Journal d’un méliphile, février 2026

 

Un blaireau au Paradis

 

Adam et Ève au Paradis terrestre, Johann Wenzel Peter (1780-1829), huile sur toile 247x336cm, pinacothèque vaticane (détail)

Le sort de l’homme et celui de la bête sont semblables : comme meurt l’un, meurt l’autre, tous deux ont même souffle, et la supériorité de l’homme sur la bête est nulle…

Ecclésiaste, 3.19

 

Rome, 12 février 2026

Pas plus qu’à Paris il n’y a de blaireaux à Rome, ni dans les ruines, ni dans les rues, ni dans les parcs (les seuls mustélidés rencontrés au parco ecologico, soit au zoo local, sont des loutres). Est-ce qu’il y en a au Paradis ? Est-ce qu’il y a seulement des animaux, d’ailleurs ? Si l’on en juge par l’iconographie, cela ne fait aucun doute. Les théologiens en ont abondamment discuté, les peintres ont tranché : Adam et Ève tout seuls et nus dans un jardin dépourvu de toute vie animale autre que celle d’un serpent mal intentionné, ce n’était pas plausible, ni désirable, ni pictural. La religion chrétienne n’est d’ailleurs pas aussi fâchée avec les non-humains qu’on le pense souvent, si j’en juge par ce qu’en disent l’Ecclésiaste, Valérie Chansigaud et le pape François qui, dans son encyclique Laudato si’ de 2015, réaffirme ce « principe central du christianisme » qu’est « l’unité de la Création » : « Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble » – et l’historienne Valérie Chansigaud de préciser que « ces éléments théologiques (…) attestent clairement d’une tradition chrétienne très ancienne : la relation de l’homme à la nature n’est pas une domination, mais une relation de respect et d’interdépendance. »[1]

Depuis que j’ai quitté mon Gelon savoyard pour le Tibre latin et mon pic de l’Huile pour le mont Palatin, je vais de ruine en ruine parmi les perruches à collier, les pigeons bizet et les goélands, et me promène aussi volontiers dans les paradis artificiels des toiles et des fresques de la ville-musée, en quête, toujours en quête, de formes animales. La plupart du temps, il faut bien reconnaître que ce ne sont guère que des gerbes de geais et de chardonnerets morts qui croisent sur ces cieux craquelés des paons empaillés, des perroquets figées : les oiseaux font de beaux ornement, des symboles de richesse et de pouvoir qui rejoignent parmi les dorures d’autres symboles de richesse et de pouvoir. C’est dire mon contentement lorsque j’arrive devant cet « Adam et Ève au Paradis terrestre » en lequel le peintre autrichien Johann Wenzel Peter a représenté, dans la première moitié du XIXe siècle à la fin de sa carrière, plus de 240 espèces animales parmi lesquelles se trouve, au premier plan, près d’un bœuf, derrière un renard et tenant tête à rien de moins qu’un tigre, un blaireau.

La toile elle-même est un feston coloré aux détails réalistes et à la composition quasi surréaliste, qui met en scène comme il se doit Adam et Ève dans un paysage de bois, de lac et de montagne, entourés par une prodigieuse ménagerie. Hormis bien sûr le serpent, seuls les domestiques entourent les deux bipèdes qui se dorent au soleil au centre droit de la toile : chat, chiens, lapins, poule, coq, paon et dindon, moutons et chevaux ; dans les arbres, un macaque ou un capucin, un écureuil, un lérot peut-être ainsi qu’une possible martre, et de nombreux oiseaux d’Europe et d’ailleurs (pic vert, pic noir, faisan, geai, aigle, chouette effraie, cacatoès, gris du Gabon, aras bleu et macao, etc.). Dans l’herbe, sur les rives du lac ou sur l’eau s’ébattent divers canards, flamants, cygnes, pélicans, hérons. De grands fauves patrouillent alentour : le tigre au premier plan à gauche, un lion et une lionne au centre qui passent comme deux vigiles entre les bœufs, un mandrill grimaçant et la basse-cour, et puis plus loin à droite un autre tigre, un jaguar, sans doute une panthère. L’artiste soigne les détails, mais néglige les proportions. Au premier plan à gauche, dominant l’ensemble par sa stature démesurée qui donne l’impression que l’âne et le tigre à ses pieds sont un falabella (80 cm au garrot…) et un chaton, un dromadaire hilare donne peut-être la signification secrète de la toile, et résume en tout cas l’effet qu’elle produit sur le spectateur que je suis : comme un enfant ravi de la sortie au zoo ou au Muséum, j’éclate de rire et me plonge un moment dans le jeu de l’identification – avant de revenir au centre décentré de mes préoccupations.

Entouré par le renard qu’il ignore, les fesses du bœuf auquel il tourne le dos et le tigre auquel il fait face, le blaireau se trouve dans la partie la plus sombre de la composition, ce qui est sans doute sans rapport avec sa vie nocturne (l’effraie et le lérot sont perchés au soleil) mais permet surtout au peintre un bel effet de clair-obscur, car un rayon de soleil vient frapper le blanc de son masque et le rend éclatant. Je cherche un moment ce qui a pu justifier ce face-à-face incongru entre le blaireau et un tigre, avant de me rendre à l’évidence : les rayures. Se laissant aller à des associations picturales dignes des automatismes du surréalisme, le peintre a eu envie de représenter deux animaux à rayures pris dans le faisceau d’une lumière moins céleste que picturale. Je suis touché de constater que, même en cette première moitié du XIXème siècle, un artiste a estimé que le contraste entre le noir et le blanc de la face du blaireau n’était pas moins noble que les rayures du tigre. Il a d’ailleurs choisi de montrer l’animal en légère plongée, ce qui agrandit excessivement la partie blanche de sa tête et donne l’impression que même son poitrail et son cou sont immaculés. La bande noire, qui laisse entrevoir l’œil du blaireau, se termine en un crochet très réaliste qui prouve que Johann Wenzel Peter a bien observé et reproduit avec soin l’exemplaire empaillé qu’il devait posséder mais qui, associé à l’arc tombant de la gueule, donne au blaireau ce caractère grimaçant des figures chinoises que l’on retrouve aussi dans les yeux éberlués du tigre et des bovins au second plan.

Le blaireau et le tigre ne s’affrontent pas. En fait, ils ne se regardent pas, mais vivent chacun dans des mondes séparés, juxtaposés sur la toile et mis en relation par la volonté du peintre mais sans autre lien qu’esthétique. Il n’y a pas non plus d’interaction avec le renard qu’il croise mais qui, lui aussi, regarde ailleurs. Il est seul, ce blaireau, seul dans cette toile sans vers de terre, sans terrier, sans congénères, et pleines d’animaux plus seuls encore que ceux du zoo. Il est seul aussi dans ce musée et même, dans toute la ville. Mon pauvre, tu dois bien t’ennuyer, emprisonné dans ce cadre depuis plus de deux cents ans !… Allez, je rapproche encore un peu mon nez de ta truffe malgré le gardien qui commence à me regarder d’un sale œil, et je te souhaite une attente paisible dans ce paradis qui est plutôt un purgatoire…

 

Ce contenu a été publié dans Méliphilie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.