Journal d’un méliphile, mars 2026

Confiance en la vie

 

 

15 mars 2026

Prudence traverse en boitant l’esplanade balayée par le vent, regagne le perron et se roule en boule sur son matelas de feuille, tête sous la queue, chat épuisé, rideau tiré sur la douleur et la nuit. Courage la rejoint et, inconscient de ce qui la tracasse ou simplement indifférent, se frotte contre elle, tente une joute de museaux, la secoue jusqu’à ce qu’elle proteste. Il la marque alors puis, dos calé contre son dos, se livre à une séance de toilettage pendant que Prudence pique littéralement du nez, c’est-à-dire qu’elle enfonce verticalement son museau dans les feuilles et la terre comme pour s’y planter, et reste ainsi immobile. Sans doute cette attitude est-elle toute naturelle au blaireau, qui procède ainsi pour chercher sa nourriture, mais on dirait cette fois la posture d’un enfant qui joue à se cacher…

Courage s’obstine. Il appose une de ses pattes sur l’échine de sa sœur pour quémander encore son attention et reçoit en retour une bordée d’injures qu’il n’est pas nécessaire de traduire en langage humain tant le sens en est clair : « J’ai mal, laisse-moi tranquille ». Il fait alors demi-tour, la marque derechef, s’étire de tout son long pour se faire les griffes sur les racines du grand épicéa, puis s’en va. Prudence lève la tête, repique du museau et se rendort. Cette fois, elle ne le suivra pas. On peut voir son ventre qui se soulève et s’abaisse doucement. Un chevreuil aboie au loin. Une hulotte lance un cri déchirant. Prudence ne bouge plus. Seul son ventre se soulève…

« La respiration, écrit Jean-Christophe Bailly, on la voit hors de soi dans le corps des autres et dans le corps des bêtes. C’est la forme animale de l’être en vie, c’est l’espace de notre émotion la plus propre, c’est le rythme fondamental par lequel nous identifions la vie et les vivants, c’est aussi et encore le symptôme de la vie qui se maintient et résiste… »[3]

Comme elle est touchante, cette image de la petite blairelle toute seule réfugiée dans son sommeil comme n’importe quel animal blessé, avec l’hiver autour qui retente une percée ! Comme ce souffle fragile que je surveille à distance et en différé m’est précieux. Comme il est troublant, enfin, cet étrange attachement qui fait qu’aussitôt, parmi toutes ces nouvelles qu’on s’échange quotidiennement entre humains à propos des enfants, des proches, de ceux qui nous sont chers ou de l’état du monde, se glisse comme une évidence : « Prudence s’est à nouveau blessée, elle n’a vraiment pas l’air bien ! », suscitant en retour des réactions attentionnées dont la sincérité ne fait aucun doute.

Le soir venu, lové dans le lit conjugal en compagnie des mammifères de la maison, on se livre au visionnage réitéré des dernières séquences pour déterminer si, oui ou non, cette patte est cassée…

Il ne faut pas y voir une façon de compenser auprès des bêtes une éventuelle absence de cette tendresse humaine sans laquelle on ne peut pas vivre et dont, par chance, on ne manque pas : cette vive sympathie qui fait que l’on s’inquiète résulte naturellement de l’année de compagnonnage écoulée, et trouve sa place dans la vaste toile d’empathie qui nous relie au reste du monde et dont les fils tremblent à chaque fois que nous parviennent des images de souffrance, que ce soit celles des inconnus qui s’enfuient sous les bombes, de l’enfant allongé sur son lit de fortune après la catastrophe, de la vieille qui regarde en silence la caméra, de la grande cité plongée dans la nuit en plein jour ou des bêtes affolées. Dans l’expérience intime qui déforme l’échelle des représentations, de petits riens comme une écharde plantée sous l’ongle, un verger brûlé par le froid, des grenouilles écrasées ou une blairelle blessée peuvent prendre une place folle…

Il y a cependant certaines différences, qui ne sont pas seulement d’échelle, entre l’empathie que l’on ressent pour le monde tel qu’il va mal et celle qui me relie à Prudence.

D’abord, ce second sentiment qu’on peut dire interspécifique ne s’accompagne pas de ces bouffées de colère et de révolte qui me viennent devant les souffrances évitables causées non par l’humanité, mais par les guerres induites par des systèmes socio-économico-politiques délétères et provoquées par une poignée de vieillards décérébrés qui semblent refuser notre commune fragilité et trouvent dans l’exercice du pouvoir des échappatoires destructeurs. Mais surtout, les perspectives ne sont pas les mêmes.

Dans la sphère humaine de mon expérience du monde, l’horizon est bouché, et l’on n’en finit pas de dévider l’écheveau des catastrophes qui mènent à d’autres catastrophes. Ce que je ressens alors, ce que beaucoup ressentent, n’est que défiance, impuissance, regrets d’un passé plus ou moins fantasmé, solastalgie. L’envie de lutter demeure comme un réflexe, mais la peur paralyse. Je suis ramené à une vision tragique et linéaire du temps qui détruit, et de l’espace qui se resserre.

Dans la sphère non-humaine qu’entrouvrent pour moi les blaireaux, je m’identifie aussi et j’ai peur, sans doute, mais je perçois également la possibilité d’une autre vision de la mort et du temps, j’entrevois peut-être quelque chose comme une acceptation sans fatalisme et sans mots, une obstination muette, un entêtement communicatif que certains humains d’ailleurs peuvent également transmettre. Je regarde Prudence se relever, repartir, et je perçois d’évidence dans sa démarche chaotique mais entêtée l’impossibilité absolue de tout renoncement. Elle n’y songe même pas, elle ne peut y songer. Elle est la vie même, mouvante et tenace, à quatre pattes ou à trois, tout comme ce loup qui est passé le mois dernier au terrier. Mon anxiété d’humain ne se dilue pas à son contact, mais elle s’épure des problématiques individuelles et socio-politiques. Comme Prudence dans la nuit, mon anxiété… respire…

La nuit file, Prudence est repartie et boitille de plus belle sur le sol qui blanchit. Elle remonte tant bien que mal l’esplanade, redescend vers la gouille et le jardin d’Élodie sur le versant d’en face, où l’une des caméras capte encore son passage. La neige qui tombe de plus en plus drue brûle les premières fleurs avec toute la brutalité de ces retours d’hiver.

Tout cela est funèbre et pourtant je ne dramatise presque pas, moi qui suis enclin à le faire. Même l’inquiétude que je ressens ne tient pas, à l’instar de cette neige qui dès demain aura déjà fondu – car ce temps que je vis avec mon point de vue d’humain, d’être soudain percuté par le point de vue blaireau n’est plus tout à fait « normal », moins linéaire, pas si tragique. Ce n’est pas réfléchi, et j’ai bien du mal à le verbaliser : je sens de tout mon être battre le tempo du printemps alors même que les chants d’oiseaux n’ont pas encore repris, et j’attends sereinement que Prudence reprenne sa marche quadrupède. Écrire m’a souvent donné l’espoir de faire au moins ponctuellement de la douleur et du temps des alliés, mais je constate qu’écrire en gardant ainsi quotidiennement un œil tourné vers le monde sauvage facilite plus efficacement l’acceptation de la mort et donne à l’humain intranquille que je reste un sentiment puissant, déconcertant, inhabituel, de confiance en la vie.

(Puisse toutefois Prudence guérir vite !)

 

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