Journal d’un méliphile, novembre 2025

Des mains pour ratisser

 

 

11 novembre 25

Les jours secs et clairs succèdent aux jours secs et clairs. Même les nuits restent lumineuses, et l’on traverse sans lampe les prés et les bois éclairés par une demi-lune que l’on croirait pleine. Est-ce pour cela que mes blaireaux, une fois de plus, découchent ou jouent les fugitifs ? Au petit matin du 9 novembre, voici Vara qui rentre après un jour et une nuit d’absence, si fourbue qu’elle se couche devant le terrier et ferme les yeux un moment avant d’y pénétrer. Plus que la fatigue, cette attitude dénote peut-être l’habitude prise de se reposer à la belle étoile, puisque le temps reste si doux et la nourriture si abondante. Les nuits suivantes, elle reprend un rythme plus régulier, avec un départ et un retour précoces (grosso modo, entre 18h30 et 4h). Je n’enregistre qu’un seul passage aux latrines, et aucune preuve de présence de Courage et Prudence – à moins que… n’est-ce pas Prudence, ce blaireau bibendum qui se gratte allongé sur le perron du terrier ? Cette façon de paresser lui ressemble, et son ventre, quoique fort rebondi, ne pend pas tant que ça…

Une fois encore j’ai changé les pièges photographiques de place afin de surveiller d’autres entrées, toujours en vain : les mulots seuls semblent les fréquenter, et les loirs, comme à la maison ma tortue d’Hermann, sont entrés en léthargie hivernale. Un épais tapis de feuilles recouvre la forêt, qui fait un bruit fou quand on marche et prend à merveille la lumière dorée du couchant. Soudain j’aperçois la silhouette orange d’un chasseur posté en lisière. On entend les hurlements des chiens. Un chevreuil passe tout doucement à quelques mètres de moi, comment fait-il pour faire si peu de bruit ? Nos regards se croisent. Il est touchant de constater qu’il sait parfaitement faire la différence entre le bipède qui veut le tuer, en bas, et le bipède qui est inoffensif. Bonne chance, vieux frère…

Je me promène alentour, relève les pièges disposés plus haut dans la vallée. Pour la première fois, l’un d’eux a filmé le passage d’un loup. Je ne me lasse pas de regarder cette haute silhouette trottiner sur le sentier. Les traces fraîches sont nombreuses, la caméra bien positionnée : il me tarde d’en voir davantage…

De retour dans le bois du Villard je cherche d’autres traces de mes blaireaux et trouve l’entrée d’un nouveau terrier sous un arbre déraciné, dans un endroit qui était jusqu’à présent caché par les ronciers mais que la disparition progressive des feuilles a rendu visible. Je ne pense pas qu’il soit habité par un blaireau, mais il faut vérifier. Puis je parviens à l’esplanade que j’avais repérée pour l’exercice du jour, pas trop près du terrier, jonchée de feuilles d’érables et de hêtres plutôt que de châtaigniers (donc, sans bogues), en pente mais pas trop – oui, l’endroit est idéal. Je me mets à quatre pattes et puis, c’est parti, à reculons je forme ma boule et remonte en amassant le plus de feuilles possible contre mon ventre, jusqu’à ne plus pouvoir en prendre…

Le but est double : ramener des feuilles pour l’hibernation de ma tortue, et voir si, en tant qu’humain, je fais mieux ou moins bien que le blaireau.

La réponse au deuxième point est très claire : contrairement à ce que je pensais spontanément, mes longs bras et mes mains pourvues de doigts me permettent de faire aussi bien. J’ai laissé peu de feuilles tomber et la boule que j’ai formée est tout à fait acceptable. Je pense cependant que je réussirais beaucoup moins bien l’épreuve du creusement à mains nues (« je réussirais », avec « -s » : au conditionnel, pas au futur, je n’ai pas du tout l’intention de m’arracher les ongles pour une expérience dont le résultat est cette fois évident, et si d’aventure je me lance dans le creusement d’un terrier pour tenter d’accueillir plus tard des blaireaux sur mon terrain, à l’instar de Phil Drabble, je ferai venir une tractopelle !).

 

Ce contenu a été publié dans Méliphilie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.