L’esseulé au printemps

24 février 2026
Comment sait-on qu’on change de chapitre et même, de partie, dans la grande partition des saisons ? À quels signes se fier ? Pour la plupart de mes contemporains c’est une affaire réglée par le calendrier, et l’on me dira doctement que le printemps, c’est le 20 mars, et que je suis donc en avance d’un mois ; mais ce n’est là que la date de l’équinoxe que fixe le printemps « calendaire » – une histoire d’astres qui ne nous concerne pas tant que ça. On sait que les saisons dites « météorologiques », sur lesquelles se basent nombre de calendriers notamment orientaux, commencent bien avant, soit vers le 1er mars – mais même ce découpage, plus en phase avec la réalité vécue, n’est pas tout à fait satisfaisant, car le changement peut survenir plus tôt et, de fait, survient de plus en plus tôt à mesure que le climat se réchauffe. Je ne me fie donc désormais qu’aux proclamations des arbres et des bêtes qui, en ce jour où les hommes sombrement célèbrent le quatrième anniversaire de l’effroyable guerre qui déchire l’est de l’Europe, sont unanimes : mais oui, quelque chose a changé, et l’hiver qui sans doute se livrera encore à quelque baroud d’honneur d’ici aux « saints de glace », est bel et bien terminé (puissent les Ukrainiens le ressentir bien vite). La petite tortue d’Hermann que j’héberge est sortie de son long sommeil et a recommencé à manger. Le concert matinal des oiseaux redouble d’intensité, et les grenouilles de la gouille commencent à ronronner. Sur la route, le premier hérisson écrasé témoigne au moins de leur survie et de leur réveil. Les noisetiers en fleurs projettent dans l’air tiède des gerbes de pollen qui sont du même jaune que les premiers papillons qui traversent le grand pré et puis, au soir tombant, ça y est, les chauves-souris repartent à l’assaut des insectes…
Et les blaireaux ?
Il y a trois nuits, Courage et Prudence sont partis ensemble. Vers deux heures, Courage est rentré seul, après quoi aucune des sept caméras disposées autour du terrier principal n’a plus enregistré d’images.
Le lendemain, Courage est seul (l’encoche blanche qui perturbe désormais le parallélisme des bandes faciales le rend facile à repérer). Il disparaît rapidement, puis reparait dans la nuit près de la gueule 6, une vaste entrée creusée au pied d’un châtaignier à quelques mètres en contrebas de la gueule 1, qui devait être autrefois si l’on en juge par le vaste remblai qu’elle surmonte et le toboggan qui la prolonge la gueule principale du terrier, et où je n’avais encore jamais vu aucun blaireau. Pour la première fois je le vois pénétrer dans cette gueule, puis en ressortir peu après, et partout renifler, gratter la terre ; après quoi il disparait en direction de la gouille pour un probable festin de grenouilles…
La nuit dernière le voici seul encore devant la gueule 3. Il est sept heures du soir, c’est l’heure de la sortie et la douceur est stupéfiante, que savourent aussi les bénévoles du village occupés à faire traverser les grenouilles.
Courage est seul. Il inspecte olfactivement le perron, déplace des feuilles comme je le fais lorsque je suis à la recherche d’une carte que j’ai fait tomber. Il ratisse même quelques feuilles et en fait une boule minuscule qu’il laisse tomber devant l’entrée, puis se frotte à l’écorce, se fait les griffes et s’étire comme un gros chat, se renverse en arrière et baille éperdument. Peu après le voici devant la gueule 1, dont il renifle longuement et bruyamment l’entrée.
Où est passée Prudence ? Peut-être lui le sait-il, et sans doute ne fais-je que projeter sur ces faits et gestes parfaitement ordinaires, pour un blaireau, mes propres préoccupations, mais je ne peux pas m’empêcher de m’étonner : jusqu’à présent c’était Prudence que je voyais ainsi rester seule au terrier. Je scrute le peu que l’on peut voir de la galerie qui ne livre pas son secret. Nul museau ne se montre, et Courage s’en va.
À quatre heures du matin un autre blaireau tout trempé déboule sur le perron puis file vers l’esplanade, renifle la gueule 1 et repart vers les bois sans y être entré. Ce blaireau n’est pas Courage, ni Vara, mais vraisemblablement Prudence (pour autant que l’angle de vue et la bouille barbouillée de boue de la bête me permettent d’en juger). Courage rentre seul vers 6 heures, passe devant la gueule 1 sans s’arrêter et rentre sagement se coucher.
Le mystère reste entier mais Prudence est en vie, et pas très loin d’ici : je subodore qu’il s’agissait d’elle, car le passage d’un intrus aurait vraisemblablement poussé Courage à marquer et renifler davantage à son retour. Pourquoi ce que j’interprète comme une très inhabituelle séparation ? D’abord, il convient de rappeler que même avec 7, 10 ou 20 caméras, je ne vois que des bribes. Courage et Prudence ont très bien pu se rejoindre ailleurs. Je constate que ce changement dans l’emploi du temps et l’occupation de l’espace correspond au redoux printanier, qui doit faciliter les siestes à l’écart du terrier principal peut-être infesté de parasites et dont la litière demande à être changée (Courage se gratte beaucoup). Je songe enfin que si Vara est bel et bien présente auprès de ses petits âgés d’une quinzaine de jours, il est possible qu’elle ait cherché à chasser cette jeune blairelle en qui elle ne voit plus sa fille mais une concurrente ou une menace. Ne suis-je pas en train d’assister au premier mouvement d’une dispersion pareille à celle qui s’est produite l’an passé, à la naissance de Courage et Prudence ?
Honnêtement, je ne comprends pas ces gens qui remplacent le questionnement face au réel par les certitudes des idées : plus le temps passe, plus je me réjouis de ne pas savoir mais de poser des hypothèses, dont j’attends avec délectation que les blaireaux viennent les infirmer ou les confirmer – le plaisir de s’être trompé n’étant pas moindre que celui d’avoir su deviner. En l’absence du moindre signe de présence de Vara, je ne peux qu’attendre le fin mot d’une histoire qui ne dépend pas de moi, en surveillant de plus belle. Les blaireaux sont des maîtres qui nous enseignent l’humilité, le questionnement, la patience et la vigilance.
