Journal d’un méliphile, novembre 2025

 

La tendresse en partage

 

 

12 novembre 25

Il serait exagéré de dire que je le craignais, mais il est vrai que je m’y attendais. À les voir si proches tous les deux, je m’étais dit (et j’avais écrit) que si j’avais été aussi ignorant de l’histoire familiale du clan du Villard que je l’étais l’an passé en découvrant Cheg et Vara, j’aurais pensé que ces deux-là n’étaient pas frère et sœur mais formaient un couple. L’éventualité d’un accouplement ne pouvait être exclue, même si je n’ai trouvé aucune information sur cette question des relations sexuelles intra-familiales.

J’espérais cependant qu’une telle chose ne se produise pas, tout simplement parce que cela risquait de chambouler tout ce que je pensais savoir. Depuis que les poils arrachés du côté de l’oreille droite de Prudence ont repoussé, je n’ai plus de moyen d’identification tout à fait certain et ne me base plus que sur son attitude et sa corpulence pour la reconnaître : comment exclure la possibilité que cette blairelle ne soit pas une autre que Prudence ? C’est bien ma chance que d’être tombé amoureux d’une espèce pour laquelle non seulement le dimorphisme sexuel est peu marqué mais qui peut s’accoupler toute l’année…

Concernant les accouplements, Emmanuel Do Linh San rappelle qu’il y a « trois pics d’activité sexuelle, d’intensité variable » : le plus important se déroule « de mi-janvier à mi-mars, période à laquelle les femelles matures, âgées de deux ans et plus, connaissent leur période d’ovulation principale », le deuxième « de mars à mai (…) principalement des jeunes femelles qui atteignent leur maturité sexuelle et ovulent pour la première fois », et la dernière période « nettement moins intense (…) de juillet à octobre » pour « les femelles matures ayant perdu leur blastocystes » et les « jeunes femelles présentant une première ovulation tardive », mais également « des blairelles fécondées en début d’année qui connaissent un deuxième œstrus »[5]. Novembre est donc censé être une période calme… Mais peut-être le réchauffement climatique rebat-il toutes les cartes ? De fait, en partant au terrier ce mercredi après-midi vêtu d’un seul tee-shirt, j’ai déclaré à la cantonade que j’allais aux morilles…

J’ai flâné un moment dans les feuilles, débusquant involontairement deux chevreuils qui s’étaient couchés là. J’ai constaté sans surprise que les caméras des terriers périphériques n’avaient enregistré aucune image, que les latrines en revanche avaient été visitées deux fois par les blaireaux et qu’un chevreuil était également venu renifler l’endroit. J’ai repéré un nouveau trou bien rond au pied du toboggan et je me suis demandé s’il s’agissait de futures latrines ou si c’était pour manger. J’ai déplacé une caméra à cet endroit et je suis rentré regarder les images.

J’ai aussitôt repéré les postures d’accouplement, et compris que l’emploi du temps du reste de la journée était compromis. Est-ce que Courage et Prudence se sont bel et bien livrées à des amours incestueuses ? Ou bien s’agit-il de simulacres ? Ou encore, d’autres blaireaux nouveaux venus ?…

Le film dure 22 minutes…

*

18h03, 15°C, Courage émerge devant la gueule 3. Il a tant grossi que je pourrais le prendre pour Vara, s’il ne se tenait un instant bien posé sur son derrière en position de panda, les bourses et le prépuce parfaitement visibles – il semble même qu’on puisse voir l’os pénien, le fameux baculum présent chez la plupart des mammifères et qui facilite peut-être les rapports sexuels chez les espèces polygames (mais cela reste obscur…).

Comment savoir qu’il s’agit bien de Courage, et pas d’un autre mâle venu ou revenu d’ailleurs, comme Cheg ou le troisième larron de l’an passé ? Je ne peux rien savoir de sûr, mais il est évident que ce blaireau mâle est chez lui, parfaitement à son aise, qu’il accomplit sur le même emplacement que d’habitude un rituel souvent rejoué, et le plus probable est qu’il s’agit encore et toujours de Courage (c’est ce que j’aurais dit sans hésiter si je n’avais pas vu des extraits de ce qui va suivre).

Il se gratte, il se peigne, il s’épouille, il fait grande et soigneuse toilette dans la douceur du soir pendant que résonnent les clarines. C’est encore une scène tranquille, d’une touchante proximité. Au bout de quelques minutes le voici qui recommence à ratisser et à rentrer des feuilles, comme chaque fois, puis il s’interrompt pour reprendre sa toilette, passant ainsi d’une activité à l’autre avec une certaine insouciance. Il finit par descendre le toboggan, se hisse sur une racine et disparaît dans le hors-champ de la nuit.

1h54, le voici qui revient faire un tour aux latrines, qu’il se contente de marquer, puis il remonte sur le perron de la gueule 3. Il regarde vers le bas, en direction de Prudence qui le suivait manifestement de peu puisqu’à 2h01 elle s’arrête à son tour aux latrines et urine (un petit filet de liquide brille dans la lumière infrarouge).

2h19, les voici tous deux côte à côte sur le perron. Il n’y a aucune trace de tension. Prudence, comme je l’ai si souvent vu faire, se couche sur le flanc près de l’entrée, et Courage la rejoint, pose sa patte avant gauche sur son cou et commence à la mordiller. Elle ferme les yeux, sans montrer le moindre signe d’inquiétude. Il la rudoie pourtant, assénant plusieurs fois sa grosse patte sur sa tête, puis il l’attrape franchement par l’oreille gauche et la secoue un peu. On n’entend pas le moindre cri, contrairement aux scènes d’accouplements toujours fort bruyantes que j’ai pu filmer l’an passé ou regarder sur Internet. Courage lâche l’oreille de Prudence, qui reste couchée sur le flanc. Il la saisit de nouveau à l’oreille puis par la peau du crâne, avant de grimper sur elle. Fermant les yeux, il entame de frénétiques mouvements du bassin, sans que Prudence ne réagisse.

Y-a-t-il pénétration ? L’indiscrétion de ma caméra ne me permet pas de trancher. J’ai le sentiment qu’il s’agit plutôt d’un jeu pareil à celui auquel Rimski, qui est castré, et Nouchka, qui est stérilisée, s’adonnent couramment, la femelle prenant parfois la position supérieure.

Courage se tient maintenant couchée de tout son long sur Prudence, qu’il tient mollement par l’oreille gauche, et tend la patte avant gauche en étirant les griffes comme un chat qui patoune dans le vide. Dire qu’il éprouve un grand contentement n’est pas prendre un grand risque interprétatif. Quant à Prudence, elle reste étendue et détendue, paupières fermées. Tous deux s’immobilisent, comme endormis. Puis Courage se replace, remonte en pédalant un peu des pattes arrière, ses paupières se rouvrent et il reprend brièvement ses mouvements rapides. L’immobilité qui s’en suit dure un peu plus longtemps, après quoi tous deux s’affaissent mollement dans le tapis de feuilles. Courage se tient accroché avec les pattes avant à l’arrière du dos de Prudence – cette fois, aucun doute, il ne peut y avoir de pénétration !

Ils se séparent, se tournent le dos, fesses contre fesses, pour le marquage anal que je leur ai vus si souvent pratiquer et qu’ils réitèrent à deux reprises. Aucun son n’a été émis. Prudence se recouche sur le flanc, ferme les yeux, patoune dans le vide à son tour, puis Courage revient mordre ses bajoues et reprend une nouvelle fois ses mouvements du bassin. La position de Prudence sur le flanc rend faible la probabilité d’une pénétration. Courage s’agite un peu, prend dans sa gueule grand ouverte la gueule de Prudence, qui joute un instant de son museau – là encore, comme je les ai souvent vus faire pendant leurs jeux. Après deux assauts très modérés, Courage se retourne, les fesses contre le flanc de Prudence, fait un brin de toilette puis se couche à son tour.

Il est 2h25, cette scène n’a donc duré que six minutes. Tous deux restent allongés sur le perron comme deux gros chats qui font la sieste. Ils s’endorment bel et bien et ne bougent plus pendant cinq bonnes minutes, puisque l’image suivante les montre dans la même position à 2h30. Prudence dort, Courage regarde en contrebas. Un bruit de feuilles fait rouvrir les yeux à Prudence : c’est le chevreuil dont une autre de mes caméras a capturé le passage près des latrines ! Prudence, toujours sur le flanc, se rendort, Courage vient se placer contre elle, sur le ventre, la tête posée entre les pattes, et se rendort à son tour.

Ce que je vois là est à la fois touchant et exceptionnel. Il fait anormalement chaud en cette nuit de novembre. Mes deux blaireaux se reposent ainsi comme ils le font, je pense, lorsqu’ils sont à l’intérieur, dans cette intimité du terrier qui me semble dévoilée.

À 2h45 Courage, qui est de loin le plus agité, se retourne pour se gratter, les voici tête bêche – Prudence n’a pas remué d’un poil.

2h58, ils dorment toujours. Un nouveau bruit de feuilles agite Courage, qui va voir ce qui se passe et sans crier gare plonge dans le terrier. Prudence se réveille et plonge à son tour. Il ne l’a pas volontairement alertée (conformément à ce qu’on sait de l’absence de cri d’alarme chez les blaireaux), mais le bruit de sa fuite a tout de même fonctionné comme un signal. L’animal passe. Plus rien ne bouge.

4h18, Courage ressort sur le perron au moment où un autre animal fourrage dans les feuilles – je ne peux pas savoir s’il s’agit d’un congénère. Courage regarde, puis plonge dans le terrier. C’est manifestement le bruit de cette bête qui l’a fait sortir, ce qui laisse supposer qu’il était installé tout près de la sortie (pour avoir un peu d’air ?).

4h56, Courage ressort à nouveau et se livre à la même séance de grattage et de nettoyage qu’au début de la nuit (la grosseur de ses bajoues ébouriffées par le toilettage et l’ampleur de son ventre un instant me font douter, mais il s’agit bien de Courage et non de Vara, les bourses sont visibles). Une minute plus tard, Prudence émerge à son tour, ce qui confirme l’hypothèse selon laquelle ils ont simplement poursuivi leur sieste dans le vestibule du terrier.

Au chant de la hulotte, ils se livrent à un beau duo de grattage synchronisé, qui se transforme en épouillage mutuel. Prudence bâille, tous deux se recouchent l’un contre l’autre, se lèchent, s’épouillent encore.

Ces images mettent en évidence la plus grande taille de Courage : cette nuit faste aura permis en passant de confirmer qu’ils sont bien mâle et femelle.

Elle laisse surtout le méliphile bouleversé devant tant de tendresse partagée, dont j’ai le sentiment de me trouver à leur insu comme dépositaire.

Mon attachement s’en trouve accru.

Je ne pensais pas que cela fût possible.

 

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