Journal d’un méliphile, mars 2026

Les malheurs de mars

 

 

Les bénévoles qui aident les amphibiens à traverser sont des héros. Ils réussissent à prévenir de grands malheurs.

Olivier Remaud, Nocturne amphibien

 

15 mars 2026

Trois nuits durant, Courage et Prudence arrivent ensemble par l’esplanade vers 20 heures, se livrent à de longs moments de sieste et de toilettage sur le perron de la gueule 3 et se séparent, après quoi l’un des deux revient plus tard dans la nuit mais ne reste pas. Les caméras n’enregistrent plus d’images après 3h30 du matin. La régularité de ces séquences pendant lesquelles les heures d’arrivée et de départ diffèrent à peine de quelques minutes est frappante, et montre à quel point le blaireau est enclin à mettre en place des routines ; quant à déterminer ce qui provoque le passage d’une routine à l’autre, j’en ai pris mon parti : il m’est impossible de le savoir. La hausse des températures joue sans doute un rôle assez secondaire : je les ai plusieurs fois vus faire la sieste en extérieur alors que les températures étaient négatives, et les nuits d’absence qui ont recommencé depuis le 28 février ne présentent sur ce point aucune caractéristique particulière par rapport aux autres. La disponibilité de la nourriture et le taux d’hygrométrie semblent plus essentiels : ainsi n’ont-ils pas remis une patte au terrier dans la nuit du 11 au 12 février, marquée par le retour des averses et une triste hécatombe d’amphibiens dont ils ont pu profiter.

Quand j’y songe, ce fut une nuit terrible… Après deux semaines de douceur sans pluie, une ample averse s’est abattue en début de soirée sur la vallée, provoquant le mouvement de retour des grenouilles rousses. Elles qui avaient rejoint la mare du Villard en ordre dispersé tout au long de février, protégées par le filet que nous avions tendu le long de la route, sont reparties en un soir, à l’heure où les humains qui travaillent en plaine remontent la départementale, alors que le filet avait été relevé. Pour la foule des grenouilles fanatiques de pluie, ce signal sonore et odorant venu du ciel a quelque chose de grisant : avec leurs gros yeux globuleux et hagards et leurs bonds affolés, elles semblaient en transe. Plus de cinq cents grenouilles ont traversé en deux heures, en une migration plus spectaculaire encore que celle des petites tortues luth que j’observais naguère sur les plages de Guyane…

Plus spectaculaire, mais pas moins meurtrière. Sous les yeux des bénévoles qui, des semaines durant, les avaient ramassées patiemment le long du filet et fait traverser sans encombre, des dizaines d’entre elles ont été écrasées. Certaines voitures ralentissaient aux signaux et parvenaient à les éviter, mais une seule voiture conduite par un indifférent ou un sadique peut faire un vrai massacre. Oh, je sais bien : le mot peut choquer, dans un contexte où ce sont chaque jour des hommes, des femmes et des enfants qui meurent sous une pluie de bombes, et il est excessif de dire, Olivier Remaud en conviendrait lui-même, que « les bénévoles qui aident les amphibiens à traverser sont des héros », surtout lorsque, comme ce soir-là, ils ne peuvent plus faire grand-chose devant le grand malheur. Car c’en est tout de même un, que de voir les corps fragiles de ces êtres qu’on a passé des semaines à choyer, réduits à de petits amas de chair visqueuse, de boyaux et de sang.

Ce soir-là, ces images macabres ont supplanté les images heureuses. Je me souviens qu’il y a quelques années, j’avais voulu documenter les écrasements en photographiant ces cadavres encastrés dans le bitume dont la diversité des postures suppliciées m’avait frappé, mais le résultat était d’une telle horreur que je ne les avais pas diffusées. Le sentiment, pourtant, est bien différent, depuis que des habitants se sont rassemblés et coordonnés pour limiter autant que possible ces massacres qui sont notre fait : agir à son échelle est le seul remède à l’accablement qui nous saisit devant l’horreur évitable du monde.

Les petits corps sanglants ont été ramassés et jetés le long de la route. Au petit matin, il n’en restait presque plus : comme on sait, le malheur des uns fait le bonheur des autres, prédateurs et charognards étaient venus se servir et, parmi eux, j’imagine que Courage et Prudence n’ont pas été en reste, s’ils goûtent autant les grenouilles qu’une étude que j’ai déjà évoquée plus haut le dit[2], et sur le remplissage des latrines. Lors des deux nuits qui ont suivi, les latrines du terrier ont en effet été bien remplies et leur temps de présence paresseuse sur le perron a été parmi les plus importants de la période : sans doute ont-ils digéré leur festin.

En bon autiste, routines et répétitions me plaisent et me rassurent, mais c’est toujours sur un fond de sourde inquiétude, de tension, ou, plus positivement, de suspense, dans l’attente du prochain changement heureux ou malheureux. Soudain le printemps s’interrompt, la neige revient, et Prudence rentre blessée.

 

Ce contenu a été publié dans Méliphilie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.