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Juillet2019

 

 

De ce mois-ci je garde un souvenir de venin et de lavande.

 

Je venais d’avoir quarante-quatre ans, « la moitié de la vie » comme disait Michel Leiris à propos de ses trente-cinq ans, avec un certain pessimisme pour ce qui le concerne car il est mort à plus de quatre-vingt dix ans, et un probable optimisme en ce qui me concerne, car l’espérance de vie en France est pour les hommes d’un peu moins de quatre-vingts ans – mais peut-être mon mode de vie irréprochable de végétarien non-fumeur peu porté sur l’alcool ainsi que mon tempérament assez peu viril me permettent-ils de me ranger dans la catégorie féminine, pour laquelle l’espérance s’élève à plus de quatre-vingt cinq ans (chiffre cependant trompeur qui ne tient compte ni de la santé des survivantes, ni de l’épidémie de cancer et des catastrophes en cours, et me suggère par ailleurs avec une certaine cruauté que ma mère, morte cinq ans auparavant à l’âge de septante ans tout rond, aurait pu raisonnablement prétendre à quinze années d’existence supplémentaires, et la vie dès lors aurait été bien différente, tous les cataclysmes différés d’une décennie et demie).

 

Je venais d’avoir quarante-quatre ans et, malgré un sentiment d’épuisement ponctuel mais tenace, j’étais comme on dit « encore jeune » et il me restait beaucoup à vivre. Je m’apprêtais à partir en Allemagne avec les enfants. Je passais sur le tard les épreuves de mon « initiation », les ratant, les réussissant quand même. C’était chaque jour dans la maison et le village du Villard et alentour une sorte de colonie de vacances car Martin et Prune étaient revenus du Canada et la bande de copains qu’ils formaient avec River et Clément s’était aussitôt reformée, comme si les deux années de séparation n’avaient jamais existé. Je marchais dans les bois, je relisais une fois de plus À la Recherche du temps perdu, et j’écoutais en boucle l’album Pulp des Canadiens de The Seasons en m’émerveillant de cette jeunesse hors du temps qu’incarnaient si bien les frères Chiasson, avant la métamorphose nocturne du tonitruant Hubert.

 

Parce qu’on n’arrive pas à se représenter le pire quand on garde une vie confortable, je restais plein d’espoir.

 

Le Villard, 18 juillet 2043

 

 


 

 

 

Orage dans l’air

 

 

Vigiejuillet2019eclair

 

 

Orage dans l’air
comme cette guerre
grondant dans les nerfs…


Jean Vasca, « Canicule »

 

Embusqué dans le noir à la fenêtre des combles face au grand sapin qui tangue dangereusement, je regarde l’orage arriver par l’ouest et s’abattre sur la vallée avec une brutalité inouïe. Pour la deuxième nuit consécutive l’électricité est coupée. Par intervalles de plus en plus rapprochés les éclairs irradient la grange, la forêt en face, et tout le paysage qu’on reconnaît à peine dans cette lumière d’apocalypse. Toute la maison tremble, jamais encore on n’avait vu le jardin aussi malmené par ce qui semble une tornade. Ce n’est plus un spectacle, cela, mais un avant-goût des cataclysmes à venir; c’est en tout cas, après la canicule de juin, un nouvel avertissement.

 

La pluie tombe en trombes sur le sol desséché et envahit la cave (car la pompe de relevage qui, ces dernières années, nous avait mis à l’abri des inondations, ne peut plus fonctionner) : le salon de musique est sous l’eau, il faut mettre les instruments à l’abri et aller éponger. Partout des arbres sont arrachés par dizaines, des maisons endommagées, des routes coupées.

L’orage est sur nous. Juillet s’annonce terrible.

 

 


 

 

 

Écrire au soleil

 

 

Vigiejuillet2019ecrire

 

 

Plein soleil sur la terrasse, le livre, le carnet.

La lecture de Proust ravive le désir d’écrire, fragilisé ces derniers mois par la fragmentation du temps et par une sorte de paralysie légère qui n’est pas due à la simple paresse mais plutôt à une conscience accrue de l’inanité et du danger d’écrire – ou plus encore rejeté presque au second plan par le désir et l’urgence de vivre, et donc de n’écrire que pour accompagner, amplifier, fortifier, maintenir au moins le mouvement de la vie, ce qui ne peut paradoxalement se faire qu’en le fixant tout comme je l’ai fait, l’autre soir, avec les éclairs que je photographiais (avant de m’aviser qu’il était plus efficace de me contenter de filmer la tempête) ; la lecture de Proust, qui me parle à nouveau depuis que l’incompréhensible amour pour Albertine a laissé place au deuil et aux réflexions sur les livres qui « nous remettent en contact avec la réalité de la vie », mais aussi la longue et si belle floraison des châtaigniers qui semblent éclater au soleil de juillet comme des feux d’artifice, celle plus discrète du spirée près du barbecue en ruines, celle bien odorante des petits tilleuls de la place du village qui affolent les abeilles, et alentour les appels fous des passereaux que j’ai soudain l’impression de vraiment entendre, les bourdonnements des abeilles au travail (leurs déjections ont transformé la table où j’écris en tableau pointilliste) ainsi que ces voix d’enfants qui fusent de la fenêtre de la chambre, mêlées aux chants d’oiseaux et à la musique de Satie car Clément aime écouter de la musique tout en jouant avec son ami Arsène, et cette triple association de l’enfance, de la musique et des oiseaux achève de donner à l’éphémère du moment et à cette phrase prolongée par jeu ad libitum un parfum de douce éternité, sans doute parce qu’elle me relie encore et encore à mon enfance inachevée, à ce quelque chose d’intense et de mystérieux qui tremble dans la jeunesse comme une rivière souterraine et continue à vibrer plus sourdement à mesure qu’on avance en âge, atténué par le deuil et la peur du temps, me rappelant plus précisément un autre moment de juillet particulièrement heureux où, assis sur la terrasse des Vellats sous les volets vert olivier, du temps où ma mère était en vie et l’harmonie du monde presque inentamée, j’écrivais un poème pour célébrer et me souvenir, un poème dont j’ai d’ailleurs retrouvé ici la trace, et que je sentais tourné vers cet avenir qui est maintenant mon présent, et déjà du passé au moment de relire...

Un vent tiède agite un peu les bouleaux et le mirabellier ébouriffé. Je lis, je recopie dans les marges :

« …Et parfois la lecture d’un roman un peu triste me ramenait brusquement en arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés, abolissent l’habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, car les forces de l’habitude, l’oubli qu’elles produisent, la gaieté qu’elles ramènent par l’impuissance du cerveau à lutter contre elles et à recréer le vrai, l’emportent infiniment sur la suggestion presque hypnotique d’un beau livre, laquelle, comme toutes les suggestions, a des effets très courts... »

« …À partir d’un certain âge nos souvenirs sont tellement entrecroisés les uns sur les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance. On a mis de soi-même partout, tout est si fécond, tout est dangereux, et on peut faire d’aussi précieuses découvertes dans les Pensées de Pascal que dans une réclame pour un savon... »

«… L’homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d’années plus jeune, et qui entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le mettrait à la portée tantôt d’une époque, tantôt d’une autre... »

 

Des guêpes affairées tournent autour de la table.

Schubert a supplanté Satie, le temps passe au ralenti, puis une petite voix demande : « Papa, c’est quand qu’on mange ? »

 

 

 


 

 

 

Le vent

 

 

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Au lac de Saint-Pierre les enfants qui jouent sentent, mais ne veulent pas sentir, le vent qui s’est levé, les lourdes gouttes de l’averse, et prolongent tant qu'ils peuvent le jeu de la corde attachée au saule frissonnant.

 

 

 

 


 

 

 

Initiation 6 / Un maraké

 

 

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Voici venu le moment décisif où tout se révèle ou se voile, où l’on peut tout gagner ou tout perdre, où ça passe ou casse, où l’on va récolter enfin le fruit de son travail dans la douleur ou la joie – la joie, on ne sait pas encore, mais la douleur, nécessairement, car on n’imagine pas une initiation sans violence.

 

Pour l’artiste de scène c’est le moment du concert préparé de longue date à l’issue duquel sa carrière continue ou s’arrête : embusqué derrière la porte vitrée du bistro qui jouxte le théâtre on peut voir la tête qu’il fait, l’artiste, jeune homme qui fait ses premiers pas ou habitué des projos son visage est le même, son visage défait qu’éclaire un instant le briquet avec lequel il allume la centième cigarette – et la voix pourtant ne tremblera pas quand, dans une heure, il sera projeté sur la scène espérée.

Pour le jeune professeur qui débute, le pauvre, dans son collège de banlieue, c’est l’instant où il se trouvera offert en pâture aux regards sans plus d’échappatoire et aussitôt « pesé, jugé léger » – en attendant il vomit discrètement derrière une poubelle, puis s’essuie la bouche, rajuste son costume neuf et se remet lentement en route vers le couloir en entonnoir.

Pour l’Indien Wayana c’est, ou c’était (car les rites se perdent) la nuit de son maraké, toute une longue nuit à danser sans manger sous la parure alourdie de plumes et de fatigue pour recevoir, à l’aube, sur tout le visage et le corps les pièces de vanneries où sont plantées les fourmis feus ou les guêpes dont les dards vont faire de lui un adulte, s’il endure sans crier ni pleurer – mais cela fait des mois qu’il se prépare, recevant des doses progressives de venin qui le mettent à l’abri de tout accident, et il sait que la douleur fulgurante des piqûres n’est rien par rapport à celle du jeûne qui s’en suivra, mais qu’il saura surmonter car il est prêt, sûr de lui, courageux et volontaire.

 

D’accord, je dramatise un peu – mais peut-être pas tant que cela, au fond, pas tant que ça ! Pour l’apiculteur, c’est juste le moment de la récolte, de l’extraction et du départ en transhumance sur un plateau de Provence où s’élaborera le très important miel de lavande, le miel de fin de saison. Comme pour le concert, le cours, le rite initiatique (et l’on pourrait encore ajouter bien d’autres exemples parmi lesquels l’échange amoureux aurait toute sa place), le temps est délimité, compté, vécu forcément de façon plus intense qu’à l’ordinaire.

Il faut faire vite et bien. D’abord, il faut, en ce début d’après-midi d’un jour tiède de juillet, se rendre sur les deux ruchers où sont installées les ruches promises à la transhumance, procéder à la récolte des hausses pleines de miel (il faut naturellement que les ruches soient vidées de leur miel avant d’être emportées en Provence), puis à son extraction immédiate car la place manque pour entreposer toutes les hausses (certains voisins apiculteurs ont déjà déposées les leurs avant de s’octroyer quelques jours de vacances) ; après quoi il faut attendre le soir pour rapidement charger la cinquantaine de ruches dans le camion, puis rouler toute la nuit jusqu’aux champs de lavande et décharger avant l’aube : on ne peut déplacer les ruches que lorsque les abeilles sont revenues s’y installer, le soir, après leur journée de travail.

Même pour Éric et sa stagiaire du moment, Jolanna, le moment est tendu. La récolte doit s’opérer le plus vite possible, avant que les abeilles ne comprennent qu’on est en train de les dévaliser et commencent à attaquer. Il y a quelque temps, en Haute-Loire, un couple de promeneurs s’est fait attaquer par des abeilles pendant une récolte ; piqués plus de cent fois ils ont été hospitalisés dans un état grave. Mais le risque concerne aussi les abeilles elles-mêmes : une ruche qui reste trop longtemps ouverte, toute débordante de miel, peut devenir un signal de pillage, et toutes les abeilles risquent alors de s’entre-tuer. Ce terme de « pillage », qui évoque pour moi des hordes de Huns s’abattant sur d’innocents villageois, avec tout ce qui s’en suit de têtes coupées et de hurlements d’enfants, achève de m’inquiéter, mais je ne suis encore, pour l’heure, que l’assistant de Jolanna – même si j’ai d’ores et déjà délaissé mon carnet et revêtu la tenue réglementaire.

Car ce n’est pas tant pour l’apiculteur que le moment fatal est venu, que pour le scribouilleur obligé de quitter son rôle de spectateur. « D’abord, tu fais avec Jolanna, mais attention : au prochain rucher tu devras faire seul, enlever les hausses, désigner celles qui doivent être chargées, puis aider à charger et à sangler les ruches pour la transhumance que nous ferons à deux. »

 

Le défi est lancé, ce qui est un juste retour des choses puisque l’apiculteur lui-même s’est le premier aventuré sur le terrain de l’écrivain en participant à une lecture musicale commune dans une librairie. Après tout, lors de la rencontre avec le vigneron Richard Leroy qu’il raconte dans Les ignorants, récit d’une initiation croisée, Étienne Davodeau ne se contente pas de prendre des notes et de goûter des vins (que, souvent, il ne reconnait pas) mais travaille aussi dur que les ouvriers, cependant que son acolyte, à défaut de dessiner, lit toutes sortes de bandes dessinées déconcertantes pour un « ignorant ».


Il conviendrait ici de s’interroger sur les motivations (profondes, superficielles, avouables ou secrètes) qui conduisent nombre d’intellectuels à rechercher ce genre de situations qui les sortent de la zone de confort ou d’inconfort ordinaire de leur art pour les confronter plus franchement à la réalité. L’engagement politique (Sartre sur son tonneau…), le voyage dans ses formes les plus dures (de Michaux à Bouvier en passant par Rimbaud…), l’ornithologie (Saint-John Perse !), la mécanique, la cuisine, la pêche, la musique ou la peinture pour qui n’est pas, au départ, mécanicien, cuisinier, pêcheur, musicien, peintre ou photographe, etc., semblent montrer que l’écriture seule ne suffit pas. L’explication première est peut-être très simple : l’écriture est la forme artistique la plus éloignée de la matière. Elle suppose un degré de raffinement de la réalité supérieur à tous les autres arts et, dès lors, condamne son serviteur à une vie sans corps. Bien sûr la réalité corporelle se trouve transposée dans les sons de l’écrit, qui peut aussi s’incarner lors de ces lectures ou de ces « performances » si prisées des poètes, et pour peu qu’on écrive encore à la main on peut avoir la sensation du papier lisse ou rêche, de la plume qui gratte et tache, mais c’est bien peu. On comprend dès lors l’envie de mettre les mains dans le cambouis, la terre ou la ruche.

Si Rimbaud écrit que « la main à charrue vaut la main à plume », ce n’est peut-être pas tant pour revaloriser le travail du paysan que parce qu’à ses yeux, la « main à plume » vaut plutôt moins que la « main à charrue » – par ce refus, donc, de sa condition de lettré, qui le conduira jusqu’en Abyssinie avec la fin que l’on sait. Ainsi l’enfant frêle que les autres appellent « l’intellectuel », « le poète » ou « le rêveur », considère-t-il avec une admiration éperdue tel camarade plus vigoureux auprès duquel il se sent si misérable qu’il n’osera jamais lui adresser la parole, persuadé de n’être pour lui qu’un objet de mépris, sans se douter que ce garçon de belle allure considère ses propres talents comme dérisoires face à la science de son camarade trop distant qui l’intimide tant qu’il n’osera lui parler, c’est dommage, qu’au tout dernier jour de classe, au moment donc de leur séparation, et l’un et l’autre resteront pantois devant un tel malentendu…

 

Mais revenons au rucher, au défi. Pour l’heure, il s’agit de procéder à la récolte. Les gestes sont simples – repérer les ruches qui doivent partir en transhumance, enfumer, faire sauter à l’aide du lève-cadre la cire qui retient le chasse-abeilles, laisser Éric charger les hausses dans le camion – mais ils doivent être rapides : il faut compter un quart d’heure environ avant que les abeilles ne comprennent qu’on est en train de les dévaliser et réagissent comme il se doit. Le temps de réaction peut sembler considérable, mais il faut dire que la fumée qu’on diffuse dans et autour des ruches (opération qui me donnera le sentiment de jouer le rôle d’un C.R.S. sommé de gazer une manifestation aux motivations pourtant légitimes…) permet de masquer les phéromones des abeilles et, donc, de calmer leur agressivité.

Dans le sillage enfumé de Jolanna je tâche de faire de mon mieux, mais me heurte à trois difficultés : d’abord, la coiffe trop large retombe sur mes yeux si bien que j’ai le choix entre travailler avec une seule main, ce qui est impossible, ou bien travailler en aveugle, ce qui l’est tout autant ; ensuite, nous n’avons allumé qu’un seul des deux enfumoirs, dont Jolanna se sert d’ailleurs avec une retenue que j’approuve (les militantes semblent paisibles) mais qui, associée à la troisième de mes « difficultés », à savoir le fait que je n’ai pas pris la peine de revêtir des chaussures montantes, me fait changer d’avis à la première salve de piqûres.

Sans doute Jolanna ou moi-même avons fait une fausse manœuvre, ou trop tardé, car tandis que l’apiculteur est occupé plus loin avec le camion voici que les gardiennes commencent à attaquer, nous piquant aux mollets, aux bras, aux mains (je constate au passage que les gants de jardinage que j’étais content d’avoir pensé à emporter sont totalement inutiles) sans qu’il soit possible d’enlever les dards. J’ai lu quelque part qu’il est recommandé de n’user de l’enfumoir qu’avec calme et décontraction, en évitant les mouvements brusques : facile à dire ; après avoir enduré stoïquement les premières piqûres, nous nous mettons à danser, à crier, pleurant de rire (car c’est drôle, tout de même) et de douleur (chaque piqûre nouvelle est une source d’étonnement…) – ce qui n’empêche pas l’opération de s’achever, et les hausses d’être amenées à la miellerie pour l’extraction.

 

À l’abri du hangar on peut enfin se défaire de son voile protecteur pour décharger, en empilant sur des palettes séparées les hausses du bas – les plus anciennes et les plus lourdes, remplies d’un miel d’acacias et de ronces – et celles du haut – qui contiennent le miel de châtaignier. À dire vrai, la distinction entre les hausses du haut et les hausses du bas s’avère pour moi assez vite confuse, car toutes ont été chargées les unes sur les autres en piles de cinq et peuvent être issues de ruches à une ou à plusieurs hausses. C’est peut-être pour me punir de ma confusion qu’une abeille, égarée parmi toutes celles qui, ivres de miel et sans plus rien à butiner ou défendre, errent au hasard dans l’entrepôt en tentant de reformer aux fenêtres des essaims éphémères, me pique à la lèvre. La douleur est plus forte que toutes les autres et me fait hurler sans vergogne – Wayana, je serais d’ores et déjà recalé à mes épreuves, bon pour le repêchage ou le déshonneur.

L’extraction, c’est toutefois un moment de répit, un moyen aussi de m’extraire du petit enfer qu’est devenue mon initiation. Je regarde Jolanna glisser dans la machine les cadres, d’où ne tardent pas à couler des ruisseaux de miel bientôt aspiré dans la centrifugeuse, filtré, brassé et amené dans les cuves. Comme la faim commence à me tenailler (je n’ai pas mangé depuis le matin et le soir approche), comme en outre l’odeur est proprement grisante, je recueille du bout du doigt le miel qui goutte du tuyau et, ours au rucher, m’en barbouille généreusement.

 

  

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Le camion saute sur le chemin forestier qui ramène au rucher où le maître et le novice (le patron et l’apprenti) doivent procéder à la deuxième récolte, pendant que Jolanna poursuit l’extraction. À dire vrai, j’aurais préféré poursuivre l’activité pour laquelle je me sens le plus doué – la dégustation –, mais j’ai pris cette fois la précaution de revêtir des gants adaptés (adapté à l’activité, mais pas à mes mains d’accordéoniste…) ainsi que des bottes (assez larges pour laisser passer un essaim, mais je ne le sais pas encore). Il me faut enfumer (trois à quatre coups de soufflet à l’intérieur de la ruche, souvent encombrée d’une foule bourdonnante qu’il faut d’abord dégager), faire sauter la cire qui colle au chasse-abeilles, puis désigner les hausses qu’il faut embarquer – deux par ici, trois par là, cela fait bien des piles de cinq, avec si possible un couvercle sans trou au sommet de la pile. Comme j’appréhende désormais les piqûres je ne lésine pas sur la fumée, mais je sens que j’agis avec une nervosité et une violence qui me mettent mal à l’aise. L’acte de prendre le miel puis de déplacer les abeilles à trois-cents kilomètres de là – pour, certes, leur donner davantage à manger, mais elles ne sont pas au courant et n’ont rien demandé – me paraît brutal.

De fait, il l’est. La réalité est brutale, dès lors qu’on n’est plus dans les métaphores joliment dorées que file Maxence Fermine dans L’Apiculteur : n’est-ce pas ce que je voulais, ce que j’ai toujours voulu – un rapport authentique avec la réalité ?

Je m’affaire. J’enfume. Parfois je m’enfume moi-même, une bonne rasade dans la figure. J’ai peur de la piqûre, de l’attaque, du pillage, peur de ma maladresse et de ma lenteur qui s’arrangent d’autant moins que la coiffe continue à tomber devant mes yeux. Peur de mal faire, et je fais mal. C’est promis, c’est juré, plus jamais je ne ferai de reproches aux enfants, aux élèves, quand ils n’arrivent pas à faire ce que je leur demande – je les prendrai dans mes bras en m’exclamant « mon pauvre ! », ils n’y comprendront rien et se diront que cette fois-ci les dernières barrières de la raison ont cédé chez leur père, leur professeur…

 

On repart néanmoins avec un nouveau chargement, un peu en retard seulement sur l’horaire prévu.

 

Le temps passe, le temps presse. Dans le hangar encombré la tension monte un peu, car un déshumidficateur est en panne et qu’il n’est pas possible de tout entreposer dans de bonnes conditions. Il faudrait pouvoir tout extraire, mais on n’en a pas le temps. On risque de perdre tout ce miel déposé là, et qui n’est en outre pas assez humide. On se débrouille comme on peut, puis on file manger et se reposer un peu avant le grand départ.

 

Le soir est tombé. La lampe frontale va peut-être permettre de maintenir la coiffe sur ma tête, car il est primordial d’être « efficace », cette fois, pour charger et sangler les ruches avant qu’il ne fasse nuit noire. L’enfumage recommence. Sans doute assez irritée par la perte du miel les abeilles me semblent aussi nerveuses que les humains venues les déplacer. En voici une qui pénètre dans ma botte droite et me pique, puis une autre, puis une autre. Je réprime toute protestation, décidé à essayer de jouer les bravaches. La coiffe ne tient pas, je lance de travers la sangle et suis contraint d’escalader le camion et de perdre encore du temps, la coiffe ne tient pas, je n’ai toujours pas compris comment on serre et on desserre, je n’y vois rien… Mais qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi cette épreuve absurde qui me couvre de ridicule ? Je suis à deux doigts de renoncer, de planter là les abeilles, le camion, le patron, le monde entier et de repartir à pied jusqu’à ma cave – voici que remonte dans ma mémoire enfumée le souvenir de Catherine Ribeiro enfermée dans sa loge et refusant de monter sur scène... J’ôte alors rageusement ma coiffe dans un geste non pas de renoncement, mais d’entêtement – cette fois, j’y verrai, et je vais y arriver ; mais les abeilles tournent autour de mon visage découvert, me poussant à remettre au plus vite la protection à l’intérieur de laquelle, c’est dommage, quelques-unes se sont déjà glissées, qui se retrouvent coincées entre mon crâne et la coiffe...

 

Le maraké des Wayana est sans suspense : les piqûres sont certes bien plus terribles et nombreuses, mais appliquées à un moment déterminé – il suffit de serrer les dents pendant quelques minutes et le tour est joué. Pour le jeune homme ou la jeune fille qui passe ses épreuves l’échec n’est pas envisageable…

 

L’échec. La longue série des ratages et des maladresses ordinaires : les gestes manqués, les mots de travers et tout ce qu’on regrette ; le morceau qu’on a tant travaillé mais qu’on n’a pas pu jouer devant le public, le moment venu, à cause du trac ; le livre qu’on n’a pas su mener à son terme, faute de force ; le sommet qu’on n’a pas atteint, le voyage auquel on a finalement renoncé... Si d’aventure je deviens un jour l’écrivain que j’aurais pu, que j’aurais dû devenir, on pourra me lire sous cet angle de l’échec, car je n’écris que pour tenter de faire quelque chose de mes échecs. Le premier texte en prose (d’ailleurs illisible) que j’ai publié s’intitulait, si mon souvenir est bon, Chronique d’une résurrection ratée

 

 

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Onze heures, pendant que, le corps un peu tremblant à cause de la fatigue et du venin, je médite sur l’échec, le camion s’enfonce enfin dans la nuit, avec tout ce que cela suppose comme réminiscences nomades, sensations de vertige, de voyage... On croise de loin en loin d’autres apiculteurs qui tous convergent vers le même lieu. Bientôt il semble qu’il n’y a, sur cette route, que des camions remplis de ruches – on n’ose imaginer ce qui arriverait si survenait l’accident : les ruches renversées sur la chaussée, dix-mille dards dressés dans la lumière des phares…

 

Minuit, le camion glisse en silence dans un tunnel interminable.

 

Une heure, une reine a essaimé dans ma tête et je me demande comment me rassembler.

 

Deux heures, les yeux ouverts j’ai rêvé d’une fuite hors du temps, hors du monde.

 

Trois heures, comment est-il possible, dans ce monde où rien n’est fiable ni fixe, qu’une étoile indique le Nord ?

 

Quatre heures, on s’arrête au bord de la route parfumée. Mille abeilles d’argent butinent le miel des planètes. La voie est libre, la vie est vaste et heureuse à nouveau. Qui a parlé d’épreuves ?

 

Cinq heures, à l’horizon le ciel blanchit. L’air enfin embaume la lavande. Arrivé au bout du chemin on décharge, un peu hagard, la cinquantaine de ruches, goûte au venin d’une ultime piqûre, puis on tente de dormir un peu.

 

Très peu. Avant sept heures me voici clopinant à travers la garrigue. D’une branche de chêne nain je me suis fait une béquille, car il m’est difficile de poser mon pied enflé d’Œdipe. Herbes jaunes, boue dans les ornières. Les restes d’un nid détruit. Le ballet des papillons, par bouffées l’odeur de la lavande. Je ne sais pas si j’en sais davantage, ni où je vais, ni rien de plus ou de moins. Je pense que la route est finie et que je suis perdu dans ce pays de Provence qui me ramène une fois encore à des souvenirs de lecture et d’enfance. Je m’assois parmi les pierres patiemment enlevées des champs et déposées dans des pierriers artificiels par des générations de paysans qui donnent ainsi au passant une leçon de courage. Sur la carte des lichens je tente de retrouver mon chemin, et constate seulement que mon goût pour les pierres ne s’est jamais démenti, que j’ai déjà vécu de tels moments – ce qui est bien normal parce que « je suis un roc, je suis une île ».

 

Puis les abeilles commencent à sortir, partent en repérage, découvrent l’immense champ de lavande. Elles n’ont pas la mémoire de l’enfumage, des gains ni des pertes, juste un appétit à la mesure du monde.

Rien n’est perdu, tout est gagné, il reste un monde à explorer.

 

Le maraké s’arrête ici.

 

 

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Jours blancs

 

 

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Jours blancs, ciel blanc, temps blanc moite et tendu d’avant l’orage, que l’on attend. Sur la peau brûlée de l’enfant le pus s’étend – on bande la jambe, on nettoie la plaie. Soi-même on se sent une sensibilité de grand brûlé, à cause de la chute, du temps, de l’âge, de tout ce qui fait si bien pressentir l’échec qu’on a la tentation d’en accélérer rageusement la venue. Tout pèse, tout irrite, c’est à cause de l’orage dans nos têtes. Même la paix des chats qui ne comprennent rien à la violence du monde. Même les palabres chez les voisins d’en haut ou le cri-cri des insectes dans le jardin gagné par les ronces. Les mouches qui ont envahi la maison heurtent les vitres avec un petit bruit exaspérant. Comme elles on est pris au piège. Partir ou rester ne change rien. Écrire, peut-être, pourrait laver la plaie, on y croit encore quelquefois mais c’est par habitude, ou parce qu’on est « encore jeune » et qu’on veut croire en quelque chose.

 

Temps blanc, temps des défaites. Ça passe, tout passe, il suffit de patienter en dormant, en lisant.

 

Lu cette nuit Sérotonine de Michel Houellebecq, parce qu’une amie m’en a dit du bien alors que je n’en avais entendu dire que du mal et que je voulais pouvoir lui dire ce que j’en avais pensé en faisant abstraction du personnage public. Je n’avais jamais lu de livre de Houellebecq, sauf quelques pages autrefois, à Madère, à cause de ce beau titre de La Possibilité d’une île, mais la vulgarité du vocabulaire, conforme aux canons de l’époque, et le négligé de la syntaxe, tout aussi conforme (à croire que l’auteur contemporain se doit d’écrire comme un élève de quatrième pas trop doué, en évitant toute marque de littérarité et tout ce qui ressemble à une phrase complexe) m’avaient fait refermer rapidement le livre. 

Cette fois, cependant, j’étais d’humeur à lire ça. J’ai réussi à passer outre la vulgarité, la syntaxe négligée, les clichés.

Passer de Proust à Houellebecq est difficile, mais éclaire sans doute sur l’époque : le lyrisme discret, la douceur, l’élégance, la tendresse, la finesse de compréhension et d’écriture, tout cela qui irradie de la moindre page de Proust laissent place à l’aigreur, au nihilisme, au porno soft justifié par le romantisme déçu du narrateur ou de l’auteur qu’il protège. 

De Proust, il est d’ailleurs question dans Sérotonine. Dans un passage plutôt intéressant où la phrase prend enfin un peu d’ampleur, le narrateur, qui fait mine de ne plus croire en l’amour tout en montrant qu’il y croit très fort mais qu’il n’a pas eu de chance (donc qu’il n’est pas un salaud à haïr mais un pauvre type à aimer), déplore bizarrement que l’amour de la jeunesse soit le point d’aboutissement de La Recherche comme de La Montagne magique :  

« Ainsi toute la culture du monde ne servait à rien (...) puisque dans les mêmes années (...) Marcel Proust concluait, à la fin du « Temps retrouvé », avec une remarquable franchise, que ce n’étaient pas seulement les relations mondaines, mais même les relations amicales qui n’offraient rien de substantiel, qu’elles étaient tout simplement une perte de temps, et que ce n’était nullement de conversations intellectuelles que l’écrivain se nourrit (...) mais de « légères amours avec des jeunes filles en fleurs ». Je tiens beaucoup (...) à remplacer « jeunes filles en fleurs » par « jeunes chattes humides » ; cela contribuera me semble-t-il à la clarté du débat, sans nuire à sa poésie... »

Passons sur cette question de vocabulaire (je ne trouve décidément rien de poétique ni d’intéressant, ni même de réellement provoquant dans cette façon de remplacer « jeunes filles en fleurs » par « jeunes chattes humides », cela ferait bailler d’ennui j’en ai peur jusqu’à mes collégiens...). La Recherche aboutit à un vibrant éloge de la littérature comme façon de donner sens à la vie. Le livre de Houellebecq, lui, a des qualités narratives, dans l’entrecroisement de l’intime et du sociétal (encore qu’il semble avoir fait une liste des sujets à aborder, de la crise agricole à la pédophilie en passant par les méfaits de la mondialisation, d’une façon en général froide et caricaturale), dans la manière de composer le portrait de son narrateur, et surtout dans les descriptions de lieux plus ou moins désolés ; mais la raison d’écrire tout cela, on ne la comprend pas. Écrire pour aller jusqu’au bout du néant, Beckett l’a fait avec une autre force, et Kafka tant d’humour ! La confrontation douloureuse à la contingence, j’ai lu cela dans La Nausée de Sartre quand j’avais dix ou douze ans, l’ai vu dans Le feu follet de Louis Malle il y a des lustres : le discours est le même, l’exigence formelle en moins. Paul Auster, dans un même registre post-apocalyptique, est d’une autre élégance. Etc.

 

Mais peut-être est-ce parce que, même désabusé, même maussade, même miné par la tristesse en ces jours blancs où l’orage ne vient pas, je reste encore naïvement persuadé que quelque chose (écrire) ou quelqu’un viendra me sauver et nous sauver. Quand j’aurai vraiment tout perdu, quand je serai bien vieux et vraiment seul, quand il n’y aura même plus autour de moi la montagne et les chats pour me rappeler la douceur de vivre, peut-être n’écrirai-je plus, ou bien écrirai-je comme Houellebecq, ce qui revient au même. 

 

(Cela m’étonnerait.) 

 

 


 

 

 

La nuit des loups

 

 

 

Lac Noir de nuit 

 

 

La nuit est tombée sur le Lac Noir. Silence et grondement, ça continue, c’est continu, même si vécu comme discontinu.

 

La nuit des loups est tombée sur le Lac Noir. Je ne sais pas pourquoi je dis : « la nuit des loups ». Peut-être parce que j’ai envie d’en voir ou d’en entendre. Peut-être à cause du nom du lac près duquel nous avons établi le campement. Peut-être parce que c’est encore une nuit de presque pleine lune (lorsqu’elle se lèvera on ne pourra plus dormir), ou bien parce qu’une telle nuit semble réservée au loup plutôt qu’aux humains. 

 

Nuit trop vaste, dans la montagne désolée dont les deux triangles marquent le fond de notre paysage du Villard, nuit de loup.

 

De toute façon nous sommes un peu meute, meute de loups et de louveteaux. Il y a le petit Clément, qui ne dort pas mais lit, les fesses en l’air, le menton sur les poings, après avoir catégoriquement refusé de s’installer sous la tente parce qu’il voulait voir la nuit étoilée, sentir le vent, la rosée, guetter les loups ! Toute la nuit il s’agitera, puis marchera encore gaillardement, jusqu’à la glissade qui lui fera si peur qu’il refusera de poursuivre jusqu’au sommet du Grand Arc, se contentant (c’est aussi bien) du Petit Arc voisin.

Il y a Tanguy, le tout jeune wwoofer qui nous accompagne, dix-huit ans à peine, en route pour sa prépa véto et la découverte du monde, plein d’allant et de curiosité et parfait compagnon de meute.

Éric est là, bien sûr, toujours partant pour l’escapade, enroulé maintenant dans son duvet, chef de meute à sa façon discrète – lui seul n’a pas plongé dans les eaux froides du Lac Noir lorsque nous sommes arrivés, mais il le fera demain juste avant la longue redescente.

 

Les étoiles s’allument. J’ai faim d’étoiles et de « commotions intersidérales », une faim de loup. Si je ferme les yeux maintenant je vais avoir des visions de loup en chasse, de vieux loup solitaire ou bien, pourquoi pas, je préférerais, de jeune loup au pelage luisant, à la foulée souple, au regard avide.

 

Légère brise. Grondement du ruisseau, lignes d’encre des crêtes sur fond noir. Nous sommes seuls dans la montagne, pour la courte nuit des loups.

 

 

(Le lendemain on verra rappliquer non les loups, mais deux gros chiens qu’on prendra pour des patous, mais dont le désintérêt manifeste pour le troupeau de moutons qui viendra boire au lac trahira la véritable condition de chiens domestiques divaguant dans l’alpage et chassant les marmottes...)

 

 


 

 

 

Mort à Munich

 

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L’air était si lourd, le temps si pesant. Sur le chemin de Munich je suis allé voir le chapelier et je lui ai dit : « Rends-moi ma jeunesse, mes vingt ans, l’air léger, mes rêves de printemps ! » Il m’a vendu un chapeau de paille.

 

Le temps était si triste, j’étais tant rongé par le regret de cette époque de ma vie pas si lointaine où je croyais en la possibilité d’un monde heureux... Sur le chemin de Munich je suis allé chez le coiffeur et je lui ai dit : « Rends-moi ma jeunesse, mes vingt ans, l’air léger, le printemps ! » Il m’a ri au nez et s’est contenté de me couper les cheveux. 

 

J’ai eu de la chance. Il aurait pu me couper la tête, ou bien me peindre le visage en blanc, en rouge les lèvres, en noir de jais les cheveux, et je serais allé traîner ma chaise longue au bord de l’Isar à regarder le jeune homme que je fus s’avancer nu vers le soleil couchant.

 

Je serais mort à Munich.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.