Journal d’un méliphile, novembre 2025

 

Badger Pride

 

 

14 novembre 25

Un grand vent tiède souffle sur la vallée comme souvent au printemps, et la douceur s’accroît encore. Je cours avec les chiens en débardeur dans le grand champ…

J’avais changé au premier froid la couette d’été pour celle d’hiver, et j’ai compris soudain hier soir en me couchant pourquoi les blaireaux dorment à l’extérieur du terrier, sortant même de plus en plus tôt et me donnant à voir ce qui d’ordinaire doit se tramer dans le secret des chambres. C’est évident, j’aurais pu y penser plus vite : ils ont rentré la litière d’hiver et ils ont beaucoup trop chaud à l’intérieur, avec ce temps de mai ! Ce n’est pourtant pas une chaleur qui inquiète tant, comme lors de la canicule de juillet, car on sait qu’elle ne durera plus (on annonce une chute importante des températures pour la semaine prochaine) et que, surtout, ses conséquences pour les blaireaux ne sont pas négatives — tout au plus peut-on craindre une prolifération plus importante de parasites.

C’est le temps de l’abondance qui se prolonge. Mes blaireaux ont, somme toute, peu de sujets d’inquiétude. Ils n’ont pas de prédateurs. Les routes de la vallée sont loin du terrier, étroites et peu fréquentées. Il y a bien de temps à autre les coups de feu et les hurlements des chiens de chasse, mais ils ne sont pas visés. Prudence, que je pourrais renommer Insouciance, peut continuer à dormir couchée sur le flanc dans le creux confortable que son corps a creusé, pendant que Courage auprès d’elle s’agite un peu plus en réactivant le déclenchement de la caméra qui me permet de suivre le déroulement de leur sieste…

Un soir de semaine, je me rends à une rencontre de l’Observatoire des Carnivores Alpins avec l’association mère qu’est l’Observatoire des Carnivores Sauvages, pour une communication qui s’avère passionnante sur le chat forestier. On parle du chat, on parle du lynx, puis Laurent montre sur son ordinateur de fascinantes processions animales… Élodie et moi sommes ravis de pouvoir rejoindre le cercle des observateurs, même si nos caméras n’ont pour l’instant enregistré le passage que d’un seul loup. Cela offre la possibilité d’un échange de données et d’expériences. « N’hésite pas à te servir, il y a quantité de vidéos dont, personnellement, je ne ferai rien, et même dont je me fiche un peu ! s’exclame Laurent. Celles de blaireaux, notamment.

— Moi, une fois, j’avais mis une caméra près d’un terrier, renchérit un autre. Des blaireaux, des blaireaux, encore des blaireaux, plus que des blaireaux, ça m’a gonflé ! Mais toi, tu pourrais y voir des choses. »

En fait, ce n’est pas certain, à moins qu’il n’y ait des scènes d’interactions particulières entre blaireaux ou avec d’autres espèces. L’observation ne prend vraiment sons sens qu’avec un groupe qu’on connaît bien et des questions en tête, dans le cadre d’un suivi (ce pourquoi d’ailleurs j’ai renoncé à poursuivre la surveillance du terrier de la Citadelle). J’accueille cependant avec joie cette possibilité de voir ailleurs, de voir plus loin. On me propose de rencontrer d’autres observateurs de blaireaux, un couple vient me voir qui me parle avec enthousiasme des images qu’ils ont collectées. Sur Internet un photographe naturaliste méliphile me dit sa fascination pour « la beauté de l’animal (…), une petite peluche qui doit certainement me rappeler inconsciemment mon enfance », pour « le comportement du groupe », en l’occurrence d’une famille qu’il suit depuis quatre ans, pour « la manière dont ils construisent leur monde, et vivent leur vie… »

Mon espace s’agrandit de ces partages. Hommage à tous les méliphiles !

Parmi tous ces naturalistes de l’O.C.S. et de l’O.C.A. qui connaissent sur le bout des doigts leur sujet et étudient parfois depuis des décennies le lynx, le loup ou le chat forestier, j’ai l’impression d’être un promeneur du dimanche au milieu de grands voyageurs, mais je l’assume sans honte ni peine. Bien sûr que ces grands fauves me fascinent, mais ce n’est pas un hasard si c’est dans le blaireau que je me reconnais…

Voici cependant que la conversation revient aux blaireaux, sans que je n’y sois pour rien. On n’a, dit-on, aucune image d’une prédation d’un lynx sur un blaireau. « C’est sûr que le lynx doit y regarder à deux fois avant de se risquer à déranger un blaireau, s’exclame Laurent.

— C’est qu’il est sacrément coriace, le blaireau, il a la peau dure et des sacrées griffes !

— Et la mâchoire aussi, quelle puissance !

— En plus, il rend service à tout le monde, avec ses terriers ! »

Je me retiens d’évoquer sa crête sagittale qui lui sert de casque et son rôle dans la dispersion des graines ou l’aération des sols… Élodie me regarde, goguenarde, parce que je me suis mis à sourire et que j’ai fermé légèrement les paupières avec un air de profonde satisfaction, comme si c’était moi qu’on était en train de complimenter. D’accord, je ne suis pas un grand voyageur et je ne fais pas tellement parler de moi, mais vous avez vu, je suis coriace, je sais me défendre, des plus costauds que moi ne se risquent pas à l’entrée de mon terrier et puis, je rends service…

 

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