’esplanade au-dessus, mais cette gueule invisible depuis le haut et masquée par le cône de déblais. La caméra, braquée dans cette direction depuis le seul tronc qui permette l’utilisation du cadenas (sur lequel j’oublie la clé une fois sur deux), n’a rien filmé : il fallait être là pour voir. C’est à croire d’ailleurs que les blaireaux s’ingénient ces temps-ci à rester hors du champ…

Soudain, le revoilà, son masque bicolore en ligne de mire, et tout le reste s’obscurcit. Forêt noire. Plus de bruits humains. Plus de clarines. Plus d’oiseaux, même les grives, les merles et le pic épeiche se sont tus. Je ne prends pas les jumelles, je veux le voir sans filtre, sans aide, sans amélioration, le contraste du noir et du blanc le rend bien repérable même dans la pénombre pour ses congénères comme pour moi, il est fait pour cela.

Il s’avance, secoue la tête de gauche à droite (désapprobation ?), relève le museau comme pour acquiescer cette fois  (« tu as le droit d’être là ») ? Puis il disparaît comme il est apparu : par enchantement.

Tout le paysage reste comme reconfiguré et pacifié par cette apparition dont l’image persiste sur ma rétine, retendant le tambour de mon cœur, jusqu’à me faire complètement oublier les désagréments de l’allergie, les yeux qui piquent, le nez qui coule et les moustiques qui se réjouissent sans vergogne de ma présence.

Je reste tapi. La nuit tombe. Je me reporte sur les images de la caméra thermique qui compose avec les arbres des paysages psychédéliques.

Vers dix heures enfin je décampe, remonte la pente le plus rapidement et silencieusement possible, mû par une intuition, et là, dans le noir épais et l’éclat du viseur, je vois apparaître les deux petites taches blanches des silhouettes espérées.

Je me tapis de nouveau devant les fantômes. Fondu au noir. Je n’ai pourtant encore rien vu…

 

03/05/25

 

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