L’art de la sieste selon Courage

8 mars 2026
Tous ceux qui partagent la vie de chats domestiques le savent : la diversité des postures qu’ils sont capables d’adopter pour s’adonner à la sieste et faire leur toilette n’a d’égale que leur capacité à dormir interminablement en se faisant diurnes quand tombe la nuit, et nocturnes quand vient le jour. Là où le chien n’use en général que de quelques postures assez sommaires, allongé sur le dos avec les pattes repliées en prière comme Rimski en ce moment ou roulé en boule sur le tapis comme Nouchka, la créativité des chats semble sans bornes. La Toile est pleine des clichés de leurs contorsions jugées, au choix, savoureuses ou déprimantes, selon qu’on est soi-même en vacances ou au travail… Et les blaireaux ?
Courage revient seul au terrier, dans le but exclusif, je pense, de faire devant la caméra des démonstrations qui relativisent fortement les exploits des félins. Pendant plus d’une demi-heure, allongé sur le perron de la gueule 3, il se livre à des séances de toilettage et de courtes siestes alternées qui démontrent qu’il n’a, malgré sa corpulence, aucune leçon de souplesse à recevoir du chat, et qu’il le surpasse même pour ce qui est de la complexité des postures de toilettage.
Après avoir reniflé scrupuleusement le perron où il s’apprête à s’installer, il commence par un solo de grattage classique du flanc droit en levant le museau vers le ciel et en tirant délicatement la langue. Il adopte ensuite la posture ordinaire d’épouillage, patte arrière droite en extension verticale au-dessus de la tête comme un danseur qui s’étire, en appliquant soigneusement sa truffe point par point à l’intérieur puis à l’extérieur de la cuisse le long de laquelle il remonte. Parfois, on le voit insister, retrousser les babines pour mordiller un coin de chair, puis déglutir. Tiques, tremblez!
Mais voici bientôt la première posture vraiment typique du blaireau : les fesses bien calées dans la « fosse de toilettage » ménagée par des mois de pratique, assis comme un humain un peu enrobé ou un petit ours, il entreprend de nettoyer ses parties génitales, son ventre, son torse, léchant, mordant, de haut en bas et de droite à gauche, pas un centimètre ne doit être oublié ! Il bascule, ferme les yeux, bâille profondément, semble hésiter un instant puis se met à nettoyer cette fois les épais coussinets et les griffes de ses pattes avant ; puis de nouveau il s’arrête et, Pierrot lunaire perdu dans le vague de la nuit, prend un air rêveur d’une douceur irrésistible qui n’est en fait que le signe annonciateur d’une immense flemme, puisque l’instant d’après il se couche sur le flanc gauche et s’endort.
Il n’est pas encore 20 heures. Autrefois je croyais que l’insouciance des siestes était l’apanage des plus privilégiés des hommes et des bêtes sous protection humaine, mais je sais à présent qu’il n’en est rien : le blaireau fait partie de ces veinards qui peuvent commencer leur journée en se recouchant…
Vingt minutes plus tard et après que le réveil de la hulotte a plusieurs fois retenti, le deuxième réveil en extérieur s’accompagne d’une nouvelle séance de toilettage, cette fois consacrée au flanc gauche : Courage n’a pas oublié où il en était resté. Les deux pattes avant bien campées dans le sol, il effectue une torsion arrière du buste pour atteindre les parties les plus inaccessibles de son anatomie, se renversant peu à peu en arrière en utilisant une patte avant comme balancier – on dirait cette fois un contorsionniste, ou un pratiquant avancé du yoga. Chaque étape du toilettage est accompagnée de grattages vigoureux mais nullement frénétiques : les gestes restent maîtrisés et appliqués, même si l’insistance avec laquelle il les répète laisse supposer que les puces et les tiques l’importunent.
Comme Prudence avant lui, Courage utilise pleinement la « fosse de toilettage » du perron. Emmanuel Do Linh San note que les blaireaux « s’installent très souvent aux mêmes endroits, si bien qu’à force de se tourner dans tous les sens, ils créent [cette] dépression nette et lisse » ainsi nommée, qui leur procure « une meilleure assise, notamment dans les terrains en pente, lorsqu’ils prennent certaines positions des plus acrobatiques pour se toiletter »[1]. Le caractère « acrobatique » de l’exercice ne fait aucun doute, j’y reviens dans un instant, mais Do Linh San s’interroge en passant sur la dimension involontaire ou non de ce comportement qui « leur est favorable ». Sur ce point, Courage apporte une réponse très claire : c’est volontaire. À plusieurs reprises, il se met en effet à creuser la terre du perron, non pour en dégager l’entrée mais bien pour améliorer la qualité de l’assise offerte par la cuvette, ainsi soigneusement ajustée – je l’ai vérifié en allant regarder de près, et je constaterai par la suite que le perron a été aménagée comme une véritable chambre extérieure. Le jeune blaireau gratte avec précision, évacue la terre dans le ravin, puis descend le toboggan, s’étire en se servant d’une racine comme support, et pousse le goût du confort jusqu’à remonter une brassée de feuilles qu’il dispose devant le terrier.
Mais revenons aux « acrobaties ». Courage, les fesses bien calées, poursuit sa toilette avec un soin plus poussé que celle du chat – je gratte à gauche, je gratte à droite, je lèche, je mords, patte arrière gauche et patte arrière droite alternativement tendues. À force de se pencher en arrière il se retrouve sur le dos, les deux pattes arrière pédalant dans le vide comme un bébé sur une table à langer, la tête penchée sur le côté pour l’épouillage de l’aisselle droite, juste au-dessus du ravin : sans le creusement de la cuvette il basculerait et roulerait dans la pente, ainsi que je l’ai si souvent vu faire à Prudence lorsque les blaireautins jouaient. À d’autres moments, cette position allongée donne l’impression que Courage est en train non tant de s’épouiller le poitrail que de travailler ses abdos – d’une façon, il est vrai, assez nonchalante, puisque le voici qui s’affaisse bientôt et se roule en boule, non pour se nourrir de sa graisse comme on le croyait au Moyen Âge mais pour reprendre le nettoyage du ventre et du bas-ventre.
J’aime cette façon qu’il a de se servir de ses longues griffes comme d’un peigne, usant alternativement de la patte gauche et de la patte droite pour coiffer son pelage, en regardant en l’air (sans rien voir, forcément, on a toujours tendance à oublier que tout se passe dans une obscurité profonde).
J’aime le voir onduler du bassin comme une loutre pour mieux se gratter le bas du dos contre le sol, puis se relever, hirsute, un peu hagard.
J’aime plus encore la détente absolue dont il fait preuve quand, allongé de nouveau la tête en bas et les pattes en l’air, il s’étire et bâille de plus belle ; puis il se rassoit, pose sa tête sur le sol entre ses deux pieds écartés, l’incline sur le côté et se rendort dans cette contorsion que même mon chat Plume, qui est pourtant d’une élasticité extrême, n’oserait pas.
De la sieste de Courage la caméra ne capte que les moments où il change de position, bâille, se gratte, finalement s’en va pour aller faire un tour aux latrines ou manger.
Il disparaît trois heures, revient après minuit pour une nouvelle séance d’épouillage et de sieste, museau posé sur une patte juste au bord du ravin pendant que l’autre patte gratouille mollement son ventre.
La hulotte chante. On ne peut rien rêver de plus paisible – et cette grande paix méliphique parfois s’interrompt, lorsque Courage disparait dans la nuit pour ne plus revenir, parfois se prolonge jusqu’à ce que les chants diurnes supplantent les nocturnes et que la lumière envahisse l’esplanade : il s’attarde encore, tout ensuqué, des feuilles plein le pelage et comme assommé par le vacarme des merles, puis se glisse enfin en dodelinant dans la gueule protectrice.
