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LA CAVE

 

Vigieoctobre2016lacave

 

Pressé par le temps et ne pouvant rien retenir, je relance ces lignes.

 

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L’absence des enfants m’a permis ces jours-ci de m’enfoncer dans les travaux de la cave, désormais « salon de musique » (mais j’y aurai également un bureau plus vaste et plus retiré que celui que j’occupe sous les combles). Je travaille presque sans pause depuis le matin jusque tard dans la nuit, avec ou sans musique.

Comme naguère lorsque j’avais, un été durant, aménagé les combles de la maison (Léo avait trois ans et, assis au milieu des copeaux, cherchait son bâton-poisson ou me tendait le marteau), je considère que cette corvée est d'abord une façon de préparer le terrain à l'écriture et à la musique. Je me répète cela, claire stratégie pour faire passer l’insatisfaction de ne pouvoir écrire vraiment et d’avoir dû délaisser l’ « Oblivion » de Piazzolla (que j’avais gaillardement commencé à travailler dans sa version pour accordéon solo qui convient si bien à l’humeur, à la saison).

J’ajoute une pièce à la maison : un chapitre de notre vie, un morceau de plus à notre répertoire que l’on pourra bientôt rejouer à volonté ; car si le livre, une fois écrit et publié, ne peut presque plus rien pour son auteur (mis à part susciter parfois quelques rencontres heureuses), c’est bien l’une des supériorités du morceau de musique que de pouvoir plus durablement accompagner le musicien, chaque interprétation étant susceptible de venir approfondir, enrichir, nuancer, renouveler la sensation première.

Dans ce salon Léo découvrira moult morceaux et préparera ses prochains concours, Nathalie travaillera son piano, Clément jouera ses premières partitions – on ne sait pas encore le nom de l’instrument.

Dans ce salon je jouerai jour et nuit « Oblivion » sur mon beau Bayan funèbre et j’écrirai, interminablement, sur ce bureau de mon adolescence que j’avais choisi moi-même et que j’aimais parce qu’il était vieillot, austère et vaste. J’écrirai les prochains livres ainsi coupé des sons, des images, des odeurs du reste du monde, mais au cœur battant de la maison.

Cette pièce est la seule que ma mère n’a pas connue, comme ce nouveau livre de ma « route ordinaire » dont j’aurais voulu lui montrer les bribes pour ses septante ans (mais elle ne pouvait déjà plus lire), comme tout ce qu’on vit désormais et comme tout ce qui s’écrit, se chante ou se joue sans elle, en son absence, à partir d'elle.

Bientôt on placera les meubles, les gravures – rideaux et luminaires sont déjà en place – avec l’enthousiasme des grands départs. Je ne sais pas si cette passion transmise pour l’aménagement intérieur (quand les enfants reviendront ils seront fous de joie) est une façon de se fabriquer un énième cocon pour rendre moins visible la fuite du temps, ou bien une manière de prendre au sérieux son existence ; sans doute les deux. Après avoir décrété que je voulais une écriture « cruelle » qui « relie au réel », je rêve maintenant d’un livre – « le livre de Madère » – qui serait une île, une pièce à part, un refuge rassurant, chaleureux, d’où l’on pourrait paisiblement considérer le travail de sape du temps, les fissures sur la coquille, les failles.

En attendant, je travaille à la cave.

Je n’écris pas (j’écris quand même).

Octobre file, que je ne vois pas (je vois quand même), que je ne vis pas (je vis quand même).

 

30 octobre 2016