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Par la petite fenêtre de la cave le jour violent pénètre à peine. Je m’installe face au mur et bien vite je ne sais plus ni l’heure, ni le temps (qui est très chaud, dehors, parait-il – mais ici je tremble presque). Cette cave autrefois servait d’étable (il y avait encore la mangeoire en bois, là-bas au fond, lorsque nous avons acheté la maison en février 2008, et de grandes poutres pourries entassées sur la terre battue). J’ai en projet de l’aménager complètement pour en faire une sorte de salon de musique pour accordéoniste insomniaque… 

Pour l’heure je reviens sept ans en arrière, à l’époque où juillet était encore indissociable des départs à Montluçon chez mes grands-parents italiens. Peut-être un jour rassemblerai-je toutes les bribes qui me restent de ces moments banals, précieux, disparus ; je me contente aujourd’hui d’en inclure les traces dans cette rubrique de « La Vigie du Villard », non seulement par facilité mais parce que le passé semble tellement présent entre mes vieux murs, et que ce n’est même peut-être qu’ici, en mon hameau savoyard et en cette cave pareille à l’intérieur d’un crâne humain, que subsiste encore un écho de ce que je nommais « Montluçon »…

 

Le Villard, 6 juillet 2015


 

 

 

 

LE PLUS BEAU SOURIRE DE L’ANNÉE…

 

 

Tous les enfants de France ont un second papi

couronné d'espérance et de chêne au képi...

Pierre Philippe pour Jean Guidoni, "Le Bon berger"

 

 Temps d'été, fin d'année, les grandes allées désertes et les jours qui s’étirent. Des heures durant je range le garage et je débarrasse le grenier et la cave de tout le fatras laissé par l’ancien propriétaire : des monceaux de bois pourri, d’outils vermoulus, de clous rouillés et de journaux moisis. Émergeant des décombres, voici des cahiers d'écolier à l'écriture soignée, un très bel album de photographies du Maréchal traversant la foule en liesse dans les rues de Chambéry et La Rochette, et puis les gros titres en lettres capitales de cette revue plus récente qui proclame : « Plus beau sourire de l'année 82 : Margaret Thatcher »…

 

2 juillet 2008


 

 

 

ÉCRIRE, C’EST PLONGER

 

 

Écrire c’est, comme ce campagnol que j’observais hier à la gouille aux grenouilles, plonger dans un rêve qu’on s’est choisi. Ce ne sont pas les vestiges éventuellement ramenés en surface qui importent, mais juste la plongée et ce geste de fouiller, d’écarter les algues, d’attendre que la vase se dépose pour y voir plus clair et, finalement, traverser. 

Aujourd’hui il pleut continûment – tout un dimanche de tonnerre et de pluie. La terrasse est trempée, l’averse crépite sur la fenêtre de toit fraîchement posée. Je ne peux pas repartir sur les crêtes comme hier, mais je peux écrire. Ces notes que je continue à accumuler quand même, pour personne et pour rien, alors que je n’ai pas de « projet d’écriture » en tête et plus aucune ambition d’écrivain, restent une manière commode de marcher quand je ne peux pas marcher. (Sept ans plus tard, au moment de mettre au Net les dites notes, je ne peux que constater que j’en suis à peu près au même point – et une telle absence de progrès a quelque chose d’un peu gênant, tant il apparaît que l’écriture n’est pas une voie de libération mais une façon de tourner en rond. Il y a cependant la pesanteur du temps, dont il n’est pas exclu qu’elle finisse par provoquer quelque spectaculaire cassure ou glissement de terrain – j’ai raconté dans L’éloignement ce tremblement de terre survenu en Guyane par suite de l’accumulation prodigieuse d’alluvions à l’embouchure de l’Amazone… J'accumule donc mes alluvions...)

Pendant l’averse, je ferme les yeux et convoque à loisir les images que je préfère : des images de renards et d'alpages, des images de la belle randonnée ensoleillée faite hier de Prodin jusqu’au col de la Perche… 

L’image de ce renard hagard, la queue basse et le poil en bataille, et qui semblait si vieux. (J’aime les renards. Ma mémoire est pleine de renards – de celui-ci dont j’avais eu si peur lorsque, enfant, j’étais parti me promener seul dans la forêt au-dessus de la maison et qu’il avait surgi à un mètre de moi ; de celui-là qui glapissait sous les fenêtres de Beauvoir… J’apprends aujourd’hui que la maison de mes parents, de mon père désormais (mais il n’y est pour rien), a été vendue à un déterreur de renards et de blaireaux : pire encore que la chasse au fusil, une barbarie sans nom que rien ne saurait justifier. C’est peu dire que j’en suis navré. Revenons donc à de plus plaisantes images, comme celle de...)

Cette gouille aux grenouilles, dans laquelle plonge, en belle tenue d’été, le campagnol des neiges.

Sitôt franchi le col on entend les sifflements stridents des marmottes et du vent.

L'enfant dans mon dos par trois fois s’est écrié : « le vent ! le vent ! le vent ! » 

Pour ce chemin de crête, pour ce lac et ces bêtes, pour mon père, ma mère, mon enfant et Nathalie, pour nous tous réunis et pour ces heures heureuses, toute ma gratitude.

Un bond dans la nuit − à peine si on a pu l’entrevoir au retour, le jeune renard.

Puis je repense encore à ce si doux retour à Beauvoir (désormais lieu de mémoire), tellement chaleureux, réconfortant, étonnant de simplicité fraternelle : Stéphane et Claire, le chemin de l’ancienne maison, la branche en équilibre, la grange… J’arrête d’écrire et je continue, finalement, en dormant pour de bon...

 

6 juillet 2008


 

 

 

UN SOIR DE PAIX

 

 

Assis sur les marches de la petite maison aux briques rouges, ce soir comme naguère et comme plus jamais par la suite, la tête entre les mains face à ce ciel limpide, j’écoute les roucoulades monotones, répétitives des tourterelles turques et des ramiers. Une jeune mésange bleue au plumage encore duveteux sautille sur le fil électrique pendant qu’un fantôme enfant de dix ans cherche des papillons blancs le long du parapet (on lui a dit qu’ils étaient dangereux et qu’il était bon de les tuer…). 

Soudain apparaît, au-dessus des toits orange et des sapins d’en face, un vol de corvidés. Je commence à compter les oiseaux (c'est mon passé ornithophile qui resurgit...): dix, quinze, vingt, et puis je ne peux plus parce que tout le ciel est envahi par plusieurs centaines de choucas, dont les cris électriques (ce sont eux qui me font supposer qu’il s’agit de choucas et non de corneilles) résonnent sur toute la ville, font lever le nez au passant et donnent à leur migration crépusculaire en direction du couchant une ampleur épique et quelque chose de joyeux. 

Joyeuse cacophonie, folle énergie qui dissipe ce qu’aurait pu avoir de funèbre un vol moins important. 

Un banc d’étourneaux traverse aussi perpendiculairement, mais sans le heurter ni en perturber la progression, l’essaim des choucas. Quelques martinets solitaires se mêlent à la danse… Puis plus rien. Seulement le cri des tourterelles, deux martinets encore et le ciel vide de ce soir d’été que je regarde avec la tête entre les mains.

« Tu t’ennuies ! dit mémé en remplissant le seau pour l’arrosage des fleurs (les géraniums dont le couchant ravive les rouges, l’olivier en pot qui porte de petites olives vertes, et le grand rosier rouge exubérant). 

− Mais non. J’en ai l’air ? J’aime être ici... vraiment… »

Soulagement incrédule.

Même quand la maison aura été vendue (comme l’a été celle d’en face où j’allais voir naguère une voisine âgée qui jouait du piano et qui est morte depuis longtemps, comme l’est aujourd’hui – sept ans plus tard − celle de mon père, comme le sera celle que j’occupe au moment où je copie ces notes), les martinets continueront à voltiger dans le ciel vide des soirs d’été. Une consolation ?

 

*

 

Maintenant pépé se repose, la tête en arrière, la bouteille à oxygène près de lui, et la voix de mémé — qui continue de raconter à Nathalie les heurs et malheurs passés — se mêle encore aux dernières clameurs des oiseaux.

Ces histoires, j'aurais voulu les garder fidèlement. Comme pour un très long livre qu'on relit longtemps après la première lecture, certaines de ces pages non écrites me sont si familières… Elles disparaîtront quand la voix qui les porte se sera tue, et c'est naturellement assez triste. Comment les retenir ? Je prête encore l'oreille à défaut de la plume. Un choucas retardataire traverse seul et en silence le ciel qui vire au gris…

 

D'où vient-on ?

Ma grand-mère, patiemment, évoque la misère de ce monde de paysans et de pêcheurs du lac de Trasimène (beau nom à l'exotisme trompeur); puis la fuite, l'exil vers la France, et tout cet écheveau d'histoires sordides ou cocasses — la pièce unique sans eau ni électricité pour toute la famille, une vie, des vies sans ampleur ; de la guerre, on ne saura pas grand chose : sans radio et dans la confusion des bombardements, on distinguait bien mal qui était l'ami et qui l'ennemi, qui l'Allemand, qui l'Anglais... Elle parle de l'oppression familiale que l'on fuit, que l'on reproduit aussi en partie. Elle parle de mon père que je vois, à trois ou quatre ans, sauter d'un manège à l'autre lors d'une fête foraine...

Un héron cependant traverse et une lampe s'allume. (Je constate en passant, plus tard donc, 2015 dans la cave, que ces lignes oubliées préfigurent le poème que je pensais tout à fait jailli, improvisé oralement en Camargue, intitulé "D'où tu viens", et que tout cela, lors même que je n'ai presque plus aucun lien vivant avec ce passé italien dont j'ai été coupé, me tenait étrangement à cœur...)

Tant de lacunes et de lambeaux finalement.

Finalement pas d'histoire, à peine une trame sans tissu.

« Tous les mois j'allais à la visite médicale de la crèche, en bas, à pied… »

Il y a tant d’histoires jamais écrites, tant de films jamais montés qui ne se trouvent que dans la mémoire des gens, des vieux surtout, et que personne ne sauve de l'oubli. « Si tu veux écrire un livre il n'y a qu'à recopier ! » Et c'est vrai, c'était vrai. Dans ses récits à elle il y a, il y avait, tout Fellini, et Naruse aussi, et le Visconti de Terra trema… Tant d'images fixées sur nulle pellicule.

Léo pendant ce temps joue, insouciant, parmi les décombres de leur jeunesse et de mon enfance. Le voici qui court se cacher, imitant le canard, le renard, la grenouille. Heureux et insouciant. Avec lui c'est de nouveau le premier matin du monde, et toutes les montres (même les plus vieilles, celles à gousset dont le mécanisme est cassé depuis longtemps et que pépé a accrochées au mur dans un cadre) sont bel et bien remises à l’heure juste.

Dix coups au clocher, le lampadaire s'est allumé et l’air est plus frais. Assis là seul sur la terrasse, je suis sans doute davantage avec elle, avec eux, que je ne le serais en restant à l'intérieur. Je ne fixe pas grand-chose — à quoi bon ? comment ? — mais je fais résonner mon petit cricri de grillon en écho, et je salue encore les martinets de l'enfance. C'est tout ce que je sais faire. C’est précieux et futile, comme nos vies.

Le volet sur la lumière en face s'est refermé. La ville est en paix. On boira bientôt la tisane du soir. Il est temps de rentrer.

 

Montluçon, 8 juillet 2008


 

 

  

« É PATI PAPI AMI »

 

 

Ce matin d'été, les deux notes de la cloche, les cris des martinets.

 

Ce matin d'été, la pie veille sur le nid – oh, sa longue silhouette !

 

De toit en toit, scies et marteaux se répondent : quelle activité !

 

Moi aussi je tape, moi aussi je scie, l'été durant.

 

En haut du grand champ, allongé devant les vaches, l'enfant s'était endormi.

 

L'enfant qui parle n’est bientôt plus un enfant : « e pati papi ami »…

 

Le tonnerre. Les chiens hurlent à la mort du côté de La Provenchère.

 

Éclair horizontal le long de la colline : horizon barré.

 

10-26 juillet 2008


 

 

  

LES SANGLIERS

 

 

Un grognement, puis un autre. L’un après l’autre à la queue leu leu, marcassins et sangliers traversent le champ dans la lueur de la lampe. On reste saisi, puis on se risque en terrain découvert pour retrouver la minette égarée, qui refuse de rentrer seule du bois où elle nous a accompagnés le matin et où elle attend toujours….

 

27 juillet 2008


 

 

 

LE LOUP

 

 

« Le loup, monsieur, il tue tout ce qu'il voit… Votre bambin, votre chien ! Il y en a plus de huit cents, monsieur, ça va coûter cher pour s'en débarrasser — ou bien on ne pourra plus sortir ! Il n'y aura plus aucun animal ! Il faudra mettre des barreaux aux fenêtres, monsieur, parce que le loup, là, il saute, il traverse, et il tue ! »

Sic. 

 

28 juillet 2008

 

 

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