Journal d’un méliphile, février 2026

Vérités et mensonges

 

Un mulot vient se jeter dans les pattes de Courage, qui l’ignore superbement.

Rome, 18 février 2026

Consultant les messages et nouvelles qui s’accumulent, je songe qu’il y a décidément quelque chose de surprenant dans les polémiques qui perdurent à propos des dégâts occasionnés par les blaireaux. Pour les chasseurs-déterreurs et certains agriculteurs, la « régulation » est nécessaire pour contenir la prolifération de ces « redoutables prédateurs » qui « occasionnent beaucoup de dégâts à nos cultures »[2]. L’observation naturaliste et la lecture de la littérature scientifique permettent aisément de corriger l’image de ce « prédateur » qui est, répétons-le, « non adapté à la poursuite des proies » et consomme « ce qui est à sa portée immédiate »[3], mais le fait que nos voisins en Belgique, en Suisse romande ou en Italie protègent le blaireau depuis des décennies offre par ailleurs la possibilité de pallier l’insuffisance des données françaises [4] et de mesurer clairement l’inanité des justifications à la « régulation » des blaireaux. Le constat est clair : « Si les dégâts dans les cultures existent, ils sont relativement restreints (…). Au cours du temps, ils sont également stables malgré le statut de protection de l’espèce (pas de chasse). »[5]

Mais qu’importe les études et les données objectives : sur la Toile, un quidam s’empresse de protester en évoquant « les dégâts sur les élevages de volailles », car « ça pourchass[e] et tue des volailles » et « quand ça rencontre un chien [c’est] pas le [chien] qui gagne » (je rétablis a minima l’orthographe), sans compter « les destruction[s] de ruches » car « le blaireau adore le miel » et « fait beaucoup de dégâts dans les cultures » lui qui est « facilement repérable aux traces de pattes (…) et aussi à sa façon de manger ([car] étant court sur pattes il est obligé de coucher les cultures pour arriver à prendre les graines). »[6]

Il est raisonnable de ne pas prêter attention à ces propos, mais j’aime comprendre l’origine des erreurs. Je ne réponds pas au quidam (d’autres l’ont fait en le traitant de mythomane ou en argumentant), mais je les reprends ici et tente une analyse.

Que le blaireau puisse courir est une évidence, que l’internaute a d’ailleurs vérifiée expérimentalement en « poursuiv[ant] un blaireau qui sortait de [s]on élevage de poulets à la tombée de la nuit avec un 4×4 dans un champ de maïs récolté » sans parvenir à le rattraper (j’avoue que cette image du fermier furibard défonçant la terre de son propre champ pour chasser en 4×4 un blaireau m’a autant amusé que consterné), mais la conclusion qu’il en tire (« donc aucun problème pour attraper les poulets ») est erronée, car fondée sur un préjugé ancien : le blaireau est un prédateur, et les prédateurs pourchassent leurs proies. Il est sans doute possible que, dans certaines circonstances, des individus consomment des volailles vivantes, comme semble en attester sur le Net une unique vidéo montrant un blaireau entrer dans un enclos et en repartir avec ce qui est, d’après le commentaire, une poule[7] (je passe sur toutes celles qui ne révèlent que la paranoïa de leurs auteurs) – mais dans ce cas précis, le blaireau vient tranquillement se servir dans un lieu où il sait trouver une nourriture qu’il n’est pas nécessaire de poursuivre. Les commentaires abondent pour dire que les propriétaires de poulaillers n’ont pas de problèmes avec les blaireaux – certains de mes voisins du Villard qui laissent leurs poules en liberté non loin du terrier peuvent en attester. J’ai d’ailleurs observé il y a quelque temps de cocasses absences d’interactions entre les blaireaux et les mulots qui, sans doute agités par l’approche du printemps, empruntent plus que jamais les galeries du terrier et parfois viennent se jeter dans les pattes de leurs occupants principaux, sans que ceux-ci daignent réagir. La première erreur est donc liée à une méconnaissance éthologique.

La deuxième, concernant les chiens, est clairement d’origine cynégétique : l’image de férocité attribuée à notre mustélidé est une vieille construction issue du monde de la chasse. Contrairement à celui qu’on poursuit en 4×4, le blaireau acculé par des chiens ou enfermé dans une arène de combat ainsi que cela s’est longtemps pratiqué en Grande-Bretagne notamment, n’a d’autre choix que de se défendre, mais c’est là une situation créée par l’homme. Les chiens errants qui viennent flairer les gueules de mon terrier n’ont jamais eu de problème, et Phil Drabble rapporte par ailleurs à quel point ses chiens et ses blaireaux apprivoisés étaient enclins à jouer ensemble.

Les dégâts sur les maïs sont bien documentés, et souvent confondus avec ceux des sangliers. L’erreur vient cette fois du fait que notre internaute pense être capable de faire la différence en s’appuyant sur les traces ou sur le fait que le maïs a été couché, comme si les sangliers n’étaient pas « courts sur pattes » et ne faisaient pas de même (il y a quelques mois, la terre grattée et les quelques épis de maïs jetés à terre dans le jardin d’Élodie nous avaient ainsi fait soupçonner l’incursion d’un blaireau, jusqu’à ce que les images nous montrent qu’il s’agissait d’un sanglier). Yann Lebecel résume ainsi la situation en Wallonie : « En termes d’évolution au cours du temps (2008-2024), on observe une légère baisse des dégâts imputés au blaireau depuis 2008 (probablement due à une amélioration de la distinction entre les dégâts de blaireau et ceux de sanglier), suivie d’une relative stabilité au cours des dix dernières années. À l’inverse, les dégâts de sanglier, espèce chassée contrairement au blaireau, sont en augmentation. En 10 ans, ils ont été multipliés par plus de trois. »[8]

Ce qui m’a cependant le plus étonné est la mention d’attaques sur les ruches. Je sais qu’ici, en Italie, les blaireaux – faute sans doute de vers de terre – sont amateurs d’olives, mais je n’avais jamais eu vent de leur goût pour le miel. Yann Lebecel répond à ce sujet qu’il souhaiterait des sources, et souligne que l’association Blaireau & sauvage compte « plusieurs adhérents et sympathisants qui sont apiculteurs » et qu’ « ils n’ont jamais eu de problème ». « Lors de nos suivis de terrain, on a également pu discuter avec des apiculteurs dont les ruches sont à quelques dizaines de mètres de terriers de blaireaux occupés », comme c’est le cas de celui du Villard, sans qu’aucun problème ne soit jamais signalé. Seul Michael Clark mentionne en passant que « les nids de guêpes sont creusées pour les larves » et que « les bourdons, les abeilles sauvages et très occasionnellement les abeilles domestiques peuvent être attaqués pour le miel ».[9] La probabilité pour que notre fermier ait eu connaissance d’une véritable attaque de rucher paraissant tout de même faible, je songe qu’il est possible qu’il y ait eu cette fois une confusion entre Meles meles et Mellivora capensis, le ratel, « surnommé blaireau africain ou blaireau à miel » car « il en mange parfois »[10] – ou bien tout simplement avec l’ours : ne dit-on pas du blaireau qu’il est « le petit ours de nos campagnes » ?

Comment expliquer, cependant, l’assurance avec laquelle cet éleveur dénonce les dégâts imputés au blaireau ? Pourquoi tant de haine ? Une recherche supplémentaire sur le profil en question permet, sans surprise, de constater que la réponse est idéologique : pro méga-bassines, anti-« écolos », son compte relaie les publications de la coordination rurale. La boucle est bouclée…

 

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