Journal d’un méliphile, novembre 2025

 

Des feuilles pour l’hiver

 

 

18 novembre 25

De fins flocons tourbillonnent dans l’air sombre de la pessière, poudrant peu à peu de blanc les branches, les fougères, bientôt la terre. C’en est fini des siestes sur le perron et des longues escapades, les blaireaux depuis quelques jours respectent des horaires réguliers, rentrent tôt et restent davantage au terrier. Je fais de même, dans la chambre où j’écris ce livre en leur hommage.

Depuis ma rencontre avec eux, mon monde s’est dédoublé, comme si j’avais appris une langue étrangère grâce à laquelle je pourrais appréhender la réalité de deux façons différentes, puisque je peux à tout instant, sans effort et sans même avoir conscience de le faire, adopter en partie leur point de vue sur ce que nous vivons, sur notre espace commun, sur la météo, sur mes jours et leurs nuits – et même sur des questions politiques ou économiques qui relèvent des affaires humaines et dont ils n’ont pas idée mais qui peuvent avoir un impact sur eux. C’est là quelque chose de banal, inhérent à toute relation forte qui vous décentre. L’apiculteur surveille la floraison en pensant à ses abeilles, avec leur regard quelquefois ; le parent qui se rend avec ses enfants dans un lieu inconnu d’abord le considère par rapport aux dangers et attraits qu’il présente pour eux.

Mais depuis que novembre a sonné le premier anniversaire du suivi du terrier, mon monde double s’est encore dédoublé, je l’ai dit, puisqu’en plus du film de la nuit écoulée, je visionne chaque jour les rushes de l’an passé, ce qui est à la fois passionnante et perturbant.

C’est passionnant, car je vois des choses que je ne pouvais pas voir l’an passé (j’ai donc fait des progrès). Je comprends qu’il n’y avait pas trois blaireaux mais bien quatre, comme je l’avais tout de même à un certain moment envisagé : Vara et deux blaireautins de l’année ou des années précédentes, puis Cheg, le mâle, qui ne semblait pas installé tout à fait avec eux. Il est troublant de regarder ces deux grands blaireautins qui ressemblent beaucoup à Courage et Prudence mais qui n’ont pas leurs attitudes, dont je n’ai pas suivi l’histoire, que je ne peux pas distinguer. Ils jouent parfois ensemble, je le vois bien, comme les jeunes qu’ils sont encore. Les lieux sont les mêmes, et pourtant différents puisqu’entre-temps des arbres sont tombés, et puis de jour en jour la météo n’est jamais tout à fait la même.

C’est aussi perturbant, car je sais ce qui risque de se passer. Il y a eu dispersion au moment de la naissance de Courage et Prudence, puisque je n’ai plus jamais revu Cheg ni ces deux inconnus qui resteront sans nom. Où sont-ils allés ? Pourquoi ne sont-ils jamais revenus ? Il serait tout de même surprenant qu’ils soient morts tous les trois. Qu’est-ce qui fait que les blaireaux se dispersent ou pas ? Un photographe belge me dit que dans le terrier qu’il suit depuis quatre ans, il n’y a jamais eu aucune dispersion, que les jeunes des années précédentes et le mâle sont restés, et je sais qu’il en est souvent ainsi… Après tout, peut-être sont-ils partis jusqu’à la Citadelle, ou vers un autre terrier que je ne connais pas.

Mais cela ravive aussi une forme d’inquiétude qui me taraude toujours par rapport à cette suite que, dans le journal, je ne connais évidemment pas, contrairement au livre que j’écris après-coup. Si Vara, comme je l’espère, ou Prudence, comme c’est peu probable, donne naissance à des blaireautins à la fin de l’hiver, est-ce qu’il y aura à nouveau dispersion ? Cette histoire, comme toute histoire, reste prise dans le temps. Ce doit être à cause de cet irrépressible besoin de permanence qui caractérise souvent les autistes, mais j’avoue en être contrarié.

C’est aussi pour cela que j’écris, que j’éprouve la nécessité de le faire. J’ai parfois avancé l’idée que ce type d’amour tout de même assez étrange dont il est question ici, cette relation à distance et sans aucune réciprocité entre un observateur humain et des bêtes sauvages, a quelque chose de plus pur encore que l’amour (d’une autre nature, et qui suppose évidemment un autre degré d’engagement) qu’on noue avec un congénère de notre espèce, ou même avec les animaux domestiques ; disons plus prudemment que cet amour à sens unique à au moins le mérite d’être sans possession, sans lien de dépendance pour eux à mon égard (l’inverse est moins vrai). Un amour tu et non réciproque finit cependant par mourir, ou bien faire mourir celui qui l’éprouve. Il appelle une réponse.

Si j’étais photographe, je ferais leur portrait. Si j’étais biologiste, une étude sur eux. Si j’étais musicien, j’intègrerais tous leurs cliquetis prodigieux dans des compositions ! Je ne sais rien faire d’autre qu’écrire, pour garder traces lorsque ça finira (un jour je ne verrai plus Vara, ni Courage et Prudence, d’autres viendront à leur place), pour leur rendre grâce, pour les faire aimer aussi en clamant au grand jour à quel point ces êtres de la nuit sont admirables, pour agrandir le cercle des méliphiles, tout ce peuple de gens si dissemblables que je m’étonne de découvrir et qui, à l’instar des « audionautes » que célèbre Caroline Audibert, existe bel et bien, quoique jamais nommé dans la littérature.

Au bout du compte, écrire est juste ma façon de faire comme eux, de faire des provisions de feuilles pour l’hiver.

Il est sur nous, l’hiver.

Cette fois même la terre blanchit, à l’orée du grand champ où se trouve la tanière des renards (la caméra posée ici a enregistré leurs va-et-vient ainsi que des courses de chevreuils, des passages de sangliers, mais pas de blaireaux). J’imagine là-haut des processions de loup. Rimski et Nouchka près de moi font claquer leurs mâchoires pour saisir les flocons, et tremblent d’impatience : l’hiver est leur saison. Moi, je ne peux pas m’en réjouir, car l’humain que je suis garde en tête les images des camps inondés de Gaza, des bourbiers en Ukraine, et ce n’est certainement pas mon histoire de blaireaux qui changera cela. Et pourtant, si les hommes étaient capables de recevoir des blaireaux quelques leçons d’accueil, de beauté, de sens du partage, je ne sais pas, même nos mondes humains seraient plus respirables…

De retour dans ma chambre, je vois sur l’écran un homme à tête de loup déguisé en agneau, du genre vraiment dangereux, promettre en souriant le rejet et la haine, et puis aussi, ça va de soi, de soutenir sans réserve « toutes les formes de chasse », la chasse à l’homme s’il est étranger, s’il est étrange, la chasse à l’enfant comme dans la chanson de Prévert, la chasse au loup, ça va sans dire, et au renard, et au blaireau, il y a de quoi trembler alors j’en rajoute une couche : il va falloir beaucoup, beaucoup de feuilles pour l’affronter, cet hiver-là…

 

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