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On n’arrive à entrevoir la beauté que de côté.

Tomas Tranströmer

 

Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté !...

Dominique A, Vers les lueurs

 

 

Cette année-là, comme naguère, comme souvent, nous nous retrouvions pour une escapade au dehors (avec grand vent camarguais, feux d’artifice des flamants, affuts et longues marches) comme au-dedans (car c'est en Camargue que ma mère avait passé la plus grande partie de son enfance et de son adolescence). De retour de balades j’écrivais L’éloignement assis dans un coin de la cour pendant que chacun vaquait à ses vacances. Longues palabres, longs silences, et le vent qui ceinturait cela. 

Je découvrais aussi l’utilisation du dictaphone, dont je me servirais ensuite pour écrire les textes de Sorties de route : le texte « D’où tu viens ?», qui ouvre l’avant-dernier chapitre de L’éloignement, a ainsi d’abord été « écrit » en marchant autour du mas où nous logions, en Camargue – lieu et mot que j’associais et associe toujours par ailleurs à la Guyane. (On trouvera ici cet enregistrement certes anecdotique, mais qui permet de mesurer le peu de travail effectué après coup sur ces paroles naïves et répétitives, mais soufflées par le vent, les circonstances, le lieu, dans un moment dont on peut percevoir, me semble-t-il, l’intensité particulière.)

Pour le reste, seulement quelques bribes, encore et toujours, que je rassemble, avant de repartir ailleurs, dans ce coin de l’Atelier dédié à la Camargue et à l'abade (et qu’elles entrent ou non plus tard dans la composition d’un tableau abouti est au fond secondaire).

 

Le Villard, avril 2015


 

 

 

 

AUTOUR DE MIDI

 

 

Il est presque midi au cadran solaire à tête de taureau qui orne la façade claire. On s'assoit sur la terrasse, profitant de ce qu’enfin le vent est tombé et qu’une brèche de calme s'est ouverte. Clément dort. Léo va voir la jument blanche et son poulain noir. Ma mère lit le livre de Dominique A, dont on écoutait tantôt dans la voiture le disque si lumineux, et si bien accordé aux étendues que nous traversions, Vers les lueurs. Nathalie regarde. Mon père agite un peu nerveusement la jambe et commente : « En fait, si c'est calme comme ça, c'est que tout le monde doit être en train de faire la sieste ».

Temps mort de la sieste, donc, comme en Espagne ou en Guyane.

Un bâillement. 

Un braiment lointain. 

Un busard. 

Cet arbre qui ressemble tant à un manguier. 

La façade claire, et nous posés ici dans la lumière et la paix de ce lundi pascal.

« Je t'ai manquée, mamie ! »

 

*

 

Midi, midi exactement. L'ombre du taureau donne l'heure exacte où l'on coïncide avec le moment et le lieu. C'est cela, l'ombre du taureau : mieux qu'une menace, quelque chose de sauvage tapi dans le creux des clartés. Une certaine manière de laisser circuler les sèves, les sons, les saisons, le vent, les nuages et l'eau. Une certaine manière de faire des bulles, de parler ou de se taire, de déraper sur les cailloux blancs, de rester immobile. Une certaine façon de laisser venir la jument blanche et le poulain noir au milieu de cette page blanche striée de noir où ils trouvent naturellement leur place, où tout trouve naturellement sa place. Une manière de se poser sans prendre la pose, sans relâche ni faux-semblants. Une façon de se mettre à l'écoute des couleurs, de regarder les sons, d'aller voir de près ce qui demande à être vu de près (et puis, plus tard, d’y revenir de loin).

Midi − et, c'est exact, on reçoit un coup sur la tête, tout s'immobilise, et l'on regagne l'ombre.

 

*

 

Midi, midi passé. Jeu de tableau vivant et de chaises musicales, comme dans un ballet de Pina Bausch qu’on verrait au ralenti ou comme dans les tableaux de Hopper (qui ne sont pas tristes mais avant tout incroyablement lumineux). Ma mère tente la lisière, mi-ombre mi-soleil face aux prés. Je choisis naturellement l'ombre, en plein courant d’air devant le grand champ au portail ouvert. Nathalie reste seule sur la terrasse au soleil avec la chatte sur les genoux. Les enfants et leur grand-père partent en promenade.

Cri toujours obstiné des tourterelles, à droite, derrière, devant, en léger différé, qui se mêle au coassement discret des grenouilles.

Je tente la lecture de cette partition que m’offrent, sous ce jeune tilleul aux couleurs à peine printanières, les ombres et les lumières – partition qui répète en notes bien contrastées la chanson d'une renaissance perpétuelle et provisoire. Le poulain noir et la jument blanche se serrent l’un contre l'autre, et il y a dans cette image-là (nullement inventée, pas poétique ni symbolique, mais donnée par les circonstances) quelque chose de doux et de mystérieux, sans emphase. Il y a aussi par là-bas une très belle perspective avec de grands buis qui émeuvent, un chemin clair, un portail vert ouvert sur un champ vert avec plus loin les arbres frêles, le ciel bleu pâle et l'horizon à peine voilé de blanc.

Grâce au vent on n’oublie pas la précarité de cette paix, on ne se vautre pas dans l'oubli, on reste vigilant − ce « on » n'inclut peut-être pas Nathalie, que je vois dodeliner de la tête et s'affaisser en plein soleil dans ce qui ressemble finalement à une vraie sieste.

Allongée dans l'herbe, la tête entre les mains, ma mère observe en silence la jument blanche avec son poulain noir pendant qu’un chardonneret en parade fait à lui seul tout un carillon et que Nathalie ainsi dort au soleil.

Les mêmes gestes, la même geste d'un bout à l'autre des trois règnes ; les mêmes jeux d'ombres et de lumière, d'attention et d'abandon, de construction et de destruction, et cette enfance que l'on retrouve peut-être au bout du compte, quand on a fini de compter, quand on sait par tous les pores de la peau que les jours sont comptés et qu’on l’accepte, et que c'est sans pesanteur.

 

*

 

J'avais totalement oublié ces lignes griffonnées ce jour-là en Camargue. J'avais oublié la jument et son poulain. Je revois maintenant l'arrivée dans ce mas loué pour une semaine, les provisions qu’on sort, les sacs, le riz de Camargue, la chasse aux œufs, les jeux des petits, les longues marches à travers la sansouire, les flamants, la basse continue du vent et les repas ensemble. Plus jamais ensemble désormais. Et cette Camargue-là est bien plus lointaine que la Guyane, inaccessible à jamais. Les photographies ne me font plus mal. Les vidéos sont des leurres qui ne me blessent pas. Mais cette page du carnet relue sans que je m’y attende, et tout ce vide, cet incompréhensible vide maintenant entre elle et moi : quel vertige, n’est-ce pas.

 

9 avril 2012, Pâques (et avril 2015)


 

 

 

 

 LE VENT

 

 

Dans la nuit, vers quatre heures, les meuglements des taureaux me réveillent en sursaut (j’ai d’abord cru que des fous avaient mis la musique à tue-tête). Je reste longtemps à écouter les bêtes et le vent, le vent et les bêtes, puis le silence des bêtes et le mugissement du vent.  

Temps gris au réveil, et grand vent assommant. Je marche à contre-vent jusqu’à la barrière verte. Beaucoup d’espace. Les cris électriques des oiseaux d’eau. Les roseaux. La chienne renifle l’endroit où se tenaient les canards juste avant leur envol, puis museau au sol suit une piste. Les cris des oiseaux sonnent comme des questions, auxquelles répond péremptoirement la lumière qui soudain illumine la paille des champs. Nos ombres défilent dans cette lumière parfaite. 

De nouveau l’allée aux platanes, les friselis sur l’eau, la terre claire qui prend si bien la lumière. Pression des cailloux coupants à travers la semelle trop fine des bottes. Sifflements du vent dans les fils électriques. 

 

10 avril 2012


 

 

 

TOUS PAREILS !

 

 

Le téléphone sonne qui interrompt la guitare de mon père. Il se précipite, et le métronome continue seul. On craint le pire, à cause de ma grand-mère. Ce n'est pas Montluçon, mais Annie, notre vieille amie de Ferney, qu’on doit retrouver prochainement aux Saintes. La guitare reprend sur un rythme plus rapide.

 

*

 

Tout à l’heure le vent a soufflé à faire peur ; il se calme peu à peu. On devise paisiblement le long du chemin droit. Le poulain joue les bravaches et s'éloigne de sa mère ; mais quand on s'approche aussitôt il retourne se cacher derrière elle et nous considère en tremblant. Les enfants jouent au soleil de onze heures. Un lézard s’est embusqué juste au-dessus du taureau solaire du cadran. 

On s'étonne de la douceur, des variations de température, de la qualité de la lumière, de cette façade claire comme la page du carnet.

Jamais nous n’aurons eu je crois d’aussi paisibles conversations. 

Le bruit d'un tracteur.

La brise dans le tilleul.

Léo parle de Guyane au petit Baptiste qui, lui, évoque avec l'accent chantant du midi la Martinique qu'il connait (tout est parti d'une araignée minuscule qui courait sur le manuscrit de L’éloignement).

Clément jette la voiture que le jeune labrador marron prend dans sa gueule (« il va manger la voiture ! » clame-t-il dans les aigus), puis tente vaille que vaille de suivre les grands.

Le poulain se serre contre sa mère.

Quand j'étais petit j'avais le sentiment d'être profondément, radicalement différent de tous ceux qui m'entouraient, tout particulièrement de mes congénères du même âge. J'ai aujourd'hui le sentiment d'être profondément, radicalement semblable à eux (et si je reste distant ce n’est que par timidité, ou pudeur, ou juste par habitude): tous pareils au fond, pris dans la même lumière et la même inquiétude ! J'estime avoir fait de grands progrès.

 

11 avril 2012


 

 

  UN PHARE EN MONTAGNE

 

 

Cette nuit encore le vent souffle. Je dois rendre visite à des gens qui habitent une sorte de phare construit au sommet d’une montagne, et qui ressemble à un chapelle blindée surmontée d’une tour. On arrive péniblement là-haut. Il y a de la neige et le vent terrible forme des congères. J’approche les clés de la lourde porte, mais les locataires m'ouvrent aussitôt de l’intérieur et l’on pénètre dans leur refuge. On passe par un sas et on arrive dans une toute petite cuisine où la lumière ne parvient pas. Cela fait comme un terrier, dans lequel ces gens vivent repliés à la lueur des lampes. Au premier étage, qui est juste au niveau du sol, voici une deuxième pièce percée d’un minuscule hublot. Très étrangement, on a rajouté ici une sorte de véranda qui avance à l’extérieur et semble le point vulnérable de l’ensemble. Je m’étonne, le moindre coup de vent risque de tout emporter – mais on me dit que ça été rajouté, et que «  si c’est rajouté c’est pas grave, c’est juste pour pouvoir apercevoir de temps en temps la lumière malgré le vent ». On reste dans cette véranda au sommet de la montagne, sachant qu’il y a de fortes chances pour que le vent arrache tout et nous emporte en même temps...

J’ai souvent rêvé de maisons étranges, mais jamais d’une maison-phare-terrier-bunker en montagne avec une véranda.

 

11 avril 2012


 

 

 

 

LE CHEMIN, LA CHIENNE ET LA POUBELLE

 

 

Je marche à pas vifs le long de cette ligne droite interminable, avec dans la main droite la laisse de la chienne et dans la gauche une assez lourde poubelle. Je suis tendu vers ce but de la benne à ordures, là-bas au bord de la grand-route, tout au fond de l'image. J’avance en ahanant sur ce chemin de pierres, en direction de ces lointains d’où on entend croître, exploser puis décroître le vacarme intermittent des voitures. J’accélère. Au bout du chemin je pourrai me délester. 

Avec moi il y a comme toujours la chienne dont l’obsession est de me détourner coûte que coûte de la ligne droite. Elle, se fiche éperdument du but et ignore la nécessite dans laquelle je me trouve de me délester. Elle multiplie les embardées, veut suivre tous les chemins de traverse – au moment où je parle elle vient de sentir une odeur contre laquelle elle se frotte éperdument. Je trouve que nous faisons tous les trois (le sac poubelle, la chienne et moi) une belle image, peut-être un signe ou un symbole, sur ce chemin de cailloux clairs qu’on sent bien sous la semelle fine des bottes. 

 

J’arrive, je soupire, je me déleste de mon fardeau. Ouf. 

 

Maintenant je savoure le vent, et l’extraordinaire de ces horizontales. Je fredonne : « Des étendues, j’en veux encore, des étendues… » Je fais trois pas de côté, m’aventure parmi les roseaux, me détourne en toute liberté. Une corneille passe en croassant, qui agrandit encore un peu plus l’espace. Les sensations qui viennent sont encore hivernales, au milieu de toute cette terre morte, retournée et sèche, que balaye le vent frais ; mais j'ai soif de ces étendues, de cet espace que ponctuent les cris d'oiseaux, les petits arbres rabougris où les feuilles percent à peine, les griffes de la chienne qui grattent le calcaire et le bruit de mes bottes. Il faut dire que c’est merveilleux de ne plus avoir cette grosse poubelle avec laquelle on ne pouvait pas s’arrêter tranquillement, et je regarde avec sympathie même les ronces qui poussent dans le fossé avec l’air agressif de fléaux médiévaux.

La chienne, cependant, museau au sol, veut rentrer au plus vite. Elle tire et je traîne. Elle se tourne vers moi et, comme l’enfant quand il fatigue, semble me demander en implorant un peu quand est-ce qu’on arrive. − À chaque pas, on est toujours déjà arrivé n’est-ce pas... Prends donc le temps de souffler avec le vent qui se lève à nouveau et ébouriffe les roseaux, respire et souffle tant que tu peux… 

« Des étendues, j’en veux encore, voix sans issue... » 

À nouveau le vent, l’espace, et le chant des tourterelles qui est le même partout et partout rouvre l’espace. 

 

  

 12 avril 2012


 

 

 

 

LA MER EN AVRIL

 

 

Le bruit de l’avion qui s’en va se mêle à celui des vagues. Je parle mais on n’entend pas du tout ma voix. Seulement les vagues et l’avion, puis seulement les vagues.

 

La mer s’est retirée. Léo court sur la plage absolument vide que balaye le vent. On mélange nos empreintes à celles des goélands. On mêle dans l’eau des flaques nos silhouettes. On zigzague, comme étourdis par la lumière. À gauche voici le Rhône, et à droite la mer. Immensité. À l’horizon un hélicoptère reste immobile dans le ciel, suspendu comme une menace. 

 

Léo joue avec la mer, fait des va-et-vient en s’enfonçant à chaque fois un peu plus dans l’eau qui vient lécher avec fracas le sable. On dirait un tout petit insecte qui s’amuse à narguer la gueule d’une bête gigantesque. Il joue à perdre, il enterre son jouet dans le sable juste à l’endroit où l’eau arrive, le déterre au dernier moment, pleure quand il pense l’avoir perdu, puis quand il l’a retrouvé joue à nouveau à le perdre… 

 

 

13 avril 2012 


 

 

 

 

ÉCRIRE EN MARCHANT

 

 

Dernière marche sur le chemin clair, peu de temps avant le départ. Je pense à un poème qui ouvrirait le deuxième chapitre de la troisième partie de L’éloignement et s’intitulerait « D’où tu viens ?». Il évoquerait la naissance de Léo, et reprendrait brièvement les éléments de l’histoire familiale qu’on évoquait hier soir : la fuite hors d'Espagne des grands-parents de Nathalie, l’orgueil qui fait nier la catastrophe, l’histoire de ma mère, cette souffrance, cette violence, cette vie de combat de ma propre grand-mère − sans entrer dans les détails. Ce serait le cœur de la deuxième partie, consacrée à des évocations de naissances qui répondent à la partie centrale qui évoquait des morts – les deux se rejoignant dans le dernier chapitre, avec notamment le passage sur le mythe de Cronos et Ouranos.

Je suis arrivé au bout du chemin de gauche et me heurte à une barrière fermée, avec les taureaux derrière qui se sont levés et me regardent. La chienne flaire les traces. Grand soleil, pas un seul nuage, très belle lumière qu’on pourrait croire déjà d’un matin d’été s’il n’y avait ce vent froid. 

Voici donc la fin du séjour, le chemin du retour sur lequel on n’avance qu’à petits pas. On s’est retrouvés tous ensemble dans ce mas qui a rappelé à ma mère bien des souvenirs. Ce fut encore une belle semaine. 

Maintenant je me lance et écris en marchant : « D’où tu viens ? »…

 

14 avril 2012 


 

 

 

D'OÙ TU VIENS ?

(L'éloignement)

 

à Léo

 

 

De pays étrangers

d’un peuple de pêcheurs

de paysans de maraîchers d’ouvriers

d’une cohorte de petites gens courbés sous le soleil

du labeur quotidien

 

d’un noyau de douleur

de vies gâchées

du fléau rebattu des guerres

du cercle coupant

des malédictions perpétuées

 

D’où tu viens ?

 

Du silence cinglant des sentiments niés

de cet esprit calleux des campagnes

qui ignore la sagesse du roseau et ne croit 

qu’en la force du chêne

 

du tranchant des pierres 

que lançait autrefois le grand-père

sur ton propre grand-père, enfant

quand lui venait l’envie de redresser la tête

 

de la terreur de ton arrière-grand-mère 

jetée dans le train par sa mère à sept ans

 

des portes qui claquent

de la vaisselle cassée

(l’alcool et la rancœur faisant mauvais ménages)

 

D’où tu viens ?

 

D’un sol sec

d’une terre dure

piétinée amendée pendant

quatre générations.

 

*

 

Manolo, ton arrière-grand-père espagnol, avait choisi l’exil

pour fuir la dictature ou juste pour partir 

(lui rêvait d’Amérique du Sud, elle ne voyait pas si loin –

ce fut la France

ta mère héritera de son désir déçu)

 

à la mort de son père il fallut travailler

il n’avait que neuf ans, la mère était sévère

dans le nouveau pays l’attendaient la misère

le travail dans le bois, les vignes

l’accident

 

Rosa, ton arrière-grand-mère, avait d’abord connu 

une enfance choyée

jusqu’à la mort de sa mère

(la faute du docteur, disait-elle)

puis celle de son père 

 

Elle n’avait que quinze ans

éleva dignement ses frères et ses sœurs 

supporta tout le poids du travail

avant d’épouser ton arrière-grand-père

(tu viens aussi d’une aubade cacophonique

avec mandoline et fausses notes)

 

quand elle commença à perdre la vue

elle refusa le docteur

 

Je les revois tous deux 

dans cette coque de noix de l’avenue d’Annecy

au bout de leur naufrage

j’entends encore la dernière chanson

et ta mère se souvient des soirées auprès d’eux

 

tu viens de leur amour.

 

*

 

Roland, ton arrière-grand-père italien, avait choisi l’exil

pour fuir la pauvreté, les vieilles haines 

carcasses de poissons pourrissant

sur les berges du lac de Trasimène 

 

Dans son français invraisemblable

il racontait encore il n’y a pas si longtemps

son tout premier baiser à grand-mamie Fernande

(la fillette, dix ans, gardait ses cochons blancs

dans la verte campagne aux parfums affligeants

il est venu, l’a embrassée

elle l’a regardé et puis sans hésiter

l’a chassé d’une volée de pierres !)

 

Que ce paysan pauvre ait pu finalement

gagner la main de la fille des pêcheurs 

n’est que le premier geste d’une longue série de ces gestes

par lesquels on parvient à fléchir le destin

 

Dans le nouveau pays l’attendaient la misère

l’humiliation

la nostalgie

(cinquante années plus tard : « chez nous, en Italie… »)

dans le pays nouveau l’attendaient 

ceux qui aident

ceux qui exploitent

tant de luttes pour conquérir

le confort matériel

et permettre plus tard que s’épanouissent enfin 

les enfants

les petits-enfants

et ces arrière-petits-enfants

qu’on serre dans ses bras sans en croire ses yeux.

 

Sur son lit de mort ma grand-mère

trouve encore la force d’évoquer 

son premier vrai lit

dans lequel elle avait tout bonnement

pissé de contentement

 

dans la chambre mortuaire où gisait son mari

elle disait qu’ils l’avaient gagné quand même 

ce combat de leur vie

 

tu viens de leur courage.

 

*

 

Et tu viens d’où je viens

d’une histoire d’enfant apeurée

trahie

meurtrie

on ne peut en dire plus

mais tu la vois à onze ans

rentrer à l’internat en traînant son broc blanc

tu la vois dans le miroir du livre

tu l’entends quand je parle

elle gardera toute sa vie 

comme une force et une blessure

cette « sensibilité » (dit-on)

qui fait pleurer quand les autres rient 

de la bête qu’on torture

qui fait crier (et c’est drôle !)

quand l’imprévu surgit sous forme d’araignée

qui fait s’indigner des paroles ignobles

qui fait d’instinct se ranger du côté des parias

qui ouvre grand les portes 

du poème et du cœur 

 

elle est de la famille des « nerveux » 

« cette famille magnifique et lamentable 

qui est le sel de la terre »    

à fleur de peau la vie à vif

elle gardera toujours cette « nervosité »

que la tendresse de ton grand-père apaisera

sans jamais l’amollir

cette nervosité

à ton père transmise

et qui vibre à présent

comme un tremblement de la main

comme un flux souterrain

tout au long de ces lignes que j’écris

pour te dire d’où tu viens.

 

*

 

Tu viens

de mots rentrés

de rancœurs   

d’humiliations

de tristesses

dépassées

peu à peu par

le courage

la beauté

et l’amour

qu’on ose enfin

suivre

qu’on ose enfin

laisser 

parler

 

Tu viens de l’île qui émerge au bout du naufrage

tu viens du miracle des rencontres

d’un espace gagné sur l’exil 

sur les mots tus sur les mots durs

tu viens de la forêt profonde qui nous entoure 

et nous comprend

de ces montagnes que tu ne connais pas encore

et qui te porteront

tu viens de l’au-delà du peuple et de la vaste peine

tu viens du grand amour qui a donné sa forme 

au monde chaotique

Éros et Thanatos, Ouranos et Cronos

penchés sur ton berceau

tu viens fragile et nu

offert au Temps non pas en sacrifice

mais en geste d’amour

et gage de confiance

 

Où tu vas ?

 

D’où tu viens.

 

De l’amour vers l’amour

emporté par l’amour

qui seul brise le cercle 

des malédictions perpétuées

 

Tu viens de cet amour

infini

pour trouver à ton tour

jeune lion rugissant

le chemin de ta liberté

et transmettre

la force de l’amour

qui nous emporte 

et nous relie.

 

© éditions Mutine 2014

 

 

 

 Retour en Camargue deux ans après, à nos limites...

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

"D'où tu viens?"