Imprimer

 

 

Vigieoctobre00

 

 

Entre les arbres, entre les âges,

entre deux averses et trois rayons de soleil,

suivre en chantant

les sentes rutilantes d’octobre…

 

 


 

 

 

L’orage

 

 

Vigieoctobre01

 

 

 

Un ciel très noir, un horizon blanc électrique, et la marée des nuages qui déferle entre les deux comme mille chevaux d’écume : là-haut non plus les choses ne sont pas si paisibles, se disent de concert le petit arbre ballotté par le vent et l’homme qui regarde la scène.

 

Octobre pleut, vente, tremble, ruisselle, perd ses couleurs, en retrouve d’autres plus flamboyantes. Le soleil soudain frappe la cime du poirier sur laquelle se posent et s’envolent successivement une pie, un pinson puis toute une volée de chardonnerets qui s’égayent dans un bruit de bourrasque et de crépitement. L’orage est sur nous. Je vais, je viens. Je regarde la scène.

 

Évidemment le petit arbre ne « regarde » rien : on peut supposer qu’il perçoit cet orage, mais il ne le ressent ni comme un bienfait, ni comme une menace, et il se contente de rester là bien planté sur ses racines. Comme je ne suis pas un arbre, je ne peux en revanche pas m’empêcher de projeter sur ce tableau tourmenté d’octobre toutes sortes de sentiments : si je regarde côté Vercors je songe à la grande crise en cours, et comme tout un chacun je me demande si on s’en relèvera ; si je regarde côté Chartreuse je constate que le ciel n’est pas si noir, et me voici de nouveau plein d’espoir.

 

Je vais, je viens, je regarde la scène.

 

 


 

 

 

La feuille à la fenêtre…

 

 

 Vigieoctobre02

 

 

…m’appelle, me rappelle, me rappelle à l’ordre du temps, à l’ordre du monde, me rappelle que l’automne passe et que je n’écris pas, que je n’ai pas avancé ce mois-ci dans le livre dit « en cours » mais dont le cours par la force de toutes ces choses précieuses à vivre qui sont par ailleurs la source même du livre et sa seule véritable justification, s’est arrêté, ou tout au moins momentanément figé – et l’on se dit qu’il reprendra sûrement cet hiver, ce printemps, tôt ou tard.

 

La feuille à la fenêtre m’appelle, me rappelle d’autres feuilles moins colorées qui m’attendent à ma table, mais sans angoisse au fond, et me touche surtout pour ce qu’elle dit de l’automne et de l’abandon nécessaire à la beauté du monde, à la force des choses.

 

 


 

 

 

La cueillette d’octobre

 

 

 

Vigieoctobre03

 

 

Il a tant plu, il ne pleut plus : on s’empresse de sortir dans le jardin pour ramasser les pommes d’or, les coings tout veloutés du jeune cognassier (six ans depuis la mort de ma mère) et les kiwis duveteux du vieil actinidia (qui était là bien avant moi). Juché en équilibre sur son échelle l’enfant tend la main pour atteindre un fruit hors de portée.

 

Soudain apparaît à l’envers, entre deux lianes, la tête du chat Musique qui donne des coups de griffes aux cueilleurs en se prenant pour un jaguar. Un petit chat noir inconnu se mêle à la scène, vient ronronner sur mes genoux, jusqu’à ce que Musique s’aperçoive de sa présence. Feulements, miaulements rauques, mines théâtrales, puis fuite de l’intrus poursuivi par Musique, lui-même poursuivi par l’enfant.

 

Grand calme, grande paix colorée du jardin en octobre. Là-bas dans la plaine tout peut bien s’arrêter, et le temps même pourrait aussi bien s’arrêter, on vivrait ici une retraite dorée avant l’heure, un chat sur les genoux, à regarder les arbres en se gavant de kiwis et de pâte de coing…

 

 


 

 

 

La Tour de Montmayeur

 

 

 

Vigieoctobre04

 

 

Marcher sous la pluie ranime les souvenirs de Guyane, à cause de ces odeurs d’humus et de feuilles qui sont soudain si fortes, surtout au pied des chênes. On remonte le chemin boueux, puis on bifurque à cause de la tache orange du chasseur, mais c’est pour mieux tomber sur un autre chasseur qu’on salue poliment, hypocritement. « Je peux remonter à travers bois, ça ne risque rien ? – Mais non, bien sûr, vous pouvez y aller ! La prochaine fois, portez quand même un gilet… »

 

Nul coup de feu pour l’instant (on en entendra quelques-uns un peu plus tard dans la matinée). On remonte, on s’égare un peu, avec la crainte ou l’envie de ne pas retrouver la voiture, puis le chemin s’élargit, semble curieusement familier, et ramène exactement au point de départ. Faux départ, donc. Cette fois, on s’engage résolument sur le sentier principal, en direction de la Tour de Montmayeur.

 

En cette période de la fin de l’automne où les feuillus revêtent leurs plus belles tenues de parade, il est plaisant de se promener sur ce plateau de moyenne altitude, entre le mont Cenis et Montalbout, juste en face du pic de l’Huile et de mon poste de guet ordinaire. J’aurais voulu le faire un jour de grand soleil, mais la balade sous la pluie a aussi ses charmes : les odeurs sont plus vives, je l’ai dit, et les couleurs plus rutilantes aussi, pour peu que survienne une accalmie dont la venue rajoute un peu de suspense à l’escapade. Est-ce qu’on pourra manger au sec ? Est-ce qu’on la trouvera, cette Tour que je n’ai jamais vue que d’en bas et à laquelle je m’étais promis depuis longtemps de rendre une visite de courtoisie ?

 

Pour l’instant, on marche sous la pluie. Belles flaques dans lesquelles se dédoublent les bois, rivières ondulantes de feuilles bariolées, chants d’oiseaux atténués. On zigzague un moment entre deux souvenirs, la pluie redouble, le chemin s’obscurcit – et puis voici, en même temps que l’accalmie, le site de Montmayeur : les ruines d’anciennes demeures, la haute tour de guet. On essuie le banc, on s’assoit, et l’on savoure le repas, la brume sur la vallée, l’air froid, le thé chaud.

 

C’est ainsi que se rouvrent, entre les arbres, entre les âges, entre deux averses et trois rayons de soleil, les sentes rutilantes d’octobre.

 

 


 

 

 

La cène

 

 

Vigieoctobre05

 

 

Au dernier jour d’octobre on remet la table sur la terrasse et, comme aux beaux jours, l’enfant s’inquiète de la guêpe qui tourne autour de son assiette ou du soleil qui l’éblouit. Le figuier a perdu presque toutes ses feuilles et tend vers le ciel bleu ses longs doigts décharnés. Les abeilles continuent à butiner les dernières fleurs éparses de l’été. Le soleil déclinant roussit et dore encore un peu plus les feuillages roux, les pommes d’or.

 

Je lève en sa direction une tasse de thé, et je fredonne pour nous tous « la fin d’un monde… ».

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.