Permanence du terrier

21 février 2026
J’ai dit quelque part que « la méliphilie nous arrache à nos terriers », ce dernier étant ici entendu comme le symbole kafkaïen d’un enfermement maladif, mais elle nous ancre, en revanche, elle nous attache terriblement à nos lieux… C’est un plaisant euphémisme que de l’avouer : partir a été difficile, revenir ne l’est pas.
Huit jours et huit nuits d’enregistrements vidéo m’attendent. Comme il est rassurant de constater non seulement que leur vie, qui s’est poursuivie sans événement particulier à en juger par les premiers visionnages, ne dépend pas de la mienne, mais qu’en outre mon absence n’a pas eu d’impact sur leur emploi du temps, ce qui semble confirmer que mes allées et venues au terrier ne les perturbent pas.
Je commence par mettre de côté les images qui ne concernent pas les blaireaux : un sanglier qui passe devant la gueule 6, un brocard, une hulotte… Je crois d’abord que celle-ci a capturé un des innombrables mulots qui sont à l’origine de 90 % des déclenchements non liés aux blaireaux, car le rapace donne des coups de bec sur le sol ; puis la voici qui s’envole en emportant avec elle une branche. Est-ce une façon de faire passer la frustration d’avoir raté une proie ? Est-ce pour l’aménagement de la cavité qui lui servira de nid ? Voici un mystère de plus que je n’éluciderai pas…
Je constate en tout cas qu’il a fait cette semaine un temps épouvantable et que les mulots ont été très actifs. Les blaireaux, en revanche, ont quelque peu réduit leur temps d’activité autour du terrier certaines nuits, mais ont grosso modo respecté un emploi du temps régulier avec émergence vers 19 heures et retour vers six heures du matin. La nouvelle disposition des caméras me permet d’agrandir le champ d’investigation et de mieux comprendre l’usage qui est fait des gueules qui semblent abandonnées : ainsi Prudence une nuit pénètre-t-elle pour la première fois depuis le début du suivi à l’intérieur de la gueule 8, dont elle ne ressort que trois heures plus tard. Je pense que toutes ces entrées secondaires non reliées au terrier principal servent tout bonnement d’abris temporaires, quand ils en ont envie, et qu’ils procèdent ainsi partout sur leur territoire, en un savant dosage de répétitions et de variations. Malgré le mauvais temps, je les vois s’adonner à des séances de toilettages mutuels ou de siestes devant les gueules principales ; il en est vraisemblablement de même dans bien d’autres endroits, les distinctions que j’opère entre l’intérieur et l’extérieur, entre le secondaire et le principal, ayant moins de sens pour eux que pour moi.
Les gueules 1 et 3 restent cependant le cœur de leur domaine, comme en atteste une nouvelle scène de petite panique nocturne. Vers quatre heures en effet, la caméra filme en grand-angle la course effrénée de Courage qui franchit d’un bond la branche qui délimite l’esplanade côté est et dégringole dans la gueule 3, suivi quelques instants plus tard par Prudence qui fait de même, mais sans bondir. La gueule 3, faut-il le rappeler, est celle de leur émergence, située dans la pente à l’abri des regards et protégée par un réseau de fines branches des éventuelles attaques de rapaces (qui ne représentaient naguère une menace que pour les petits blaireautins qu’ils étaient). Pendant ces huit nuits, Prudence et Courage restent inséparables. Malgré la pluie froide et la neige, ils s’adonnent encore à des jeux endiablés, avec poursuite et roulades. Les caméras les plus éloignées montrent qu’ils se suivent toujours de près, et lorsqu’ils se retrouvent après un éloignement dont les enregistrements attestent qu’il a duré moins de cinq minutes et n’a pas excédé une distance supérieure à cinquante mètres, leurs manifestations de tendresse sont telles qu’on pourrait croire qu’ils ne se sont pas vus depuis huit jours, eux non plus. Comment ne pas être touché ?
Cette image-là, soudain, me remplit plus particulièrement d’émotion. Courage, seul sur le perron, lance la patte vers la fine branche que j’ai comparée au printemps dernier à une lire, et fait une fois encore ce même geste dont Fabrizio avait enregistré l’écho.
Permanence du terrier.
Vara, cependant, ne se montre pas. Est-elle partie ? Reste-t-elle terrée auprès de ses petits ? Si c’était pour s’en aller, pourquoi a-t-elle consacré une soirée à changer la litière ? Est-ce que les blaireaux planifient ces actions, ou bien réagissent-ils à un besoin subit qui ne présume nullement de leur comportement à venir ? Je l’imagine à l’intérieur, servant de radiateur à une portée de créatures minuscules encore dépourvues de poils. Il y en a cinq, et même six, cette année, la nourriture a été tellement abondante ! Tous ne survivront pas mais en avril, tout bientôt…
La migration des grenouilles, pour laquelle nous avons mis en place le long de la route départementale les désormais traditionnels filets de protection, a déjà commencé. En ce matin de la fin février qui résonne d’appels, tout suggère que l’hiver est fini, que le printemps a déjà pris le relais. J’aime songer que le temps ne fait pas que détruire, que le meilleur est à venir…
