Journal d’un méliphile, février 2026

Les blaireaux mènent la danse !

 

28 février 2026

Il est minuit passé sur l’esplanade déserte traversée seulement par les mulots. Cette flèche, n’était-ce pas un loir ? Sa fuite a été trop rapide pour en être certain, mais le redoux rend plausible un réveil. La hulotte chante à tue-tête. Un renard rôde en contrebas autour d’une gueule secondaire par-dessus laquelle il finit par bondir. Courage a quitté le terrier hier, en début de soirée, et je crains une nuit sans blaireaux…

Voici pourtant que le fugueur (qui ne l’est bien sûr qu’au regard myope de l’observateur centré sur le terrier) apparait, museau au sol, au fond de l’esplanade. Il avance lentement, hésite entre les gueules, choisit finalement le 3 qu’il renifle soigneusement avant d’y pénétrer. J’ai déjà rempli d’un « 1 » machinal la colonne du tableau Excell portant sur le nombre de blaireaux observés, quand dix minutes plus tard survient Prudence, qui suit exactement les traces de Courage, hésitations comprises, et déboule sur le perron : la petite tache blanche au niveau de l’oreille droite, les lignes régulières du masque et la queue touffue confirment ce que sa démarche avait déjà annoncé. Elle reste un instant en arrêt au bord du toboggan, une patte levée, puis pénètre à son tour à l’intérieur du terrier. Je corrige le tableau : 2.

Quinze minutes se sont écoulées lorsqu ’apparaît un troisième blaireau qui remonte vivement le toboggan pendant que la hulotte s’égosille de plus belle : Vara, mais oui, c’est Vara, que je n’avais plus vue depuis vingt nuits mais dont la marque blanche est encore bien visible – et de 3. Que Vara remonte ainsi le toboggan signifie vraisemblablement qu’elle n’était pas présente auprès de ses petits à l’intérieur du terrier, et réduit les chances d’observer une nouvelle émergence de blaireautins dès cette année. Sa visite, cependant, ne dure pas, et bientôt elle reprend en sens inverse le sentier des blaireaux par lequel Courage et Prudence sont arrivés. Courage et Prudence aussitôt lui emboîtent le pas et disparaissent. À l’aube, Courage rentre seul.

Il reste seul à nouveau le soir suivant, qu’il occupe à ratisser et enfouir vigoureusement des feuilles à l’intérieur des gueules avant de s’en aller pour ne revenir que le lendemain soir, accompagné à distance de Prudence qui fait une longue sieste sur le perron. Un peu après 5 heures, tous deux, au lieu de se glisser dans l’une des gueules, quittent à nouveau le terrier, où il n’y a donc a priori plus aucun blaireau au moment où j’écris.

La joie de savoir le trio vivant et uni quelque part dans ces bois l’emporte sur tout autre sentiment. Peut-être avons-nous franchi, eux et moi, une étape décisive dans cette étrange relation dont ils ne savent rien : le vide du terrier ne me fait plus peur. Je sais qu’ils sont là, quoi qu’il en soit, visibles ou pas, et j’aime que ce soit eux et non moi qui mènent la danse.

 

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