Les blaireautins

À présent que je sais que le terrier n’est pas abandonné et que la gueule située en bas de l’esplanade et en haut du ravin, la plus difficile à surveiller, est celle d’où sortent les blaireaux, j’ai placé le piège photographique dans un nouvel emplacement devant l’entrée, à la base d’un maigre épicéa, d’où je suis sûr de les voir de très près.
Lorsqu’enfin je retourne relever le piège, je m’attends au meilleur. Je ne suis pas déçu. L’écran que je consulte en hâte avant de repartir m’indique une centaine de vidéos, et je vois sur les icônes un blaireau, deux blaireaux, dans toutes les positions habituelles. Sitôt rentré j’allume l’ordinateur et commence à visionner le tout.
Deux blaireaux sont installés sur la terrasse du terrier, qui prennent l’air, hument le vent du soir, comme des blaireaux. Je me dis qu’ils ont dû muer car je ne reconnais ni Cheg, ni Vara. Serait-ce le troisième individu avec un-e autre inconnu-e ? La réponse me vient lorsque Vara (facile à reconnaître à ses mamelles bien apparentes) surgit à son tour, et que je constate qu’elle est bien plus grande que les autres.
Les blaireautins ! Dans le secret de la tanière il y a bien eu des naissances, ce qui explique l’extrême discrétion des dernières semaines, et maintenant les blaireautins sont sortis ! Dans la minute qui suit, tout mon entourage, tous mes contacts, toute la vallée, la montagne et la plaine sont au courant – je me retiens de demander le congé paternité… Ainsi, je ne m’étais pas trompé lorsque j’avais cru remarquer que Vara était gravide ! Un examen attentif des images du 1er mars me permet de repérer après coup les mamelles de Vara bien apparentes, alors que je ne les vois pas sur les images du 20 février : les petits sont donc nés vers la fin février et sont âgés d’environ dix semaines.
Ce n’est pas là le résultat des accouplements observés cet hiver, puisque les blairelles retardent parfois pendant plusieurs mois l’implantation de l’embryon – ce détail longtemps ignoré des naturalistes fait s’interroger Robert Hainard, qui cite le cas « d’une femelle ayant mis bas après plus d’une année de captivité solitaire »… Il n’est pas certain que Cheg soit le père, ou en tout cas le père des deux blaireautins, car ce stratagème permet justement aux femelles d’accueillir comme géniteurs potentiels tout blaireau de passage, ce qui évite la consanguinité chez cet animal casanier (ces visites ponctuelles peuvent surprendre l’observateur, qui peut voir la population du terrier qu’il surveille doubler en une nuit).
Toujours est-il que c’est un événement. Dans un petit terrier comme le mien, le nôtre, je ne sais plus comment le désigner depuis que j’y passe tout mon temps libre, il n’y a pas de naissances chaque année. Les études parlent d’une année sur trois, et les blaireaux (on ne le répètera jamais assez) sont peu prolifiques. Avec deux blaireautins, nous sommes dans la moyenne basse. Il est possible que certains soient morts dans le terrier, et ces deux-là n’ont que 50 à 60% de chances de parvenir à leur deuxième année.
Ma confusion initiale montre par ailleurs à quel point un blaireautin est un blaireau miniature : ce sont les mêmes ! Tout au plus peut-on remarquer un poil qui semble plus soyeux, duveteux, Robert Hainard dit qu’il est « visqueux » mais je n’ai pas touché. Je comprends tout de même pourquoi le museau aperçu l’autre soir m’avait semblé petit.
L’arrivée des blaireautins me fait passer de l’avidité à l’obsession. Je regarde en boucle ces images, j’en rêve la nuit, je pense à eux le jour, je les surveille le soir aux jumelles, pulsion scopique, passion blaireautique, je ne parle que de blaireaux, je suis capable de détourner le cours de n’importe quelle conversation pour aboutir à eux – et lorsque j’ouvre la porte du mon garage au matin pour partir au travail, je hume l’air en retroussant le museau et j’hésite, j’hésite…
04/05/25


