Journal d’un méliphile, mars 2026

La nuit de Prudence

 

 

21 mars 2026

Pour avancer vaille que vaille arquer le dos et hop ! d’un coup de rein lancer en l’air les fesses, très vite, comme pour un jeu, oui, comme quand on jouait mais seule cette fois, seulement pour avancer et de plus en plus vite, l’habitude est prise à présent, trotter ainsi presque aussi vite que lui, suivre la piste d’odeur qu’il a laissée, trotter, trotter, trotter, descendre la colline, remonter le sentier, aller jusqu’à la gouille qui sent fort la grenouille, vibrisses, vibrisses, ça vibre dans les vibrisses, la terre vibre ici sous la fine couche de froid, vibrisses, ça vibre, ça tremble et l’alerte tremblante au museau se répercute à l’oreille, alerte à l’oreille gauche, alerte à l’oreille droite, alerte montant de la terre qui vibre car ça creuse oui par ici, ça creuser alors il faut creuser, plonger le museau-entonnoir dans l’humide et, ça y est, cueillir, croquer, déglutir, cueillir, croquer, déglutir, lombric, tirer, lombric, tirer, croquer, l’élastique du lombric se rompt, croquer, cueillir, tirer, croquer, pas besoin de quatre pattes pour vivre, lombric, il faut du flair, cueillir, il faut des dents, creuser, il faut creuser, lombric, et puis, continuer vaille que vaille à arquer le dos et hop ! très vite, coup de rein, fesses en l’air, blaireau à bascule mais pas pour jouer, le frère est loin sur le versant d’en face mais l’odeur nous relie alors, cavaler, cavaler de nouveau, traverser en hâte la sombre bande luisante qui sent la mort, qui sent la vie, qui sent bon la charogne, longer la ligne scintillante qui pique et parfois brûle, dans ce monde vaste et flou s’orienter à l’odeur, à l’envie, à la peur, éviter le ravin où l’on a chu tantôt à cause de la renarde, l’éviter elle aussi devenue si mauvaise depuis qu’elle porte la vie, remonter en lisière et, lumière, légère vibration chaque fois par ici à patte gauche mais ça semble sans danger, trotter, trotter, trotter, et, trottant, continuer à cueillir, croquer, déglutir, s’enfouir dans la forêt, museau sous les feuilles, museau sous les bogues, sentir la terre, croquer vieille châtaigne, vieux fruits, jeunes pousses, jeunes champignons, vers exquis et tout ce qui se croque, et puis boucler la boucle, fatiguée, pas fatiguée, épuisée, pas épuisée, repasser la piste aux charognes et remonter enfin l’esplanade, dévaler, fesses en l’air, fatiguée, détaler, dos arqué, épuisée, rejoindre la cuvette, oh, le nid de feuilles, s’y lover, s’y gratter, s’y laver, s’endormir et rêver de lombrics…

Le frère est revenu, son odeur avant lui. Se frotter, mordiller, marquer, marquer, jouer, jouer quand même à la joute des museaux, sur trois pattes aller sur l’esplanade, rouler, le mal n’existe pas tant que la patte ne touche pas, jouter, se rassurer, puis il repart – ne pas le suivre – et elle revient, la mère, son odeur avant elle, plus tout à fait la même mais son odeur quand même, elle passe, elle disparait, la suivre, ne pas la suivre, allons trotter encore, dos arqué, fesses en l’air, un tour encore suivre les traces, tracer, avancer vaille que vaille vers l’aube, à l’aube aller jusqu’au perron se reposer, se lover dans le creux se tourner, se gratter, exténuée, alors sur place se lober, chants du merle, bailler, respirer, accueillir le repos, la lumière apaisée, fermer les yeux, s’endormir et rêver…

 

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