Journal d’un méliphile, mai 2025

 

Journée mondiale du Blaireau

 

Les Chauves-souris soutiennent les Blaireaux, dont les terriers peuvent leur offrir le gîte !


Aujourd’hui, pour la « journée mondiale du blaireau » lancée par l’ASPAS, je m’invite en tant qu’intervenant extérieur à mes propres cours au collège. J’annonce le sujet de l’intervention à mes classes (ce qui ne surprend personne, les élèves me connaissent et savent aussi que les « intérêts spécifiques » envahissants font partie des marqueurs de l’autisme), puis je vais me chercher dans le couloir et reviens avec mon polo noir ASPAS, mon badge de l’association « Blaireaux & sauvages » et un badge « visiteur »
.

Trois heures durant, ce matin-là, auprès de trois classes différentes, je vais parler du blaireau en montrant les images que j’ai filmées. Je suis comme un ivrogne à qui on aurait confié les clés de la cave (mais c’est sans risques, sans migraines). Je ferais bien cela tous les jours.

Les premières réactions des élèves sont touchantes. Ils sont touchés, justement, par la beauté de ces animaux pas moins plaisants que des marmottes, bien moins belliqueux qu’elles ne le sont d’ailleurs, et qui cohabitent pacifiquement dans les galeries qu’ils ont creusées avec ces autres parias que sont les renards, les chauves-souris, les putois, les lapins, les mulots ou les chats forestiers (plus rarement les enfants et les naturalistes atypiques – je parle aussi des expériences de Charles Foster tentant de vivre un temps, avec son corps d’humain, la vie d’un blaireau, d’une loutre…).

Visiblement, la société adulte n’a pas eu le temps de leur inculquer la doxa délétère selon laquelle le Blaireau, confondu sans doute avec l’honorable Putois, sent affreusement mauvais et qu’il est dangereux (il est vrai qu’il a le toupet d’essayer de se défendre quand on l’accule dans son terrier). Ils n’imaginent pas que mon mustélidé puisse être qualifié de « terrible prédateur », ainsi que je l’ai lu sur le site d’un syndicat agricole bien connu (même du point de vue des lombrics, sur lesquels ils opèrent un prélèvement qui reste dérisoire, cette assertion que je ne mentionne pas est mensongère). Les connotations négatives que font spontanément les adultes pour qui son nom est une insulte (et que je ne mentionne pas davantage) ne sont pas non plus arrivées jusqu’à eux. Bref, ils sont vierges de préjugés, et mûrs pour un exposé naturaliste aussi factuel que possible.

Après avoir décrit l’animal, taille, poids, pelage, etc., je détaille son organisation sociale complexe, la construction du terrier, le régime alimentaire, puis j’évoque sans hésiter l’ovo-implantation différée des femelles et les visites ponctuelles des mâles en balade qui permettent d’éviter la consanguinité. Je fais la liste des rôles que joue ce grand terrassier au sein des systèmes agro-forestiers et qui incluent, fort précieux pour nous, une participation à la régulation des campagnols, mais je n’insiste pas car je n’aime pas qu’on subordonne l’intérêt qu’on a pour les animaux aux bienfaits qu’ils sont censés nous apporter (le vivant est un tissu en lequel toute déchirure est susceptible de porter préjudice à l’ensemble).

Je n’oublie pas de parler de l’affût en ligne de ce soir, proposée par l’association Blaireau & sauvage, puis je précise qu’ils sont intégralement protégés en Belgique, en Italie, en Espagne, au Portugal, mais chassés en France, en Suisse, en Allemagne. Je raconte que les Anglais qui ont la chance d’en avoir chez eux les nourrissent et les choient. Une ombre me vient lorsque je songe à la moue dégoûtée de tel quidam bien français à qui je confiais tantôt mon intérêt pour les blaireaux…

Des questions fusent, des témoignages aussi, y compris des adultes présentes pour accompagner les élèves à besoins spécifiques (mon élève autiste-naturaliste est aux anges, bien sûr). Et puis celle-ci, inévitable, exprimée avec une perplexité totale :

« Mais pourquoi on les chasse ? On les mange ?
— Non, on ne les mange pas. On les donne aux chiens.
— Hein ?
— Traditionnellement, cette pratique de la vénerie sous terre, du déterrage, servait à entraîner les chiens, à les rendre plus agressifs. On accule les blaireaux au fond des galeries avec de petits chiens dressés pour cela, puis on défonce le terrier, on attrape l’animal avec des pinces, on l’assomme ou on le tue, et les chiens se chargent du reste… Dans certaines régions, les chasseurs bénéficient, en plus de la période de chasse, d’une période complémentaire de déterrage à partir d’aujourd’hui 15 mai, si bien que les blaireautins peuvent se retrouver orphelins. Ils sont, à cet âge, encore totalement dépendants, et donc condamnés.
— Mais pourquoi ? C’est ignoble !
— Les chasseurs disent qu’il faut « réguler les populations ».
— Mais vous avez dit qu’ils ne se reproduisaient pas beaucoup ?
— Non, en effet. C’est une espèce très peu prolifique et qui, d’ailleurs, s’auto-régule naturellement, comme à peu près toutes les espèces qui n’ont pas attendu l’Homme pour savoir ce qu’elles ont à faire… D’après les quelques études un peu sérieuses dont on dispose, les populations en France sont stables, avec des densités très différentes suivant les régions. Ici, chez nous, la vénerie est à ma connaissance peu ou pas pratiquée, les blaireaux sont donc en légère augmentation mais restent fort discrets. Ailleurs, certains agriculteurs disent que le blaireau occasionne des dégâts. C’est vrai qu’il peut se nourrir de maïs et devenir gênant dans des zones où les sols ont été si bien abîmés qu’il n’y a plus rien à manger, mais les dégâts restent peu nombreux et localisés (quelques dizaines de déclarations pour des milliers de blaireaux tués). J’ai entendu dire que certains experts des fédérations de chasse avaient tendance à faire porter sur le blaireau des faits commis par les sangliers afin d’éviter d’avoir à payer des indemnités aux agriculteurs. Il faudrait enquêter, car ce serait une avancée intéressante si les agriculteurs pouvaient être indemnisés dans les deux cas. Dans certains cas très précis, les terriers peuvent endommager les talus des infrastructures ferroviaires, auquel cas une intervention peut être nécessaire – par exemple en créant un terrier artificiel pour déplacer les blaireaux. Mais le blaireau a été sorti de la liste des « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts » (qu’on appelait autrefois les « nuisibles ») et la « période complémentaire » a été abandonnée dans beaucoup de départements (notamment en Savoie et en Isère).
— Ça ne dit toujours pas pourquoi on les chasse…
— Il reste la lutte contre la tuberculose bovine, qui a justifié l’élimination de milliers de blaireaux en Angleterre pendant de longues années, mais les Anglais ont compris qu’une telle pratique était contre-productive, comme souvent. C’est la même chose pour le rat en ville, entre autres exemples : les études montrent que réduire le nombre d’individus accroît les risques de dispersion de ceux qui sont éventuellement malades. Mieux vaut des populations bien établies et stables. »

Au bout du compte ne reste guère pour justifier la vénerie sous terre que bien des chasseurs considèrent eux aussi avec dégoût, que la perpétuation de la cruauté, la volonté d’affirmer la domination humaine sur tous les autres animaux, un attachement réactionnaire pour de mauvaises traditions ainsi qu’une méconnaissance volontaire et fièrement entretenue de tout ce que les études scientifiques nous permettent d’apprendre — mais cela, je ne le dis pas, c’est inutile.

 

Aujourd’hui 15 mai 2025, quelques centaines de chasseurs défilent dans les rues de Limoges pour soutenir le déterrage, pendant que des défenseurs du vivant manifestent de leur côté. Le dialogue entre eux, entre nous, reste impossible. À l’idée des milliers de blaireaux (on parle de 12000, selon les chasseurs quelques dizaines…) qui, cette année encore, vont être acculés au fond des galeries, arrachés avec des pinces métalliques, achevés à coups de crosse, de bottes ou de pelle, me donne envie de vomir.

Un journaliste militant s’est infiltré dans la manif, et interviewe les chasseurs (tout au moins ceux qui veulent bien parler, ceux qui ne l’insultent pas). « Moi je suis même pour le retour du gazage des blaireaux, ils souffriront pas plus, ni moins, et c’est beaucoup plus efficace pour réguler… » dit l’un. « Moi, [tuer les blaireaux] contribue à mon épanouissement et à mon bonheur : depuis que je me suis mis à ça, il n’y a pas un jour où je ne pense pas aux blaireaux !… » renchérit l’autre sans rire. « C’est pas plus violent qu’une personne qui se fait attaquer dans la rue par… – Oui, mais ça, c’est illégal ! – Euh, oui… »

Le préfet de la Haute-Vienne a cédé aux revendications des chasseurs.

La réaction des élèves cependant rassure un peu. Un autre monde est possible, qui est peut-être devant nous, même si pour l’heure c’est encore une toute petite minorité de gens armés et très bien organisés qui imposent ses lois. Gageons que dans quelques années, ces pratiques sembleront aussi exotiques que les tortures médiévales. Comme les cachalots aujourd’hui (c’est François Sarano qui le raconte dans Le retour de Moby Dick), les blaireaux, quelle chance, auront oublié le mal qu’on leur fait et ne se cacheront même plus au passage des bipèdes…

15/05/25

 

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